vendredi 31 août 2018

31 août

Il arrive que Binh-Dû soit excessivement Binh-Dû. Puis il se cogne à la vitre coulissante d’une supérette de quartier – elle ne coulissait pas à la vitesse de sa propre exaltation – et laisse tomber son portefeuille d’où s’échappent tous ses justificatifs, ses cartes, ses passes et ses billets. Que ramasser en priorité ? Une pièce de deux centimes qui ne lui appartenait même pas ?
Le temps est une reconstruction, Binh-Dû peut aussi bien commencer par se rendre à la supérette. Inspecter une somme de produits qu’il n’achètera pas, pour des motifs déjà maintes fois visités. Les magasins d’alimentation sont des lieux de compassion où les regards hésitent à se croiser, où chacun piétine en son for intérieur, en course vaine contre la péremption.
De retour chez lui, Binh-Dû se prend pour un gourou à barbe blanche à qui ses disciples offrent du faux chocolat. Entre ses mains le sucre se transcende, et c’est avec un sentiment d’absolue bienveillance que le gourou redistribue aux fidèles le chocolat. Mais qu’en est-il en réalité ? Qui, du gourou ou du disciple, entend le plus justement la petite musique ?

jeudi 30 août 2018

30 août

L’intérieur est un lieu de douleur active. Le lieu où faire flamber les blessures amassées, en un feu de détresse mauvaise. Le lieu des persuasions masquées, infligées aux autres autant qu’à soi, le lieu des souffrances redoublées – et de la compassion. La compassion provient de l’extérieur, souvent elle ne sait pas trop où poser le pied, elle hésite, elle craint d’être mal accueillie. À juste titre, souvent la compassion elle-même est souffrance, qui se heurte à l’orgueil d’en être récipiendaire. Jusqu’à croiser les bras en défense de croix.
Dans la nature, l’équation harmonique courbe les asymptotes. Le nombre d’or impulse l’hélice de la pigne de pin, le dessin des rides sur les plages, le mouvement sous-marin des vagues. Autant d’alliances désirées qui ne s’encombrent pas de serments. Le pire inacceptable n’est pas la catastrophe, celle-ci pollinise un renouveau, mais la complaisance de soi à soi. Binh-Dû, qui est plutôt du genre flottant, refuserait un dessein de fourmi tarée, aux trébuchements ivres et désenchantés, dont le tracé collerait aux embûches. L’action selon lui doit être guérison.

mercredi 29 août 2018

29 août


L’invitation au pouvoir c’est autre chose. Une réelle proposition. Un choix de vie contre le choix de ne plus croire. Quelque chose qui va de soi pour Binh-Dû, dont l’heure sonne à tout moment. Binh-Dû est en pleine possession de sa raison. Il est sur le pont neuf heures de rang, et celle qui l’accompagne est précisément là où leurs rêves croisés les aurait placés : à l’abord de l’inconnu.
Mais cela, c’était hier. Hier est autre chose – l’annonce d’aujourd’hui où le sens du devoir voudrait s’opposer à celui du désir. Mais qui est aux commandes ? Qui ordonne, qui juge en son âme et conscience ? Qui voudrait faire passer ses besoins – même douteux – pour un carillon de rappel à l’honneur – cet arrangement –  et une exhumation de vœux caducs ?
Binh-Dû est un être d’influence, il exerce avec les meilleures intentions du monde. Il perçoit en miroir les meilleures intentions du monde chez celle qu’il aime ce jour, et les jours d’avant, et un nombre indéfini de jours à venir. Il tient que les promesses sont du présent renouvelé. Et que l’acceptation du pire ne vaut que pour ce qui survient de l’extérieur.

