mardi 31 juillet 2018

31 juillet

                     Il s’agirait d’être intelligent autant que non-violent. De se mordre le « tu » dans la bouche, au premier tour de langue, de garder sa science par devers, comme une masure nichée sur l’ubac. Ou mieux, de parvenir à la transférer sur les terres du « je », à la lumière. Dans un tunnel végétal, les papillons blancs s’égaillent.
                     Vieilles âmes fragiles, leur message incite ou met en garde, comment savoir ? Plus haut dans les collines toute une maisonnée fait vibrer les enceintes d’une musique auto-tunée. Effet de la ligne à haute tension qui passe juste au-dessus et détraque le métabolisme des vaches et des cochons ? Ces hommes soulèvent la poussière des pistes carrossables.
                     Toujours fuir. On annonce trente-huit degrés pour le surlendemain et le jour d’après. Rien ne servira d’être intelligent, si ce n’est pour garantir sa survie. Grenouille dans sa casserole, être violent se révélera plus que jamais un dérisoire acte de révolte. Les tomates grilleront sur plant. Les haricots vireront au violet.

lundi 30 juillet 2018

30 juillet

           La douleur réveille, la culpabilisation écrase, la peur tasse. Débrouille-toi avec ça. Débrouillez-vous, frères humains. Dans un repli de vallons mortifiés de chaleur, où la végétation a depuis longtemps changé sa sève en huile, où les buis prématurément roussis annoncent la tabula rasa d’un prochain raz-de-marée nucléaire, subsistent les vestiges d’un chemin monacal. Ils déambulaient aux quatre coins d’un cloître écroulé, comme marchant sur l’eau. Aujourd’hui dans les communs on dresse des assiettes pour touristes en bermudas, l’araignée est ce morceau du porc situé près de l’aine, explique la serveuse tatouée en désignant son propre sexe. Mauvais coucheur ! Ingrat !
           Le sang demeure un argument. Nous serions si seuls dans l’univers, face à notre mort, face à la vie aussi. Le sang et ses affluents. Toutes ces attentions que nous déployons pour nos proches et dont sera exclu le cochon. La gratitude générée. Oui, il y avait là une cellule, un tissu conjonctif de loyautés, de preuves et de souvenirs, à délimiter son chemin de prière, à laisser éclore l’amour plutôt que le dédain. À remercier. Il fait grand jour encore tandis que bascule le soleil. Tout va bien. Le sang ne nous est pas sorti des oreilles par osmose, appelé par des trente-sept degrés à l’ombre. La nuit progresse pourtant, redoublant l’obscurité des bois. Tout ira bien.

dimanche 29 juillet 2018

29 juillet

Il fait chaud à ne plus le tolérer, quitter ces contrées, ne pas attendre ici que les courbes statistiques atteignent la température intérieure du corps humain. Un jour, on arriverait au bord du monde et alors il ne resterait plus qu’à sauter en espérant atterrir sur une planète intacte. En attendant on reste, et les après-midis on dépose sur l’oreiller un peu de bave paradoxale. Mais aucune trace de rêve n’imprime le creux de l’oreiller. Sont-ils partis devant, avant même le sommeil ? Le corps est égoïste et neutre alors qu’on s’en extrait (du corps, s’entend), n’importe qui ferait l’affaire ou presque, même l’idée d’une personne un peu connue ou largement inconnue. Tout de même, rêver est d’un autre niveau ! Avec l’apparition des étoiles, la chaleur s’atténue, deux ombres compactes traversent le chemin. C’est donc qu’il se trouve toujours des tubercules à exhumer d’un hochement du groin. Binh-Dû s’accorde un temps d’immobilité prudente, craquetant telle une macrocigale de l’espace, avant de suivre la flèche fuyante allumée dans le ciel, en direction du clocher du village où sonne l’heure, imperturbablement.

samedi 28 juillet 2018

28 juillet

Voler à quelques centimètres au-dessus du sol est un gage de vulnérabilité, félicite-t-on Binh-Dû. Point n’est besoin d’être un aigle surplombant les pics enneigés.
Vraiment ? Et si nous avions le choix, vanterions-nous toujours les vertus vulnérables ? Nous avons le choix et nous mangeons de l’animal tué pour notre plaisir. Nous avons le choix et nous dédaignons le flamboiement des nuages attestant du mouvement cosmique.
Les parfums restent cantonnés à l’extérieur des rêves, seul le sentiment s’en infléchit. Ne plus toucher terre est un cauchemar potentiel, un reproche, un vertige inquiétant.
Au milieu des vignes le sulfate prend à la gorge. Les sangliers ont migré vers d’autres collines. Entre deux respirations, le portable dans la poche émet et reçoit des ondes inaudibles. Binh-Dû est incapable de voir ce qui se passe hors de son champ vibratoire.
Sur la langue persiste le goût des mûres, même après qu'ont été sucées jusqu'à l'endocarpe leurs drupéoles. L'ivresse du fruit tend à la course, bras déployés, en prise d'élan.

