jeudi 16 avril 2026

Un sentier de méandres

27 novembre

    Le lendemain est maussade, dépourvu de soleil. Le matin j’essaie de recoller des morceaux, ça ne tient pas. Je tente de rebâtir toute une architecture nouvelle dont l’écrasement de la veille serait le puits central. Une forme de texte qui exploserait les directions temporelles, progressant vers l’avant et vers l’arrière simultanément.
    Finalement je sors me frotter à l’air du large, courir sur les rochers. Cela glisse un peu mais ils tiennent, et moi dessus, mieux que mes velléités littéraires. La marée est haute jusque dans les anses, et les algues sont d’une teinte rouge prononcée. Je trace sur un sentier de méandres.
    Il y a une joie du corps et de l’âme qui surgit à nouveau, laissant l’esprit un peu en arrière. C’est cela sans doute qu’il me faut connaître, la dissociation entre les émotions de ce qui se vit et de ce qui s’écrit. Ce qui se vit – et ce qui s’est vécu – ne peut s’effacer comme un texte. Peut s’oublier, mais on n’en est pas là.
    L’oubli était la profonde hantise de Proust, mais Proust était un esprit malade. Prodigieusement réflexif mais à s’en miner la santé, à en mourir sans doute d’excès de mémoire. Est-ce de cela que le chat a voulu m’avertir ? Je me perds un peu dans le déchiquètement de la côte. J’accueille la bruine.

mardi 14 avril 2026

Toute une histoire

26 novembre (4)

    
    Ce mardi, donc, je suis parti tôt et j’ai marché tard, entre un premier grain balayé par les essuie-glaces et la fermeture du ciel prévue pour le milieu de l’après-midi. Je ne dirai pas combien le spectacle était beau, depuis la côte, de plage en falaise – je l’avais déjà décrit, ô combien, dans mon texte perdu. Je notais des pensées en résonance avec des considérations antérieures, c’était joyeux, j’étais en joie, je me révélais plus bondissant sur les rochers qu’aux premiers jours où il me semblait porter des semelles de plomb – j’en déduisais, ah ah ! que ce n’étaient pas les chaussures qui faisaient le traîne-savate.
    La fille aux mèches roses du jeudi précédent, peut-être allais-je la retrouver non pas un jeudi suivant à la même heure – et alors, obligé, je lui aurais adressé la parole –, peut-être pouvait-on rêvasser en base 5 plutôt que 7, ou se référer au calendrier des marées ? Ou au hasard ? Proust a rêvé ses aubépines comme une reconnaissance – quelque chose vers quoi l’on revient, une réitération. Plus probant même, il lui aura fallu suçoter une seconde fois, un peu par hasard, sa madeleine pour en faire toute une histoire.
    Mais non, je croise juste un homme et ses trois chiens.

    Je me souviens d’un rêve de la veille où je faisais un effort de sociabilité à l’égard d’Elon Musk qui se retrouvait isolé à notre table de gala. Je lui disais qu’il y avait d’autres dimensions de l’existence que celle des mots et des nombres et il m’écoutait d’un air effaré, semblable à celui du chat quand il me regardait rire tout seul devant l’ordi (j’ignorais alors que ce dernier méditait un coup pendable). Puis je me taisais, craignant soudain d’inspirer malgré moi à Elon un projet cataclysmique ; je ne sais plus lequel des deux a fini par quitter négligemment la table, je crois que c’est moi qui l’ai planté là, trop antipathique ce type, et stupide, avec sa gueule de poisson irradié.
    J’ai consacré dix minutes à photographier des oiseaux en vol, lignes graphiques sur fond de ciel mauve.
    Puis le destin de mon texte en brouillon s’est accompli. Non, ce n’est pas une catastrophe, ou alors il faudrait que je m’identifie à la tante recluse de Proust, fort contrariée par la visite d’un second confident quand celui-ci empiétait sur la disponibilité de la brave Eulalie. À en concevoir des aigreurs d’estomac. Quant à moi, je ne tolérerai qu’un peu d’insomnie rageuse. Et qu’on n’en parle plus. Ou qu’on en parle encore mais en passant à autre chose. Au lendemain déjà.
 

jeudi 9 avril 2026

Kintsugi textuel

26 novembre (jour 0)

Il est midi, mercredi (jour 1 qui aurait dû être le neuvième), et au-dehors la pluie bruine et détrempe. Je reste à l’intérieur, à tenter de réparer les dégâts causés à mon récit, sa continuité sabrée. Poursuivre le récit, une évidence puisque le temps avance, mais remonter aussi à contre-courant pour lui redonner un ancrage ? Tenter un kintsugi textuel ? Paratexter à mort et tous azimuts, vers les passés, le futur chamboulé, le présent ?