mardi 28 août 2018

28 août

Nous allons tous mourir, c’est (presque) entendu. En attendant nous devinons lesquels parmi l’assemblée réunie n’en ont plus pour longtemps, semblent déjà d’un ancien temps. Le maître de cérémonie incarne l’immortalité du rituel, et il y a une grande injustice à cela, car enfin : d’où le connaissons-nous ? Fait-il véritablement ses preuves ? Certes il soutient par le bras l’homme à la canne et il veille à ce que la main tremblante agrippe le pupitre, mais n’aurait-il pas pu disposer plus heureusement les fleurs ? Pourrait-il cesser de consulter sa montre ? N’en aura-t-il jamais fini avec ses formulations aussi spécieuses qu’absurdes – « je vous invite à pouvoir vous approcher » ? En ce lieu, pouvoir est une option restreinte. Quoique, de ci de là, des tombes éventrées bâillent aux corneilles, des arbres aux racines puissantes s’échappent d’entre deux stèles, des cendres sont moulinées sur le gazon, des paroles définitives sèment l’espoir... « Merci pour les frites ! » est-il inscrit au marqueur sur une patate.
Nous sommes bien vivants, c’est un bonheur. On se raconte des souvenirs de vacances, les projets qui nous attendent. On baguenaude vers une tranche de saucisson. Puis il n’y a plus de « on » qui tienne, et pourtant c’est le même jour, la même chemise noire. C’est l’amour. Il faudrait tout en retenir, ou peut-être pas. (Faut-il absolument tout écrire afin de vivre plus profond ?) Cette rue des cascades ruisselle de canicule plus loin qu’un souvenir. Cette église de Ménilmontant n’a jamais été aussi imposante dans le rougeoiement d’un crépuscule. Ces gin-tonics sont ridiculement à l’étroit dans leurs verres à faux socle. Voilà pour le contexte qui n’est rien à côté de ce qui s’échange. Parler de cœurs ? De peau si proche, de chevelure, de regards, de sourires ? De mots et de silences ? Du mulot qui pointe son museau sur une autre pelouse, tout près des orteils d’une Anglaise plongée dans sa tablette, et des limaces en procession ? De l’autobus qui apparaît au son de la flûte pour nous garder d’un baiser ?

lundi 27 août 2018

27 août


Ceci dit, il y a des conditions. Pas question d’aller faire son marché et de revenir avec un morceau de chair consentante – en mesure de monter les escaliers hors d’un cabas. La jeune femme – car la définir ainsi est faire preuve d’une élémentaire charité – prend appui sur la rampe, le jeune homme – restons dans les clichés indistincts – la suit deux marches plus bas avec déjà la tentation de poser sa main sur l’arrière d’une cuisse. Potelée, faut-il préciser ? Est-ce pertinent ? Vaudrait-il mieux parler de critères plutôt que de conditions ? La jeune femme rit bruyamment et à tout propos – nul besoin d’entendre les propos. Pas question de faire l’amour avec une femme qui prendrait cela à la rigolade, qui serait capable de simuler son plaisir sans même en avoir conscience. Un minimum de qualité dans le rire est requis. Un minimum de relation – et ce minimum ne saurait être le point de jonction entre deux corps, produirait-il un son fessu. Binh-Dû ne voit pas non plus l’intérêt de comprimer son sexe dans un emballage en latex – peut-être toujours son prisme végétarien. Le rien lui semble plus plein que le mieux que rien. Le moins que rien lui semble obtempération résignée, tandis que le rien ouvre à l’inventivité. Pas question non plus de composer avec une divergence fondamentale d’appréciations littéraires ? Telle la transposition d’une même réticence, ne pas aimer lire est préférable à lire de mauvais livres. Binh-Dû réfléchit à tout cela, fort de ses goûts indiscutables et de sa solitude ; son roman du moment l’attend, quelques dizaines de pages avant de s’endormir king size.

dimanche 26 août 2018

26 août


Depuis son lit quand il s’y adosse Binh-Dû peut voir une tranche de rue, peu passante, très peu roulante. Un large pan de mur quasiment aveugle. Un pavillon plus éloigné doté de deux fenêtres à sa hauteur par lesquelles il surprend parfois une adolescente répétant des chorégraphies de boîte de nuit. Aucun réfugié démuni dans l’angle de vue.

 Quand les corbeaux croassent aux petites heures du jour, c’est une occasion rêvée de s’exercer à l’empathie. Plutôt que de fermer le double-vitrage, Binh-Dû décrispe son visage (la force des criaillements éraillés lui a plissé le front) et se met en état de réceptivité. Il essaie de ne plus penser à ce qu’il ferait s’il avait une carabine entre les mains.