vendredi 27 juillet 2018

27 juillet

Pour croiser avec bonheur une personne de connaissance il suffirait de s’en remettre au hasard, marcher dans les rues d’une ville théâtralisée l’été. Ou non. Déjà bien beau si l’on arrive à trouver la poste sans avoir besoin de demander. Le pont écroulé au mitan du fleuve attire cependant les promeneurs.
Demi-tour obligatoire, les pas mènent ensuite à l’impasse du musée, au bout du parvis papal. Depuis les salles, par les fenêtres, on aperçoit encore le fleuve, une autre forteresse, sans doute des arbres surplombant un jardin où une chanteuse aux pieds nus inspecte ses plantations, accompagnée de ses enfants.
A l’intérieur, les gardiens sourient davantage que les vierges de miséricorde. Tant d’affliction sous les dorures. Le temps long commence à se hâter, car dans un café non loin s’attable auprès de sa grand-mère un jeune homme barbu, qui fut un enfant intimidé par son oncle avant d’être perdu de vue durant une quinzaine d’années.
Sa bonne amie est encore plus jeune et ses ongles sont rouges comme la douceur et la joie, s’il te plaît, ne me vouvoie pas ! serait enclin à supplier l’oncle. Ils sont beaux. Les croiser dans les rues enneigées d’une ville-refuge, à des milliers de kilomètres d’ici, doit être un bonheur, même pour leurs voisins. La grand-mère du neveu est heureuse.
Car l’histoire initiée se perpétue, tel le don d’une bague ayant appartenu à l’arrière-arrière-grand-mère. Hors du café, la question revient de l’autosuffisance. Des cases ont été cochées, mourir maintenant serait moins désolant. Le manque a été élevé au rang de la joie. Mais qu’en est-il du désir démarqué du besoin ?

[merci toujours et encore à Camille]

jeudi 26 juillet 2018

26 juillet

Binh-Dû se dit parfois qu’il est maudit. Mais Binh-Dû sait qu’il est le protégé béni des dieux. Et il sait qu’il vaut mieux savoir que se dire. Plus précisément, que la connaissance prime le récit. L’amour entre deux êtres prime à peu près tout. (L’à peu près n’étant qu’une marge de manœuvre comme pencher le visage du côté droit plutôt que gauche, descendre un bras par ci, remonter l’autre par là ; ou plus conceptuellement une concession minime faite à la prudence, contre la flamboyante exaltation des sentiments.) Sous la voûte du pont, le chant de la flûte s’harmonise avec celui de la rivière. Et sur le plateau aride ouvert aux vents (n’étaient les rangées de châtaigniers), les abeilles affairées contournent les intrus de passage, tout est à sa place, transitoire, mémorable, immédiat. Même les adieux sourient à l’avenir autant qu’au passé, apportant au moment une densité confiante. La ville peut bien étaler sa laideur, les voitures s’agréger en une file inepte. La maison familiale peut bien offrir un havre joyeux de retrouvailles. Et les vignes familières redessiner leurs courbes. Binh-Dû se dit parfois qu’il est chanceux.

mercredi 25 juillet 2018

25 juillet

Oublie aussi l’énigme de la singulière complexité, n’oublie pas d’avancer. Binh-Dû gravit à rebours le sentier qui le mène aux randonneuses, la blonde et la brune, dont l’une a assuré la veille : « On est heureuse que tu viennes ». Ils se retrouvent idéalement, au point culminant. Ensemble ils descendent la montagne, froissant une feuille rêche entre deux doigts sans parvenir à déterminer le nom de l’arbre. À l’abord du village minéral, le parfum des patates sautées ne laisse aucun doute. Dans le chœur de la chapelle aux motifs de grès rouge le son de la flûte peul s’élève. De même le cri à l’instant de plonger dans une marmite du diable. De même les gouttes d’eau perlant sur la peau, absorbées par le dernier rayon de soleil, happé sur la pointe des pieds. Oui, c’est ici le paradis. Les étoiles clignotent au milieu d’écharpes nuageuses fines comme la voie lactée. Certaines filent un état amoureux : « Mes doigts te voient – C’est toi qui est là – Aime-toi ». Le malheur n’a pas droit de cité, tout juste le fond de l’air fraîchit. « C’est notre histoire, ainsi », approuvent au loin des animaux sauvages.

mardi 24 juillet 2018

24 juillet

Dans les montagnes du matin, Binh-Dû s’égare. Il s’agit bien de lui, mais se trouve-t-il toujours à l’ouest du chancre urbain, et ce soleil de midi indique-t-il de façon fiable la direction du sud ? La sinuosité des routes se joue de sa prétention aux détours.
Il espère diminuer à chaque tour de roue la distance qui le sépare des randonneuses parties bien avant lui. Le lendemain, l’excédent de kilomètres se résorbera à pieds et à contresens, si tout va bien. « Suis-je sur le bon chemin » ? demande-t-il dans l’épicerie-bar.
L’adolescente monte dans sa chambre vérifier sur l’ordinateur, tandis que le grand frère reste relié à sa fiancée par les écouteurs de leur iPad. Le père rentre de sa promenade un peu essoufflé, il allègue de son âge en parade aux moqueries.
Binh-Dû ne peut que compatir, comparant à son propre avantage les corps entamés : leurs peaux sont de même ascendance, très orientale, l’adolescente redescendue pourrait être sa fille, qui lui indique par où partir. Tous les sourires s’apparentent.
Bien qu’à l’âge du fils, Binh-Dû n’ait pas connu la présence à son côté d’une fiancée si jolie. Il eût été plus empressé. On a les échecs et les réussites de ses ambitions, celles de Binh-Dû consistaient à ne pas se faire entendre.
Être, agir, recevoir, ressentir, et se garder de trop comprendre. Dans la vallée, les gens se préservent d’une décompensation en perpétuant leurs illusions, la différence est dans le degré de conscience vis-à-vis du régime infligé.
L’artifice du réel se dissémine en mille exemples d’usurpation de l’espace commun. Soit tu te soumets à la loi du péage, soit tu raques en ZAC tentaculaires, en ronds-points et en panneaux publicitaires. Quel consensus en a-t-il décidé ainsi ?
À qui profite le crime ? Jusqu'où continuera-t-on à instaurer la peur pour légitimer l'autoritarisme ? Sur ces questions la compréhension est disponible. Mais « Pourquoi suis-je moi et pourquoi pas toi ? / Pourquoi suis-je ici et pourquoi pas là ? » : oublie.

