mardi 6 janvier 2026

méli-mélo

23 juillet
(10/10)

    La plaine est hostile en ce temps de fascisation, bien qu'elle le soit un peu moins qu'on n'avait pu le craindre. Dans la région, l'extrême-droite est majoritaire aux élections. Dans le département. Dans le village.
    Je suis accueilli en bastion familial de gauche. La maire blonde permanentée invective les "bolchéviques" dans les rues. Un tortionnaire de l'Algérie française patrouille au milieu des vignes avec son chien et son petit-fils en treillis militaire taille enfant.
    J'ai mal au genou. Je rattrape en replay les étapes de montagne du Tour de France.
    Je rattrape la politique, les mails, les posts, je sens mon énergie être aspirée par l'écran de l'ordinateur. Ne plus marcher mais courir rattraper un retard pris vis-à-vis de l'ordi.
    L'ordinaire, l'ordonnateur.
    Je sens ma vitalité qui s'effiloche.
    Mais j'avais faim aussi. On me traite comme un coq en pâte, je finis les assiettes de toute la tablée.
    Le restaurateur vote peut-être pour le fascisme, comment ne pas suspecter ?
    Ça le chiffonne que je ne boive pas de vin, sa contrariété est-elle désir de partage, passion des valeurs traditionnelles et catholiques, considération de sa marge bénéficiaire ? Il me reproche de manquer au soutien des viticulteurs, je choisis de croire que c'est de l'humour. Je soutiens les maraîchers avec un méli-mélo de légumes.

samedi 3 janvier 2026

Un inconscient courage

22 juillet
(9/n)

    C'est jour de départ, adieu les montagnes, direction la plaine.
    Ultime balade le long d'une rivière, cela n'a pas grand intérêt si ce n'est de profiter de la fraîcheur, une dernière goulée avant immersion dans la canicule et l'hostilité que mon apparence basanée risque de susciter chez les bas du front (national).
    La nuit a été éprouvante, agitée de rêves violents où il s'agissait de protéger la veuve, l'orphelin, moi-même, d'être héros à corps défendant. Où j'étais contraint par orgueil à ne pas être lâche.
    C'est d'un tel dilemme que j'ai rêvé : d'une action qui déborde la honte (existentielle, largement inconsciente) en affrontant la peur (irrationnelle). La honte est le cœur de la peur secrète que cache la peur évidente. La honte appelle un débordement dans le rêve et par le rêve, comme le recours aux nombres imaginaires pour résoudre une impossibilité réelle (dans l'espace déjà parallèle en soi des mathématiques). C'est le i correspondant à la racine carrée de -1, soit le i² = -1. La honte est hideuse.
    À l'opposé se trouve – je m'en persuade – un inconscient courage avec lequel redescendre en plaine, et une fierté afférente qui n'aspire qu'à la joie.

mardi 30 décembre 2025

Je ne suis pas un ours

21 juillet
(9/n)

Mais je ne suis pas un ours, me dis-je en renonçant à contourner par la pente raide de la forêt l'éboulis du chemin qui longeait la rivière. Je redescends, en sueur, couvert de griffures de ronces et de fils d'araignées. Et pourtant : "Ça passe, m'assurent deux radieuses randonneuses arrivées en sens inverse, il suffit de grimper d'une cinquantaine de mètres et tu retrouveras un sentier". Au bout d'une centaine de mètres harassants je comprends qu'elles étaient des ensorceleuses – et que je ne suis toujours pas un ours. Pas de sentier. Je redescends à nouveau – et retrouve le sentier... Aussi miro qu'un ours, l'odorat en moins. Ce n'est que le début. Rincé et je n'ai pas encore commencé l'ascension de mes trois ou quatre tours Eiffel quotidiennes. Toujours dans la forêt, longeant une rivière en furie. Un jogger surgit derrière moi et m'effraie comme s'il était... un ours ? Oh, cette journée promet. Voici une vieille chienne à présent, si placide que je propose au couple qui la promène de la leur emprunter ; aucun des trois n'est d'accord. Voici le territoire des moutons, plus haut. Et de leurs chiens protecteurs, le patou porte un collier acéré au cou –  pour le cas où je serais un loup. Il accepte ma main sur sa tête. Il accepte que je chemine lentement au milieu des brebis, de leurs crottes et pissats compulsifs. C'est méditatif. La pluie menace, ça y est, elle tombe. Je suis presque arrivé au refuge. J'y cours. L'aide-gardienne m'enjoint d'enlever mes chaussures. Elle est plongée dans son ordi. Je me réconforte d'une part de tarte. Hors de prix, cuisinée sans cœur, avec un schprout de chantilly industrielle. La gardienne me chasse de sa cuisine où j'allais déposer voire laver mon assiette – "C'est privé !" Leur chatte est énorme, main dans sa fourrure tandis que l'orage tonne et se déchaîne. Rafales démentes, hors de question de repartir là-dedans. Je me sens comme derrière le grillage de mon utilitaire, après les ensorceleuses, les gardiennes de prison. D'autres réfugiés, randonneurs moins pressés que moi, sortent du dortoir, apparaissent en crocs et en chaussettes dans la salle commune. Ça marine, ça cocote, je finis par m'enfuir, au diable la tempête ! Et la tempête s'en va au diable, à peine ai-je dévalé une centaine de mètres. Même le soleil revient, aveugler les nuages en contrebas.
 