 Avec son voisin c’est une autre paire de manches. L’organe vocal du voisin offre non moins de puissance mais un plus vaste registre de possibilités, incluant le chant sous la douche, le rire au téléphone, sans même qu’il soit nécessaire de mentionner la capacité d’activer tel ou tel engin sonore à faire trembler les murs. Binh-Dû s’efforce d’aimer son prochain.

samedi 25 août 2018

25 août

La nuit commence sans qu’on y prenne garde et finit étonnamment tôt. Bien avant que le jour de la veille soit arrivé à terme. À quoi cela rime-t-il ? Binh-Dû n’est pas à l’abri du besoin de se rassurer au souvenir de ses plus jeunes années, quand il n’y avait guère de limites et aucun sens à les observer. Juste une petite dépression du côté du cœur. Au matin, les tourterelles roucoulent comme si elles vivaient en bord de mer, il n’aurait pas cru. Les corbeaux aussi sont de la partie – mais peut-être est-il prématuré d’en parler.
Le jour d’avant il a beaucoup plu, si fort que la terre est restée détrempée un moment. Les odeurs flottaient dans l’air, à hauteur d’homme. Le long du talus du chemin de fer. Sur le petit sentier de la promenade arborée. Dans le parc, où les samares des frênes jonchent la pelouse. Binh-Dû voudrait que certaines connaissent un avenir enfoui, et la pelouse régresserait au profit d’une nouvelle génération plus digne que ne le sont les mutants humains à oreillette. Un jour proche, les spermatozoïdes se compteront à la dizaine.

vendredi 24 août 2018

24 août

Le motif est dans le tapis. Il n’est pas ailleurs. On le distingue difficilement au début, on ne pense même pas à l’y chercher. On voit sans voir, on foule aux pieds, on se contente de la sensation agréable de la laine contre les plantes. Est-ce végétal ? Est-on l’animal ? Il faut se rapprocher pour mieux percevoir, il faudrait rapetisser à l’âge enfantin, tomber sur les genoux. Redevenir passionné du moindre rien, aussi l’ébréchure dans le parquet, en grattant un peu chaque jour on finirait par percer un trou dans le plafond du voisin. Ou au contraire prendre de la distance, de la hauteur, se cogner la tête à son propre plafond. Alors tout apparaîtrait d’évidence.
Ou encore il suffit d’attendre, comme devant une eau remuée, attendre que ça se dépose. Le motif n’est pas dans l’œil du regardeur, quoique celui-ci s’en fustige. Quoique l’orgueil nous susurre, dans l’embarras de ses déguisements. La passion démiurgique est elle-même un motif, fort serviable, une raison incitatrice, de là à la prendre pour parole d’évangile... Non, ce qui s’est dessiné nous regarde davantage que nous ne l’avons tracé, et la seule attitude raisonnable qu’il reste à choisir consiste à l’intégrer dans la file continue de nos discernements. Ainsi soliloque Binh-Dû derrière l’écran de ses paupières.

jeudi 23 août 2018

23 août

Bien entendu, il y a pire. Des gens qui ont fui la guerre  et dont l’accueil en pays soi-disant ami se règle à coups de matraque et jets de gaz toxique. Et il y a pire encore, il y a toujours pire. Binh-Dû est bien chanceux d’avoir trouvé refuge dans un corps aussi peu violenté. Et de ne pâtir que d’un registre limité de phobies relationnelles.
Certes il se méfie de son empathie – jusqu’où risquerait-elle de le mener ? Il garde en lisière la mémoire de l’exclusion, de la honte, du désespoir, du froid et de la crasse, de la soif et de la maladie. Il ne sait pas s’il pourrait supporter à nouveau les douleurs passées. Il sait que la menace est réelle de tout perdre hors sa vulnérabilité.
Sans doute la foi demeurera. (Mais « sans doute » est un tel déni du doute...) Dans une bibliothèque publique un homme en perdition se raccroche à son petit pouvoir de nuisance, tentant de sauvegarder son honneur. L’enfant était moqué, le traumatisme perdure. Il faudrait mourir à cela. Ou poursuivre l’infinie collecte d’échappatoires.