lundi 23 juillet 2018

23 juillet

Reprise du ballet des histoires au quatrième jour de festival : une vieille dame pourrait éviter d’ouvrir sa porte aux catastrophes, la fille du boucher rend son tablier, le chevalier à la triste figure connaît des sursauts de jeunesse. Aux premières branches maîtresses de l’arbre, qui jadis furent racines, on mange un taboulé.
Survient une cycliste, pile au bon moment, porteuse de bonnes nouvelles et d’idées joyeuses. Cette amie-là prétend pouvoir accueillir toute l’eau du ciel, laquelle, intimidée, se contente de rouler des nuages apocalyptiques. Le spectacle s’admire les yeux en l’air. Une guitare furieuse prédit un avenir post-électrique.
Un vigile moderne n’a rien compris, ses lunettes noires ne l’y aident pas, non plus la pesanteur qu’il inflige à sa moue. Il imagine qu’un sac vide est une menace et que son propriétaire, qui l’accroche à son vélo, est un terroriste méritant que soient mobilisées deux voitures remplies de policiers.
Pour combien d'heures de garde-à-vue, quelle quantité de bêtise plus ou moins brutale, quelle urgence fantasmée, quel esprit insensé de vigilance ? Face à la suspicion totalitaire, prendre la poudre d'escampette paraît une solution raisonnable, la sortie des artistes sert à ne pas manquer la dernière fête.

dimanche 22 juillet 2018

22 juillet

Une tente se démonte mieux avant le petit-déjeuner, surtout si celui-ci est un brunch. Un thé se boit chaud, surtout si c’est une tisane. Un homme bavard s’écoute plus distraitement le matin, surtout s’il parle à quelqu’un d’autre. Une femme aimée est toujours aussi jolie de profil. Un square est un square, quelque soit l’heure, d’autant lorsqu’on n’est pas en retard. Le même arbre nous y retient.
Une voiture blanche attend au pied de la statue républicaine. « Au revoir, à très bientôt », dit-il. Et la pluie reste avec lui une bonne partie de l’après-midi. Ce n’est pas aussi triste qu’il l’avait anticipé, « Nous avons fait du chemin », remarquait-elle. Quand la pluie cesse, un corps est hissé hors de l’humus, deux acrobates en bottes narguent un squelette doré dans son fauteuil, on plante des fleurs.
Les femmes bavardes courent les rues comme tout le monde, s'arrêtent aux bons endroits pour boire un verre, usent généreusement de leurs passe-droits, demandent des nouvelles depuis tout ce temps - puisqu'on a failli se heurter par hasard -, ne sont pas tant bavardes que désireuses de partager réussites et rancœurs. Mais du côté adverse de sa propre loyauté, mieux vaut aller se coucher.

samedi 21 juillet 2018

21 juillet

           La journée suit la courbe du soleil, au zénith se tient une discussion à l’ombre des frondaisons. Il y est question d’idéal, le doute est virulent. Celui qui répond au premier geste aurait-il pu parler le premier ? Cherche-t-on quelqu’un qui nous ressemble parce que nous sommes nés de quelqu’un à qui nous ressemblons ? Voit-on en l’autre la personne que l’on voudrait voir jusqu’au jour où l’on finira par y voir ce qu’on ne voudra plus ? Les vieilles questions ont la vie dure. Les nuages préfigurent un épisode pluvieux.
           Au matin pourtant l’amour chantait et nous tendait la main. Au soir, c’est un arbre noirci qui se couvre de roses. Le fleuve mène aux anciens abattoirs, s’y rendre à pas rapides redresse le moral. Là-bas, tout est prêt aussi pour la pluie qui ne viendra pas, le chapiteau à ciel ouvert assume sa fragilité. De quoi avez-vous le plus peur, comment rêvez-vous l’avenir, que voudriez-vous vivre avant de mourir ? Dix doigts s’entrelacent. Personne n’est forcé de répondre. Les baisers aussi sont silencieux.

[merci à Gilles Cailleau]

vendredi 20 juillet 2018

20 juillet

Sur l’île, les supputations sont foison, à qui ce sourire insistant est-il destiné ? Nous sommes assis par terre, nous avons montré patte blanche et franc sac à la police, nous attendons entre personnes de bonne compagnie que le spectacle commence. Au matin, un héron a traversé le ciel sans que personne ou presque n’y prête attention. (Binh-Dû serait flatté qu’un chef tribal des Grandes Plaines le nomme ainsi, Personne-ou-presque.) Il y avait excès de sardines pour monter la tente au bord du fleuve.
Cette femme qui sourit semble hésiter à l’unisson, fut-elle connue dix ans auparavant dans une maison de l’emploi ? Est-ce ainsi que ses traits ont évolué, et l’expression que l’on devine en retrait du sourire est-elle mi-amusée mi-appréciatrice ? Faudrait-il se lever pour raconter le chemin parcouru, serait-il opportun d’improviser un bref rapport d’activité teinté de gratitude ? Ou son expectative s’adresse-t-elle à un spectateur situé dans la continuité de l’axe, comme si personne ou presque n’existait au milieu ?
Plus tôt dans la journée, un guitariste était persuadé de reconnaître en l'homme dégustant une crêpe avec son amoureuse (aurait-on cru) sous un grand arbre du parc quelqu'un qu'il aurait connu ailleurs, mais où ? Plus tard dans la journée un pianiste s'avère être le même homme qui un mois plus tôt ne s'était pas rasé le crâne - autour de lui, de très singulières amies communes sont aisément reconnaissables. En fin de soirée tous les chemins se séparent, non sans une inespérée exhalaison de boucles brunes.

