samedi 31 mars 2018

31 mars


De loin sur la photo, Binh-Dû trouve qu’ils sont mignons, les deux, assis côte à côte sur des chaises en plastique, avec en fond de scène un mur peint en rouge qui semble illimité. Quand il zoome, l’impression se dégrade. Comme une distorsion, comme si l’écart qui séparait les chaises s’élargissait, emmenant chaque personnage dans une portion d’univers distincte. L’un se précisant, l’autre se délitant. Au plus près des visages ça ne va plus du tout, d’un côté il y a une femme d’une évidente intégrité, de l’autre il y a Binh-Dû aux émotions éparpillées.
Face au miroir il se reprend, cet homme est consistant et pas si agité, on aimerait le connaître davantage. On comprend que la jeune femme dont la présence intensifie le mur infini, un instant avant que la photo ne fut prise, et sans doute un instant après, ait eu plaisir à parler avec lui. La salle peu à peu s’était vidée, la photographe s’était approchée, il ne se sentait alors ni inquiet ni insincère mais heureux de ce qu’ils se retrouvent tous trois ensemble, Viens, assieds-toi avec nous, la fête était réussie, non ?
Peut-être est-il le moins bien placé. Ou le seul à gratter l’hypothèse que quelque chose ment. Ni l’une ni l’autre amie, ni même Binh-Dû mais quelque chose à l’intérieur de Binh-Dû et qui se fait fugitivement passer pour lui. Peut-être est-ce ce plaisantin qui le convainc, la nuit, qu’il peut s’envoler en écartant les bras, qu’il est aimé de toute éternité, qu’un champ de protection émane de son désir ? Ou le jour, face à son miroir, qu’il est le plus beau ? (Ou qu'il est hideux ?) À moins que tout soit vrai ; ce qui rien ne réglerait.