mercredi 22 août 2018

22 août

Quand on lui vante (pour le lui vendre) un produit culturel divertissant, un « feel-good » ceci ou cela, Binh-Dû  se prend de tendresse à l’égard de ses traumatismes persistants. « Ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort », t’as qu’à croire. Binh-Dû est avide d’expériences mais pas au point d’aller se foutre dans des situations grotesques et plus ou moins dangereuses pour le plaisir du frisson et des récits qu’il en ferait ensuite. L’été bat encore son plein, il y a tout un tas de conneries à faire. On peut même rester sur le bord de la plage et espérer une catastrophe bénie.
Il y a l’embarras du choix. Encore davantage si l’on considère comme sujets de discussions excitées, passionnées, les impondérables qui accablent nos proches. Si l’on se met à la recherche de la bonne parole. Si l’on peut se faire son roman ou son film à domicile. Binh-Dû trouve au contraire un certain réconfort à se souvenir que son corps a eu peur, et qu’il ne s’en est pas tout à fait remis. Il est des reculs qui ne trompent pas, ou du moins qui quémandent une explication. « Je sens une petite dépression là, vous avez subi un choc côté gauche ? » induit l’ostéopathe.

mardi 21 août 2018

21 août


Un nouveau jour se lève pour les vivants, mais les morts en restent à celui de la veille. Plus pour eux, ce ciel voilé, la menace d’un orage, ils s’en fichent pas mal de savoir s’il va éclater ou non. Ils n’en ont pas même connaissance. Le dernier jour est celui de la dernière référence, à compter de laquelle on peut commencer à faire à rebours le chemin parcouru. Comme une récapitulation, quelque chose d’aussi paisible qu’une respiration dans le lit juste avant l’endormissement, sauf qu’il n’y a plus de volonté pour inviter l’air dans les poumons, bientôt il n’y aura plus de poumons, plus de corps. Mais la présence dans l’air perdurera autour des vivants, ils nomment cela souvenir. Ils regardent un souffle de vent agiter les branches du cerisier, ils éprouvent un instant le privilège d’en être témoin, car il s’agit bien d’un événement digne d’une supplique et d’un remerciement. Mais tout est déjà vécu de ce qui reste à vivre, de même que notre mort – à nous dont les poumons s’emplissent et se désenflent et s’emplissent à nouveau – est un souvenir à retrouver. Binh-Dû parcourt dans les deux sens, à son gré, le chemin de sa vie entière, comme on feuillette un livre aimé. C’est son livre de chevet, augmenté d’annotations au crayon à papier dans les marges, un jour il le rangera dans la bibliothèque.

lundi 20 août 2018

20 août


Il s’agirait d’être moins déprimant. Voir la vie du bon côté, le meilleur de la médaille. (Pile, face, ce n’est pas si évident.) Chausser les lunettes teintées de rose (et ne pas s’en trouver renversé d’écœurement). Faire tourner ce qui reste dans le verre avec un contentement d’initié. Chasser les oiseaux du malheur qui auraient l’idée saugrenue de bâtir leur nid sur notre tête. Rigoler un peu, que diable ! Tout ce cirque est-il si tragique ? Après la pluie le beau temps, sous les nuages le ciel bleu et l’hiver venu on regrettera l’été trop chaud.
Binh-Dû fait de son mieux, mais comment ne pas voir répétition quand il y a répétition ? Certes ce ne sont pas les mêmes protagonistes, l’époque est différente, aucune relation n’est identique à une autre. Mais certes il y eut amour puis prise de distance puis retour d’amour puis deuxième éloignement (ne pas dire « second »). Et lassitude à constater le modèle. C’est l’heure où les murs blancs réfléchissent la lumière extérieure et où Binh-Dû choisit de fermer les rideaux plutôt que de s’en aller promener. Demain sera un autre jour.

dimanche 19 août 2018

19 août

Que signifie un ouvrier du bâtiment à qui l’on dit bonjour alors qu’il apparaît dans l’encadrement de la fenêtre, voûté et ahanant sous le poids d’un escabeau porté cahin-caha en haut de l’escalier extérieur, et qui passe sans même répondre d’un grognement ou d’un signe de tête ? Il a l’air de penser pis que pendre de ce qu’un bref coup d’œil lui a permis d’apercevoir chez vous, de vous-même qui le regardiez au travail, mais peut-être n’a-t-il pas entendu votre salut, peut-être ne vous a-t-il pas vu, aveuglé par l’effort, peut-être n’a-t-il pas pu hocher la tête, le cou tendu pour résister au poids de sa charge, peut-être a-t-il grogné un bonjour qui s’est confondu avec son ahanement ? Trois heures plus tard il range ses outils dans sa camionnette quand vous descendez de votre vélo, en sueur et à bout de souffle, vous grimacez un sourire quand il vous reconnaît derrière vos lunettes noires, et là encore il ne répond pas, qu’est-ce que cela signifie ? N’aime-t-il pas les cyclistes, êtes-vous si essoufflé que votre sourire ressemble à un rictus hostile ? Ou décidément, les remplacements de tuyauterie dans les salles de bain exiguës sont une tannée, surtout quand il faut en prime bricoler tout un nouveau système de fixation et qu’on est déjà en retard sur le planning ? Est-il toujours aussi antipathique ? Méritez-vous son dédain ? Était-il objectivement lourd, cet escabeau ? Y a-t-il quoi que ce soit d’objectif, hors la fuite sous l’évier du voisin ?