jeudi 19 juillet 2018

19 juillet

De glissement en glissement, le délai s’accentue, devient détour. La ville est une boule hérissée de piquants, Paris est un hérisson. On veut éviter les bouchons, on s’éloigne, on fait le tour d’un grand stade et on revient, Paris est un flipper. La ville n’a pas de limite, elle se longe tel un chemin d’estuaire.
Et pendant ce temps, la plus tendre des ondines confectionne des sandwiches. Patiente, ses yeux brillent d’un feu qui rassure et guérit. Elle est ce qu’en disent les légendes, les boucles de ses cheveux sont des langues d’amour, et son front renferme le trésor d’une âme pure. Le manque, chez elle, est une orée.
L’ignore-t-elle, pourtant ! Elle propose un thé sur un banc. Mieux vaut s’échapper, s’en aller dîner dans les champs. Au loin la pluie rivalise avec les rayons du soleil couchant, en traits obliques, cendres grises, gloire blanche. Les hirondelles ont fait leur nid dans un village aux deux rivières, où paissent aussi des moutons.
Tombe la nuit, et l'orage annoncé. Qui se mue en déluge cisaillé d'éclairs. Écrin pour que soient confiées la colère, la honte, la peur. Entendues, acceptées, alchimisées par le tonnerre. À l'arrivée il ne pleut presque plus dans les flaques, des étoiles apparaissent derrière le parebrise. Jusqu'à plus d'heure.

mercredi 18 juillet 2018

18 juillet

Il fait chaud, le temps glisse. L'attente se rapproche du lendemain où les amarres enfin seront larguées. Il y aura un effort requis puisque d'avance le bras est douloureux, de l'épaule au poignet, le bras qui tiendra le volant, l'autre reposant sur la portière, vitre baissée. Dans des circonstances plus solitaires cette contrariété musculaire serait prétexte à rester couché. A regarder dans l'écran de télévision les petits bonshommes pédaler en haut des cols. Il fait si chaud. Et les orages menacent, non ? Oui, si l'on en croit les prévisions météorologiques. Si l'on croyait les prévisions de toute sorte - celles qui ont les apparences du bon sens - on n'irait pas bien loin. On guetterait l'époque à venir des casques immersifs, quand il ne sera plus nécessaire de grimper la moindre colline pour tenter de ressentir ce qu'est le vol d'un aigle. Quand partager une expérience commune ne fournira plus un motif de déplacement - autant rêver sans regret aux temps de la sauvagerie. La transpiration ruisselle dans l'immobilité du cube, volets fermés. Dernières dernières fois avant l'accostage du retour, partir en vacances est un renoncement provisoire. A une poignée de kilomètres d'ici, un autre sac à dos se remplit - dans la joie.

mardi 17 juillet 2018

17 juillet


Dieu est un concept imprécis, précaire et obstiné. Il fait loi parmi d’autres lois humaines. Mais si nous aimons rêver grand, nous préférons voir petit. Nous, les sédentaires. Qu’importe le nombre de pièces, au final demeure un enserrement de murs, un plafond, un plancher. Même un jardin n’y change rien, même une terrasse ouverte sur le ciel, c’est toujours la sécurité qui nous tient. Binh-Dû étire ses membres en travers du lit. Si sa tête était d’une forme plus allongée il pourrait se prendre pour une étoile. Il rêverait à en désarticuler la cause de tous ses pincements (oh, cette nuque si raide !), il délaierait les acidités dans l’écume lactée de l’amour sans souci. Il se réveillerait au moment qui lui plairait, ainsi qu’on change de position – par préférence. Tout changerait d’un coup s’il rencontrait une jambe distincte des siennes : Dieu passe le relais dès lors que nous sommes deux. Parés pour le voyage, redressés, debout, un pas à tour de rôle dans le monde extérieur. Si je penche trop tu me retiens, si c’est toi qui penche je me redresse. L’équilibre vient en marchant, jusqu’à l’audace d’inventer sa trace. Binh-Dû est si solitaire qu’il en oublie souvent qu’on l’aime.

lundi 16 juillet 2018

16 juillet


À choisir, être tour à tour le sujet et l’objet. De quelque chose, nécessairement. Cette chose qui se situe entre l’homme impatient qui s’exaspère de subir la lenteur de ceux qui le précèdent – Mais allez, remuez-vous un peu, pensez aux autres, laissez-moi le champ libre ! Et l’homme placide qui ne voit pas de sens à précipiter ses gestes, bien au contraire – Pourquoi es-tu si pressé, qu’est-ce qui a tant d’importance que tu ne puisses pas attendre quelques secondes de plus ? Il y a peu d’alternatives pour les sujets qui s’ignorent.
Dans tous les cas, il manque une femme. Les deux hommes objets reflètent l’un de l’autre l’animosité qui les réduit. Ce qui se situe entre eux c’est aussi là où ils se situent, dans une station-service aux prix cassés. Un monde de virilités et de voitures qui chauffent. Binh-Dû quant à lui envoie des lettres amicales sur la toile. Par paquets de six, sa dose journalière. Immatérielle à souhait. Sans obligation de réciprocité. Le jour suivant il relève son courrier, le taux de réponse immédiate est de 17%. De quoi tremper ses lèvres au verre au sixième plein.