 

vendredi 26 décembre 2025

Sanglier loup brebis patou

20 juillet
(8/n)

    J'ai à nouveau changé de vallée, jamais pareilles, toujours semblables.
    Depuis les premiers pas sur le sentier on aperçoit l'objectif du jour – une paroi abrupte qui forme comme un mur entre deux sommets, supposée être un col mais ne faudra-t-il pas plutôt bénéficier d'un Sésame, ouvre-toi ? On serpente le long des torrents, puis d'un versant à l'autre, s'élevant lentement. Puis en lacets serrés. Je plaque de la boue sur mes mollets et mes genoux afin de prévenir la brûlure du soleil. Sanglier je me vautrerais tout entier dans la souille.
    Dans l'abreuvoir, l'eau a pris des teintes rouille.
    Les fleurs se répartissent une infinité de couleurs enthousiastes.
    Au sommet la vue plonge et rafraîchit les perspectives – la paix aussi est enthousiasmante.
    Je redescends, la roche s'avère friable et tranchante. Les rochers bordant le torrent sont instables, mon pied ripe – et je m'écorche, béni des dieux, au lieu de me briser le tibia.    
    La nuit tombe alors que je rejoins la route, une brebis a sauté par dessus sa clôture et erre sur le bitume, un patou non moins désemparé, resté du bon côté, m'interdit d'approcher. Comme si j'étais un loup.
 

 

mardi 23 décembre 2025

Jubilation

19 juillet
(7/n)

    Le mari d’Élisabeth m'apprenait la veille que "retraite" se disait "jubilation" en espagnol. Je le croise au matin dans le village, en allant remplir ma gourde. Il me conseille d'aller découvrir la vallée d'à-côté. Le pays de ceux qu'on interdisait à sa femme, quarante ans plus tôt, de fréquenter. (Pour qu'au final arrive un pur étranger, du Sud d'au-delà de la frontière, qui allait l'emmener plus au nord.)
    Il est vrai que la vallée d'à-côté est plus belle. Quelques nuages font leur apparition, éclipsant la canicule. Je grimpe aux lacs, face aux glaciers. Il pleut doucement sur le plateau, l'atmosphère empreinte de silence est féérique.
    Je jubile, c'est de tous les âges.
    Repensant au besoin de parler à des gens. Et si nous avions tous besoin de dire (un savoir, une pensée en cours d'élaboration, des découvertes et enthousiasmes) ? (Si nous étions aussi bien la vieille dame qui nous aborde au supermarché pour commenter le degré de maturité des avocats ?) Si, contrairement à ce que je me raconte habituellement, je n'étais pas fondé à me suffire à moi-même ? 
    Et se pourrait-il que l'environnement immédiat de toute mon existence sociale n'ait pas à être appréhendé par un sentiment d'hostilité ? (J'anticipe ma descente des prochains jours dans un Sud gangrené par le racisme...)

 

jeudi 18 décembre 2025

Torrents, prairies, bruissements...

18 juillet
(7/n)


    Enfermé dans ma cage, je ne vois rien, je ne bouge pas, tentant de grappiller un peu de sommeil en plus avant que le soleil ne transforme l'habitacle en étuve, le soleil est encore loin en-dessous des montagnes alors que deux camions viennent et vont au ralenti sur la portion de route où je suis garé, mais que font-ils, en marche arrière les bip-bip-bip prolongés, est-ce la voirie, un entretien des fossés ? Est-ce encore un employé municipal qui se gare à côté et reste au volant, l'autoradio allumé, à écouter d'exaspérants chroniqueurs, puis un collègue qui arrive à sa suite avec une grosse voix, lequel des deux démarre une défricheuse qui s'active tout autour, à projeter des mottes de terre sur la carlingue (hé, ma caution!), pile à hauteur de ma tête ?
    Quand il fait trop chaud je me lève.
    Plus personne.
    Le ciel est vide excepté le soleil bleu pâle.
    Je marche, longuement, toute la journée, je m'élève dans la vallée puis jusqu'au col. Torrents, prairies, fleurs éclatantes. Corps fourbu dans le bonheur de l'effort.
    L'avoir fait. Le faire. Contredire le sentiment éprouvé cinq jours plus tôt quand je m'étais assis  à côté de vieux avérés, par besoin de reprendre des forces... Contrer la pensée du "Ce n'est plus de mon âge". Eh bien si. "Ce n'est plus de mon âge" devrait toujours n'être qu'une pensée d'avant rendue caduque. Un défaitisme biaisé, un manque de lucidité.
    De retour au village je remplis ma gourde. Demande à une femme près de la fontaine si elle sait où se trouve le camping le plus proche. Élisabeth m'invite chez elle et son mari, profiter de leur douche. Et d'un jus de fruit en terrasse, à échanger sur la montagne, la vie, la philosophie.
 

 

mardi 16 décembre 2025

Transition - poussière de rabot

17 juillet
(6/n)

    Tout le jour je m'obstine à trouver où marcher un peu en attendant de marcher beaucoup le lendemain. Mon utilitaire me conduit d'échec en désillusion : la route est fermée, le sentier est éboulé, l'urbanisation moche étend ses tentacules... 
    La dernière tentative m'amène à grimper au milieu de détritus sur un sentier battu, à longer une carrière où des vigiles à chiens patrouillent entre les engins d'extraction, à retenir ma respiration dans la poussière en espérant vaguement qu'au-delà l'herbe sera plus verte, à ressentir de la peine pour la rivière brune en contrebas.
    La nature rabotée supplie qu'on l'achève.
    J'achète un melon.
    Une commerçante retraitée sur son banc explique à une amie qu'elle ne recrutait jamais quelqu'un qui posait la question des congés.
    Un chat intéressé frotte ses puces contre mes mollets.