samedi 18 août 2018

18 août


Les faibles précipitations annoncées se révèlent franche dégringolade, dans son rapport au ciel Binh-Dû sait depuis longtemps que les attentes ont pour principal intérêt d’être contrariées ; et la contrariété elle-même se mue en amusement. Il y a de la sagesse à regarder tomber la pluie sous un marronnier et les joggers maculer de boue leurs mollets. Un escargot vénérable semble lui-même vouloir trouver abri entre les jambes de l’homme planté sous le marronnier. Rien ne presse. On profite d’avoir été surpris.
On remercie ceux qui prétendent savoir ce dont ils n’ont pourtant qu’une connaissance imprécise. Ceux qu'il ne faut pas croire, ou alors pour la simple curiosité de voir où mènera le détour. Au bout d’un certain temps le désir revient dans le sexe, juste en-dessous de l’abdomen. Comme une circonvolution programmée, qui fait de chacun un homme, un chat, une fougère. Le cœur s’émeut à contempler les nervures des feuilles, leur irréfléchie générosité. Comme en pleine nuit, tendre son visage à l’averse et faire un vœu.

vendredi 17 août 2018

17 août

« Tu es généreux », te dit-on, et cela te met dans un léger embarras car tu ne voudrais pas contrarier ceux qui t’aiment. Tu te sens à chaque fois crédité d’un mérite, ce qui remettrait en question la pureté de tes intentions. Tu y gagnes tant ! Mais c’est vrai, il y a énormément de générosité qui t’entoure, au point de déteindre sur ta personne. La route du nord est ponctuée de haltes potentielles où des amis seraient heureux de t’accueillir, crois-tu. Même si tu n’as pas vraiment envie de parler. Tu as envie d’être de retour chez toi après une longue absence, d’y réinsuffler l’envie de repartir. Heureusement tes amis ne sont pas chez eux, tu les verras mieux une autre fois, sans opportunisme. Depuis ton réveil tu bois par inadvertance une eau frelatée qui vieillissait dans une bouteille décoincée de sous ton siège. En connaissance de cause tu aurais eu peur. Mais ta destinée est assurée, combien de fois faudra-t-il te le confirmer ? Tu te portes à merveille, tu évalues ton autonomie. Le moteur hoquette. L’aiguille n’est pourtant pas complètement entrée dans le rouge. Une station d’essence inespérée se profile, tu n’en es plus qu’à une centaine de mètres quand le moteur cale. Un type à qui tu n’aurais rien demandé, seul autre être humain de passage, t’aide à pousser la voiture jusqu’à la pompe. En voilà, de la générosité.

jeudi 16 août 2018

16 août


Un, tu as négligé le paysage hier, aujourd’hui tu monteras dans la brume. Le matin tu entendras une vache meugler sans en voir les cornes. L’après-midi tu resteras en arrêt devant un taureau immobile. Tu ne bouges plus. Tu écoutes. Tu entends un silence total, tel que tu ne te souviens pas d’en avoir jamais entendu. Pas même un insecte, pas même le souffle du taureau. Seul ton cœur, mais tu le sens battre plutôt que tu ne l’entends. Le taureau doit entendre le même silence, et un cœur différent, plus gros, au sang plus noir.
Tu sais à présent que « passage » était un terme employé durant la guerre, quand il s’agissait d’aider Juifs et opposants au nazisme à franchir les Pyrénées. Comment se transmet la mémoire dans les usages. Depuis plus de soixante-douze ans une carcasse de bombardier n’en finit pas de rouiller juste en-dessous du col, tôle éparpillée parmi les rochers du parc naturel. Dire que d’aucuns font une fixette sur les mégots jetés au bord des routes départementales. Ce qui n’est pas antinomique. Le berger préfère ses chiens aux touristes.
Deux, puisque tu n’es visiblement pas un touriste il t’indique la principale voie d’accès au col, mais tu confonds ta droite et sa droite, lentement tu t’extrais du brouillard pour n’apercevoir plus de chemin. Mais une crête au-delà de laquelle voir l’autre côté, déjà tu te retournes et ta bouche s’arrondit d’un « Oh ! » sous le soleil. Plus haut c’est encore plus beau, céleste, tout autour de toi une banquise de nuages. « Vision céleste », « Banquise de nuages », on dirait des noms de tisane ou de dessert glacé, et tu serais un dieu joufflu régnant sur l’Olympe.
« Quand peut-on dire que la brume se transforme en pluie ? – En milieu d’après-midi. » Trois, en tongs tu mets genou à terre pour renouer un lacet à l’envers. Le soleil tapait si fort que le dieu a préféré redescendre dans les mondes inférieurs, d’abord longeant les débris de l’avion, puis retrouvant les araignées et leurs toiles emperlées, les chevaux et les vaches indistincts, deux cochons sauvages. En route vers la douche tu as les orteils bleus car tes chaussettes trempées ont déteint. La petite fille acquiesce quand tu lui proposes une double boucle.