dimanche 15 juillet 2018

15 juillet


Puisque la période est à la mélancolie prématurée. Il ne manquerait parfois qu’un cadre rectangulaire – quatre doigts joints et deux paumes dressées à la verticale y suppléent avec une étonnante efficacité, encore faut-il assumer, et le regard appuyé et la mise à distance – pour obtenir une émotion cinématographique. Ce visage à fleur de peau baigné d’un soleil orangé de fin de journée. On prolongerait le film grâce aux bonus du DVD – les scènes coupées au montage qui ne trouvèrent pas à s’inscrire dans la narration.
Coupés au montage les passages honteux, médiocres, pusillanimes à l’excès. La litanie du premier poil blanc, les douleurs dépourvues de sens. Les attentes paresseuses. Les redondances. Nous serions les réalisateurs de films propagandistes incitant les âmes hésitantes à prendre corps. Comme des migrants exilés sur Terre et qui dépeindraient à la famille restée au pays une réalité épurée. Tout va bien, je vais vous envoyer de l’argent. Le film préféré de Binh-Dû montrerait un temps d’avant, perpétuellement suspendu.

samedi 14 juillet 2018

14 juillet


La tristesse s’abat à la fin du jour. D’avoir programmé une enfilade de lendemains jusqu’à l’apex du mois d’août, d’un coup s’y retrouver et c’est déjà le déclin de l’été. D’anticiper une séparation annoncée au cœur de la prochaine fête ; cela se passera ainsi, une dernière embrassade, un sac hissé sur le dos, un pâle sourire de part et d’autre, l’une montera en voiture et l’autre replongera dans la foule. Aujourd’hui même, après une journée ensoleillée, d’étreindre une femme qu’on ne reverra pas avant septembre et dont on esquive le risque d’un baiser.
Binh-Dû pourtant s’est réjoui d'entendre un couple de tourterelles si bien assorties, posées côte à côté sur un fil électrique. Il s’est empli de bonheur esthétique à la vue de danseurs tels de souples animaux plus libres qu’ils ne furent sauvages. Il a respiré le ciel et ses parfaits nuages. Assis sur un bloc de pierre taillé dans un gisement de fossiles, il s’est immergé dans une conversation essentielle. Il a étiré ses orteils autant que possible pour accroître l’aise de ses nouvelles chaussures. Rien n’y fit. Ses pieds chéris lui semblent trop petits.

vendredi 13 juillet 2018

13 juillet

Les accomplissements souvent passent inaperçus. Ni à l’entrée ni à la sortie le vigile ne repère qu’il y eut un avant et qu’il y a un après. S’abritant des premières gouttes de pluie qui tombaient aux abords du centre commercial, Binh-Dû fit des emplettes opportunistes, quand il sortit à nouveau dans la rue, de perpétuelles premières gouttes de pluie (vite évaporées) maculaient le trottoir. L’air est chaud, le vent souffle fort dans les nuages et le temps assèche les regrets. À plus forte raison quand une deuxième démarque efface l'initiale déception des soldes.
Quelle fut âpre pourtant cette négociation entre les principes spartiates de Binh-Dû et les exigences de ses pieds. Au final il trouva donc chaussures. Soldées comme il se doit, bien que d’une demi-pointure trop courtes. Il coupera les ongles de ses orteils. D’un pas allégé il arpenta les travées d’un magasin voisin où l’on n’accepte plus les chèques depuis deux ans et demi (ah bon, cela fait si longtemps que je vivais dans ma grotte ?), et s’offrit grâce à l’économie réalisée le disque détaxé d’une chanteuse aux pieds nus. La vendeuse lui rendit un sourire de connivence.

[merci réitéré et non moins perpétuel à Camille]

jeudi 12 juillet 2018

12 juillet

La sœur inventée serait un être de totale confiance, disponibilité, bienveillance. De même serions-nous un frère pour elle. Binh-Dû surimpressionné dissimule à l’extérieur de lui-même l’homme que nous sommes. Chez lui aussi, totale bienveillance, et cætera. Il est requis pour aller au bout de n’importe quel voyage, car il est habile à se contenter de peu. Il sait évoluer entre les plaintes et les appréhensions, pour tout dire ça le fait rire. Il n’aurait pas l’âme mélancolique, ni décisionnelle, ne serait pas du genre à affirmer une opinion ou à prodiguer un conseil.
La sœur réelle correspond assez bien à la définition de la sœur inventée. Diffèrent forcément la tonalité de songe propre à la seconde ainsi que le registre ambigu consistant à se proclamer frères et sœurs humains, de passage sur Terre. Binh-Dû apporte à l’homme que nous sommes un surcroît de biodiversité. Il sait que l’amour se pratique à plusieurs. Il a exploré les continents, les océans, il est en mesure de parcourir à rebours le temps qui les fatigue. C’est pour lui un jeu de paysages, certains, nous ne les soupçonnerons pas de notre vivant. « Mais le premier paysage, c’est toi. »

