samedi 19 mai 2018

19 mai


   La hype est de toutes les époques, pense Binh-Dû en regardant un film sur la guerre de 14. On sortait des tranchées si l’on avait de la chance, et la hype, on l’observait dans les cabarets de Paris nec mergitur – de loin, même à portée de corps, de loin définitivement parce qu’on était traumatisé jusqu’en ses tréfonds les plus inatteignables.
                La hype, ça se regarde de l’extérieur et ça pleure en dedans. Il y a des femmes aux seins dénudés, il y a des yeux qui brillent, des sourires, des envols de tissus et de chevelures. Le voisinage réprouve, préférant l’ordre et la vertu. La hype était là avant, dans les années dites folles, elle date de cent ans, de mille ans, des sabbats dans les grottes.
                On s’y accole, on s’y étreint, elle sera là entre deux guerres, toujours en attente de la suivante. On y sera nantis – mais les frais sont élevés. À Saint-Germain-des-Prés les trompettes répercutent leurs appels contre des murs concaves, dans les usines désaffectées le beat martèle les organes, en haut des tours de verre les paillettes scintillent et la poudre éblouit.
                Dans les veines coulent l’alcool et d’autres substances, et la soif d’amour, Binh-Dû se souvient, là tout est permis pourvu qu’on reste entre nous, entre personnes de bonne compagnie, dotées d’un minimum d’éducation. Riches aussi, ou qui sachent se vendre avec la manière. La hype est un état d’esprit. L’amour est un tabou qui nous trompe tous, reste la soif.
                Dans les rues, au pied des immeubles, on a sorti des tables. Des gens discutent, un gobelet publicitaire à la main. Certains portent des tee-shirts floqués comme leur gobelet. Des ballons de baudruche insistent à mi-hauteur, voisins, c’est la fête ! Déposez votre gâteau sur la nappe à côté des bouteilles de soda. Le temps se rafraîchit un peu, non ? Mais il ne pleut pas, on ne va pas se plaindre.
                Les zombies d’ordinaire claquemurés ont élargi leur périmètre, avec une audace qui les étonne eux-mêmes, on continue à surveiller les enfants du coin de l’œil. Des fois qu’il y aurait dans les parages de faux voisins ou des voisins indésirables. On fait assaut d’amabilités, d’humour pleutre ou matamore, on étale sa bonhomie ou sa perspicacité.
                On a beaucoup à montrer et à dire, ça bavarde sans temps mort, ça mâchouille, ça avale, ça hausse le ton pour se faire entendre au milieu des autres conversations et des rires. Ça pue l’intégration. Pense Binh-Dû qui s’en revient de la guerre. Là-bas, les bombes que fabriquent ses voisins éparpillent des morceaux de chair et d’os. Ici, les exilés dorment dehors.