mercredi 15 août 2018

15 août


Un, autant se faire le devenir de la carotte. Et la carotte sera notre devenir, une fois retournés en terre. Sérieusement, pouvons-nous envisager la carotte, de tous les sens qui lui manquent, avec respect, et remercier pour notre imminent appariement ? Tout est déjà écrit : nous serons la perpétuation de la carotte de même que la carotte nous survivra.
Deux, quand les arbres se déracinent, les pierres connaissent elles aussi des velléités de départ. Mais comme des enfants (ou des parents) elles s’agrippent, et l’on n’est guère plus avancé. Asphyxiées par une coulée de boue, les truites ne sont plus là pour espérer un prochain orage qui leur épargnerait l’hameçon. Ces destins nous dépassent.
Avec tout ça, Binh-Dû en oublierait de célébrer le paysage. Plutôt il marche sur le bas-côté de la route, s’il ne lève pas le pouce peut-être obtiendra-t-il un « passage ». Mais non, il foule aux pieds des mégots, jetés côté passager, et de la menthe à profusion (pousserait-elle ici par compensation ?). Se pourrait-il qu’il n’y ait qu’un fumeur ?
(Trois, c’est une énigme. La résolution impliquerait un homme ou une femme, revenant le soir de son travail ou s’y rendant le matin, conduit(e) par son époux ou son épouse si c’est le matin, son amant(e) insoupçonné(e) si c’est le soir – un(e) collègue qui habite un peu plus loin, rendant service. Et cette personne éventuellement adultère fumerait.)

mardi 14 août 2018

14 août


Un, les orteils des hêtres sont si longs qu’on croirait marcher sur une chevelure. Des princesses figées par un charme, il y en a tant et plus, qui continuent de pousser quoiqu’on ne saurait l’affirmer à l’œil nu. Leurs ongles, leurs cheveux, tout leur corps même qui s’allonge hors de proportion. Pardon pour le sacrilège, mais c’est caresse aussi, sur le bois dur. Au village les rangées sont plus sages, un gros homme va de platane en platane, imposant les mains, écoutant. S’imaginant entendre ? Au bout de l’allée enfin, il va se planter devant un présentoir de cartes postales où il compare méticuleusement un bovidé faisant valoir que la montagne est vachement belle (dans un long meuglement de « aaa ») et un mouton bêlant dans une bulle façon bande dessinée. Deux pour l’incongruité. Menant à trois, dis-moi ce que tu manges, je te dirai... Ça pourrait s’appeler le serment du pâté. Des décennies d’ingestion vaguement écœurée de ces organes étrangers, foie, gorge, poitrine, dont les protéines sont censées s’amalgamer aux nôtres. Eh bien ça suffit. Il y a des limites au voisinage génétique. Que les nuits à venir, pour l’éternité, ne mêlent plus aux odeurs faisandées des chaussettes celle de pets de porc.