mercredi 11 juillet 2018

11 juillet

Binh-Dû est dans la ville, il respire une fois sur trois, entre deux émanations toxiques. Il n’y parvient pas très bien, il doit s’empoisonner à petit feu. Martyre de ceux qui ont les moyens de s’acheter de l’oxygène. Ces gens-là s’efforcent de croire qu’il y aura de l’avenir pour leurs enfants, une espérance de vie qui permettra de mourir avant eux. Ceux qui n’ont pas les moyens ne se verront jamais attribuée une place dans les navettes, ils sont résignés à ne jamais surplomber les nuages. Ils se disent que les enfants, déjà, c’est bien quand c’est petit.
Binh-Dû est un enfant des circonstances, comme n’importe lequel d’entre nous. Il est sa propre adaptation aux circonstances. Son métabolisme fractal est en revanche assez particulier, qui lui permet de ressentir sans barrière cellulaire le vent dans les branchages. Malheureusement il y a de moins en moins d’arbres. D’autres événements s’y substituent, qui n’auraient pas pris tant d’importance sinon. Il se serait perché par choix en haut du magnolia au lieu de le rêver refuge. Mais en tout état de cause, la vie se survivant, de joie parcellaire il s'emplit et se contente.

mardi 10 juillet 2018

10 juillet


Encore une semaine à tirer, le fil sur l’écheveau donne un mauvais coton. Toujours mieux que du polyester, certes, et il n’est guère élégant de pisser sur le mérinos. Mais tout de même, on voit les bouloches. Tu auras beau jouer du violon à mon oreille – à la tienne plutôt, qui penche vers la table comme ivre de son propre son –, je vois bien que je tangue et pire je vasouille. D’ailleurs qui suis-je ici, quelle est cette première personne du singulier qui s’immisce alors qu’on ne lui a rien demandé ? Et qui es-tu ? Où est Binh-Dû ?
C’est lui qui fait défaut, le joueur de flûte. Celui qui suit la musique qui le traverse, celui qui devance la loi des récompenses et des calamités. Même quand il s’absente il se tient tout près, il ne cesse en réalité d’être au cœur de l’action, transparent, aléatoire, satisfait. Il a définitivement obtenu ce qu’il voulait. Cela ne suffit pas à nous arranger, le problème étant que la biodiversité de nos sentiments se réduit. Presque plus d’arbres, des îles en plâtre s’effritant dans le néant, des animaux sans queue ni tête. Qu’on nous retienne avant qu’on mute !

lundi 9 juillet 2018

9 juillet


Douché le mauvais coucheur. Du genre à consulter la météo avant d’enfiler son pantalon, mais voilà : sitôt le nez dehors, quelques gouttes chaudes lui tombent sur le bout du nez. Il râle, il proteste, il ne veut pas croire. Ça va bien cesser à la fin, à peine que ça commence ? Ça ne devrait pas exister, ça n’était pas prévu. Suffit de se faire emmerder ! Déjà qu’il est en retard, déjà que rien ne se passe comme désiré, l’argent qui ne tombe pas du ciel, l’amour qui persiste à fuir, et lui qui court derrière avec sa contrariété. Au carrefour un chien le regarde de travers, sale bête ! Sous l’auvent de la boulangerie une femme tenant son bébé au creux du bras gauche rajuste de la main droite sa robe, comme s’il la matait vicieusement. Les publicités de douze mètres carrés exhibent des sourires mensongers. C’est comme ça, dès qu’on s’approche, ça dépixelle. Il pleut de plus en plus fort, le ciel est jaune orageux. Qu’elle crève, l’humanité, du reste cela ne saurait tarder ! La chemisette lui plaque au torse, manquerait plus qu’il attrape froid. La vie, c’est une chierie. On a relevé les balais de ses essuie-glaces, pure malveillance, pourquoi, mais pourquoi ? Un premier éclair se fracasse, entraînant des trombes d’eau. Il est totalement vain d’essayer d’éviter les flaques. De chercher à s’abriter. De regretter. D’attendre. Il renonce, retourne chez lui, se redouche et se recouche.

dimanche 8 juillet 2018

8 juillet

Autant considérer toute société comme une société d’abrutis. Ne valoriser que la déviance, la marge et le dépit. Renvoyer dos à dos la bêtise crasse et la bêtise cultivée. Soi-même, se tourner le dos à peine on se surprend dans son miroir. Consacrer son esprit à l’ironie et à l’obtention de plaisirs. Ne jamais se croire dupe de ses gratifications – et pourtant...
Sur la plage court un gros homme, enveloppé des manquements de la vie à son égard. Mal aimé, négligemment reconnu. Il trébuche et tombe. Son corps forme cratère, il est une bombe non explosée. Deux hommes minces le relèveront. Trois femmes le plaindront. Quatre enfants tenteront de débarrasser des grains de sable son costume incongru.
À l’arrière de la berline une femme parle à son oreillette. Elle s’accompagne de gestes de la main valorisés à 300 euros la minute. Le transfert en hélicoptère est déjà amorti, d’ailleurs ce n’est pas elle qui paie. Mille ouvriers mourront. Cent mille familles prieront en vain. Dix millions d’enfants tousseront du sang. Un milliard d’organismes évolués disparaîtront.
Autant planter son regard dans le ciel ou ce qu'il en reste, et sourire aux anges. Sentir l'amour divin se diffuser dans tous les organes, s'émerveiller de ce qu'ils fonctionnent en cette seconde précise, puis la suivante, puis la suivante. Saisir la main tendue, serrer l'humain contre son cœur. Croire en la bonté fondamentale – être la dupe et le ravi ?