lundi 13 août 2018

13 août


Et le septième jour Binh-Dû réapparut. Divinement régénéré. Un ange de gentillesse. Un parangon de zénitude. Vraiment ? La voix guillerette dans les enceintes du supermarché est intolérable, il se bouche les oreilles. Pas pratique pour attraper un paquet de biscuits – qu’a-t-il besoin de biscuits ? Il vole un fruit, il se trompe de rond-point – mais il n’écrase personne. Il ne sait plus quel pistolet prendre à la pompe, d’ailleurs il a oublié comment s’en servir, et puis la barrière refuse de s’ouvrir. Plus Binh-Dû que jamais, un étranger universel.
Le lendemain les cloches sonnent à la volée, allez, un, deux, trois ! Car un, se remet en mouvement le déploiement. Des montagnes, pas à pas. Le sentier longeant les crêtes invite à poursuivre encore et encore après le prochain versant, d’accord, on reviendra à la nuit. Deux (sans pour autant profiter de l’offre), une vitre qui s’abaisse, un sourire, « Vous voulez un passage ? » Il y a pléthore de passages, celui du jour s’accomplit à pied. Jusqu’à trois, lorsque tombée du ciel s’ajoutera une étoile filante, indiquant le chemin.

lundi 6 août 2018

6 août

L’orage tonne et réveille. Il y eut une nuit plus jeune, semblable, quatre cent vingt-quatre heures auparavant, qui ajoutait un indice à l’amour. L’amour est en latence, Binh-Dû s’apprête à entrer en silence. Cela durera six jours et commencera demain, le matin suivant celui-ci où la terre exhale ses odeurs les plus heureusement fraîches après la pluie.
Au centre-ville un petit manoir de trois étages retentissait sûrement de rires et de cris d’enfants. Son parc est devenu jardin grillagé avec chevaux à bascule thermoformés, règlementation communale affichée à l’entrée, grillages protecteurs et toilettes publiques.
La départementale maintient tant bien que mal le soleil dans l’encadrement de la vitre côté conducteur. Même les ZAC semblent à l’abandon, comme une prémonition. Un vieil homme gonfle et dégonfle ses pneus, hésitant sur la pression.
Puis Binh-Dû arrive à destination. Les chênes grimpent les collines, les moutons accrochent leur laine aux poteaux de clôture, les cigales craquètent. L'eau serpente à contre-torsade du chemin en lacets, formant hélice.
Glisser ailleurs, jamais plus ici que maintenant. En suspension. Creuser ce qui se doit.
Émerger au même endroit. Juste un peu plus loin. Ici, là-bas.
...

dimanche 5 août 2018

5 août


Un, des papillons multicolores volettent dans la futaie de pins noirs. Leur beauté est déconcertante et cependant risquée, certains portent les traces d’une survie arrachée. Mais l’aile entamée n’entame pas la parade. Il y a tant à sentir dans les trois dimensions de ce sous-bois, tant d’yeux à fixer. Tant de retournements, l’effroi surgit par quelque aspect, le dépit, la réprobation. Deux, jusqu’à râler de tant râler, alors c’est drôle. Vraiment ? Un libre penseur persécuté par les catholiques hésiterait à se téléporter dans cette modernité bétonnée, asphaltée, criarde, nonchalante et trépidante. L’œil cathare regarde ses descendants absorbés par un fétiche luminescent et portatif où des bonbons bidimensionnels défilent à l’infini. Les temps enchantés semblent forclos maintenant que le bonhomme a courbé l’échine devant les marchands de sucre. Trois, reste encore, quand les ombres s’allongent par les vallons et les champs ployés, la sensation du vent sur la peau nue. Y répondent les branches d’un chêne, en un frémissement ami. « Ne désespère pas », tel est l’insistant message.

samedi 4 août 2018

4 août

Un, le parfum tiède des bruyères naissantes et des genêts fanés, sur plaques de lauze, une vibration de l'air. Comment cela embaume et console d’un soleil trop ardent. Au matin la pente suffisait encore à offrir de l’ombre à la rosée, au soir ça tape sous la casquette mais la fontaine repérée à l’aller tend ses deux bras de fraîcheur.
Deux, sous le noisetier le monde se prête à la relation de ses dernières évolutions. Le monde mental et son balancier oscillant entre passé et futur immédiats. Entre les aigreurs et les peurs. Juste au milieu se rétablit l’amour. Toujours disponible, prêt à durer. Entre pardons et confiance, rien ne manque, la vue est belle.
Trois, un faon broutant sur le chemin. Puis relevant la tête, aux aguets. Puis s’enfuyant, en quelques bonds. Gracile, naturellement. Où dort-il quand les chiens névrosés aboient la nuit de ferme à ferme ? Quand les chats dégringolent sur le parebrise des voitures ? Quand la mouche cherche une issue ? Dans nos rêves, peut-être.

vendredi 3 août 2018

3 août


L’horrible mauvaise conscience. Le monstre sentiment de culpabilité. Elle apparaît parfois dans le miroir, la tête qu’on fait. Dis-moi qui est le plus laid ? Facile ! Toujours le même ! La panique n’est pas loin, ou la sidération. Quoiqu’on fasse on ferait mal, quoiqu’on dise, autant se taire. Retour au temps zéro, interagir au minimum, prendre le moins de place possible, éviter de vouloir, ne pas ressentir. Binh-Dû souffrait alors en silence.
Mais qui sait ce qui tue, et de quels abandons la vie se dépêtre ? Qui peut prétendre déclencher la foudre ? De l’autre côté des Pyrénées, les maisons à louer procurent un sentiment d’impasse – toujours un mur du fond. « Qu’en penses-tu ? » suggère « Que proposes-tu ? » La question sonne douce aux oreilles si l’on s’autorise à y répondre, la question  est autre : « Comment te sens-tu ? » Plus douce encore, plus doux.
Au-dehors tape la canicule, et la crainte de manquer d’eau. Toute une frilosité focalisée sur le confort d’une douche nocturne. À rester climatisé immobile en attendant que ça passe. Encore un jour à se dispenser de vivre plutôt que de devoir rejoindre les coureurs du dehors ! supplie l’insensé en s’accrochant au mobilier de l’asile. L’impératif redonde : quitter la plaine. Chercher de l’air loin au-dessus des fleuves.

jeudi 2 août 2018

2 août

Ce à quoi Binh-Dû aspire fait peur à celui avec qui Binh-Dû se confond. C’est une affaire interne, de lui à lui. Une extension de l’illusion autosuffisante. Il redoute cet engagement-là, cette responsabilité – d’être celui qui est aimé. Celui qui aime avec espoir de retour. Il sait qu’il ne devrait pas s’en faire, nous vivons nos vies de personnages de fiction, professe-t-il à l’envi. Les sentiers montent vers le plateau, puis ramènent au village en même temps que s’étend le crépuscule. À l’ouest les nuages rosissent, et les sables du Sahara traversent les océans. Chaque inspiration contient l’élan d’un baiser.

Hier à la même heure la masseuse se tient debout face au corps en caleçons, ferme un œil, se recule d’un pas, dit « En effet », puis s’approche afin d’en replacer les volumes. Demain elle prend des notes, ranime le souvenir d’un lointain accident de vélo contre un chariot de la criée. Sur la hanche, un petit bout de chair en moins, les thons restaient figés, l’œil glacé, la bouche ouverte. Au minimum on s’assiérait sur les rochers, attentif aux éclaboussures. Au maximum on rejoindrait le flot dans une frayée oblique. Celui avec qui Binh-Dû se confond n’est pas convaincu d’avoir peur. Il respire avec son abdomen.

mercredi 1 août 2018

1er août

D’où as-tu vu que les haricots virent de couleur ? Ils pendent plus longs d’un jour sur l’autre au bout de leur tige, poussant à l’écossage par kilos, renfermant dans leur cosse l’eau pulpée déversée des arrosoirs. Que sais-tu des âmes papillonnantes ? Certes leur blancheur ressort sur les bosquets à la tombée de la nuit, mais leur nom savant est pyrales du buis et elles sont ravageuses à l’état de chenilles. Binh-Dû s’en remet aux mains de la masseuse. Il s’en remet totalement à cet être humain qui voit en lui un corps pourvu d’intelligence. Elle malaxe jusqu’aux membranes enveloppant ses muscles, jusqu’aux nerfs, jusqu’aux os. Il inspire à la demande, suivant le mouvement, il souffle un abandon reconnaissant. Là, pas question d’expirer, ni d’obtempérer. Les réponses qui se font attendre peuvent attendre encore un peu dans l’espace limbique de la toile. Il y a de l’avenir. Il y a des couleurs qui se succèdent sous les paupières fermées, et même des exercices à faire. Contrairement aux buis les figuiers ne semblent pas affectés, occupés à métaboliser du sucre. À défaut, on disputera les mûres aux punaises. Et les amis nous gardent dans leur cœur.