samedi 7 juillet 2018

7 juillet


La fenêtre est ouverte à l’espagnolette tel un signal de confiance pondérée, dans son lit un spécialiste émérite ronfle. Ses rêves sont atones et sa conscience tranquille. Bientôt cet homme qui dort aux bonnes heures se réveillera comme il faut, son bras relâché vérifiant par habitude la présence à son côté de sa femme. Ils boiront leur café ensemble à la table de la cuisine.
Ailleurs, des agités en quête bavardent jusqu’au bout de la nuit. Vers la fin, ça zozote peut-être un peu, il y a du vitreux dans les regards, mais le désir d’entente insiste. Désir de vérités profondes aussi, sur la manière d'être soi dans une société de clones, sur l’esthétisme d’une parole, d’un geste, d’un mouvement à  naître. Ils vivent dans leur modernité et dans leur ardeur.
Le spécialiste émérite dort encore, bien qu’il se soit tourné vers le dos de sa femme. Il ira tantôt s’ennuyer devant la créativité d’aspirants révolutionnaires, en rédigera un compte-rendu lapidaire, c’est écrit déjà – l’habitude. C’est ce qu’on attend de lui. C’est pour cela qu’on le paie, pour sa réflexion bourgeoise, sa vieillesse précoce. Nul  souffle d’air frais ne pourrait le régénérer.
De la même façon tu fonctionnes en boucle. Tu es un séducteur, on le sait, tu as cette lueur dans les yeux (à l’instant où une pensée amusante te vient à l’esprit) qui fait craquer les filles. Mais tu voudrais aussi les convaincre que l’imbécilité humaine est un puits sans fond où déjà s’abîme le monde et qu’aimer est au mieux parier sur un sursis. A la fin tu danses seul dans la lumière blanche.

vendredi 6 juillet 2018

6 juillet


Mais l’homme qui lui tend une bouteille d’eau sous la canicule porte sur la tête une coupe de cheveux hors de prix. De plus, il est descendu d’un scooter rutilant, non moins puant. « Vous êtes sûr, vous n’avez pas soif ? » Bien sûr qu’il a soif, surtout après avoir changé la chambre à air de son vélo, et puis il pourrait plus efficacement ôter la saleté de ses mains qu’en leur crachant dessus. Mais l’homme est clairement un ennemi de classe, d’ailleurs il se dirige à présent vers sa péniche luxueuse, un peu vexé par l’offre refusée. Il faudrait ne pas se sentir mendiant pour permettre le don. Les palissades d’un chantier de construction contournent avec soin l’horodateur devant lequel une femme gracile se voûte pour lire les instructions, violentée par le fracas des marteaux-piqueurs et le souffle mortifère du béton froid. Le tronc et les branches des arbres ont été rabotés par le passage des engins et les frôlements répétés d’une grue métallique. Dans la pénombre, le corps étendu se souvient d’un autre corps tout près de lui, d’une veille désirante à l’écoute des respirations – à chaque goulée d’air l’amorce du désir. C’était l’amour, condition nécessaire. Dans le parc, alors que la nuit tombe, des hommes solitaires hissent répétitivement leurs muscles à des agrès de force, tels des prisonniers. La jeune femme accompagnée se repère au logo lumineux d’une banque, en haut d’une tour. Un jour elle attendait assise dans l’encoignure extérieure d’une baie vitrée à l'épreuve des balles et des béliers, « sur la banque », avait-elle indiqué par texto – auprès d’elle se vivent des heures inestimables. Son sac contient une petite bouteille en plastique, à laquelle il aima boire.

jeudi 5 juillet 2018

4 juillet (suite)


À la volée un visage ravagé et un bras dans le plâtre, cette femme sans âge est bien maigre et personne n’a dessiné de cœur à l’encre rouge, cela sent la saleté et la misère. Un effluve soudain, son regard implorant. Face auxquels un geste réflexe consiste à écarter les bras comme en descente de croix, au creux des paumes les stigmates, et les petits enfants viendraient se blottir dans la lumière éternelle. Rien dans les poches, prétend-il en poursuivant sa route. Il ment, ce ne sont pas des mouchoirs qui tintent contre sa jambe. Il éternue à cause des tilleuls. Il marche trop vite, trop directement vers le bureau de poste où il fera l’appoint pour payer un timbre, où il prendra peut-être le temps de retirer quelques billets du distributeur avant de s’enfuir comme un voleur, les yeux baissés. Il a établi dans sa tête un programme minuté, désireux que rien ne le perturbe. Peut-on être désireux du rien ? Lors des rendez-vous avec son psy, il cherchait de quel traumatisme originel était issu son mal de vivre. Je ne crois pas avoir eu une enfance malheureuse, s’étonnait-il souvent. Son psy paraissait en avoir vu d’autres, il attendait la suite. Parfois après un silence : Vous dites que vous « ne croyez pas » ? Après avoir posté le règlement de son loyer et fait ses courses au supermarché, il rentre chez lui, satisfait d’être dans les temps. Il ignore que répondre « Oui, merci » à la main tendue transfigurerait le masque indécis de ses soucis – et les cieux s’ouvriraient, et une nuée de séraphins entamerait une farandole.

mercredi 4 juillet 2018

4 juillet

Quand nous serons invulnérables comme papa. Grands et forts. Plus rien ne pourra nous menacer, de même que rien ne menace quand papa est là. Nous sommes en sécurité. Nous protégerons le monde, les nôtres dans le vaste monde. Nous serons infaillibles, nos muscles seront d’airain et notre parole d’or. En attendant nous sommes confiants, gare à toi mon frère si tu t’avises de t’opposer à la loi de papa. Car papa est aussi terrifiant. Il est capable de toucher le plafond du bout de ses doigts en se tenant sur la pointe des pieds. La seule façon de s’échapper consisterait à passer sur le balcon et à descendre en s’agrippant aux aspérités de la façade. La nuit quand il dort, car autrement : rien ne lui échappe. Il sait tout. Il ne mourra jamais.
À moins que ce jour où nous aurons grandi jusqu’à le rattraper, nous voulions remettre en cause sa vérité. Son front se sera couvert de rides horizontales, telles des ratures sur des phrases désavouées. Il se sera un peu voûté. Dans son regard on percevra des lumières inédites, plus inquiétantes que ses fureurs de jadis, ce seront les feux-follets de la peur. Finalement il aura vieilli. Ses muscles seront redevenus une glaise maladroitement pétrie. Il se retiendra à la poussette de ses petits-enfants, en effectuant trois tours du petit bassin, à pas lents. Une fillette tournera dans le même sens mais plus éloignée du centre, plus vite, en s’arrêtant souvent pour tendre la main et demander l’aumône. Les gens secoueront la tête. L’air de dire : « Non merci. »

mardi 3 juillet 2018

3 juillet


Faudra-t-il se résoudre aux fantasmes ? Le corps alangui dans la douceur de l’été ne suffirait-il plus ? Ce regard singulier, ce désir, cet esprit et cette âme. Mais le regard déjà ouvre l’imagination, quel que soit le lieu, un lit approprié, une clairière tapissée de mousse tendre sous les frondaisons, un repli de dune. L’autre n’est jamais seulement lui-même (et reste à découvrir qui moi-même je suis). L’autre est un découvert autorisé, sous conditions, un interdit modulable. Un animal sauvage qui consent à se laisser approcher, mais qui pourrait changer d’avis. À moins que l’animal sauvage, ce ne soit moi. Ou que tous deux nous soyons sauvages et animaux, ou que nous soyons humains, nous serions frère et sœur. Nous serions deux amants engagés ailleurs. Une main posée sur la peau inconnue redéfinirait le corps tout entier, donnerait naissance instantanée. La chair serait indéfectiblement inconnue, comme une promesse d’éternité. Puis tout se joindrait en un éclair de connaissance. Ce ne serait pas jouissance encore, mais prémices de plaisir suprême. Il y aurait même un zeste de revanche que cela ne gâterait rien ; l’exercice du pouvoir est une résolution.

lundi 2 juillet 2018

2 juillet

À l’heure vespérale, aucun loup ne hante les quartiers résidentiels. Nul chien, non plus que leurs hommes, où sont-ils tous passés ? Dans le ciel les martinets saluent la descente du soleil, comme ils saluèrent son apparition, son apogée, tous les moments de la journée. Hors d’atteinte, dans leur dimension parallèle. Voici un jeune couple se tenant par la main, souriant un « Bonsoir » au passage. Un air d’anomalie. (Ce fut jadis un temps de promenade entre mère et fils, un avant-goût du sommeil.) La télévision est sans doute allumée derrière les vitrages renforcés, au bout des allées arborées. Il y a sans doute des habitants, malgré leur discrétion.
C’est un soir d’encombrants, jonchés sur les trottoirs, aubaine pour les chiffonniers qui tardent encore à s’extraire des bouchons du périf. Ça sent la cave et le bois pourri. Le chat qui manquait est à demi tapi sous une voiture, il observe le mouvement saccadé de la paire de lacets qui lui passe sous le nez. Et le chien remonté du loup se prélasse sur le balcon d’un troisième étage, une patte nonchalamment glissée entre les barreaux. « Tu l’as dit, ne dis pas que tu ne l’as pas dit ! » crie une femme à sa fenêtre, tandis que tombe de ses doigts la cendre d’une cigarette. La paix est aussi précaire qu’est immuable l’obscurcissement du jour.

dimanche 1 juillet 2018

1er juillet


Le feu sacré brûle dans ses yeux. Ses pupilles sont dilatées comme par excès de drogues mais c’est simplement l’intensité qu’elle met à vivre, même quand elle est fatiguée ou mélancolique ou entre deux explosions de vitalité. Le feu sacré brûle dans ses pieds. Sa pointure lui permet de s’insinuer dans un trou de spectateurs mais pas de voir par-dessus leurs épaules. Souvent elle renverse les pôles et alors ses pieds montent plus haut qu’on ne saurait lever les nôtres, indécrottables terre-à-terre que nous sommes.
Les magasins en solde révèlent que rien de désirable ne se vend moins cher que ce que l’on aurait acheté un autre jour. Mais il y a foule, et dans cette foule l’idée traverse qu’on rencontrera quelqu’un d’imprévu. En guise de qui, des regards de vigiles ou d’inconnus vaguement curieux. C’est un peu plus tard, quand on ne s’y attend plus, que survient une parfaite coïncidence, un signe du hasard qu’il serait sot de négliger. Le feu couve, elle cherche son propre flambeau, qui la guidera. Patience, les rêves s’accorderont jusqu’à l’éloquence.