Le présent n’attend pas, j’entends le présent de la veille, où je retourne, le présent de ce mardi funeste. Vais-je trouver moyen d’en rire et d’en faire rire ? Ce serait un minimum d’élégance requise. L’élégance contre l’indécence de gloser sur LA CATASTROPHE alors qu’il ne s’agit que de choses écrites dont le monde se fout globalement, qui n’ont d’importance que pour moi – ainsi mes préoccupations d’ordre purement littéraire telle la force particulière du tiret dans un registre de ponctuation (et je prétends mieux manier la virgule que Proust et ses trop respectueux éditeurs) –, qui d’autre pour s’y intéresser ? 

Ma "catastrophe" en sujet central tandis que plus abominables malheurs se déclenchent à chaque seconde ici ou là. Sur les ruines d’un texte écrasé, faire naître un nouveau texte, va-t-en parler de ruines à un Palestinien de Gaza. Et qui sait si je n’ai pas évité d’un cheveu, sans le savoir, un accident de voiture qui ne m’aurait pas permis de rentrer m’asseoir devant l’ordinateur et de permettre qu’un chat innocent ne piétine mes vanités ?

mardi 7 avril 2026

17h27

25 novembre (2)

 

     Lundi le soleil était revenu, je suis parti sur la grande plage où les nudistes déambulent nonchalamment l’été. Mes chaussures s’enfonçaient lourdement à chaque pas si je ne choisissais pas bien mon sable. Un ruisseau se déversait en provenance d’un marais où il m’est arrivé de voir des cygnes ; l’été il se traverse à pieds nus, j’ai fait un détour par un champ où paissaient des brebis. Arrivé sur l’autre bord, j’ai continué jusqu’au bout de la plage, au plus près du déferlement des vagues, et puis je suis revenu. Le ciel était immense et l’océan ouvert. Repassant par le champ des brebis, j’ai trempé à l’orée du crépuscule un pied chaussé dans un coin de marécage – c’était bien la peine !
    Le soleil est tombé très rapidement derrière l’horizon, à 17h27.
    (La jeune femme à la coiffure punk qui regardait romantiquement le paysage sur un rocher avait été saluée un jeudi vers 16h45. Et le vieux monsieur du dimanche sciait sa branche vers 16h10. On s’en fiche ? Oui mais sait-on jamais, ça pourrait resservir.)
    C’était beau.
    Oh, je ne suis pas inspiré ce jour-ci, à l’heure de raconter ce jour-là.
    Nous sommes mardi, il est minuit, et ma catastrophe a eu lieu.

samedi 4 avril 2026

J'en suis là

25 novembre (jour -1)
   
    Ce jour-là n’avait pas encore été transcrit dans le brouillon de ma boîte mail que le chat a effacé. Mais j’aurais bien besoin de la fin du jour précédent pour reprendre le fil de l’histoire. Où en étions-nous, le dimanche 24 ? Nous avions marché le long de la retenue d’eau qui paraissait tantôt lac, tantôt rivière, le temps était maussade, pas de soleil au-dessus de l’ombrage des châtaigniers. Nous avions rencontré ce vieil homme qui sciait une branche tombée à terre, sans doute pour se chauffer – le maniement énergique de la scie dispense d’allumer un feu dans la cheminée. (J'écrivais cela, je me souviens, mon trait d’esprit apportait une note amusée dans le récit plus grave d’une rencontre avec un sosie de celui que mon père était peut-être devenu, vingt après son départ.) Ce n’était pas une journée très remplie à part ça, je n’ai aucun souvenir de ce que j’avais écrit en transition pour le jour suivant. Une histoire de chat ?
    (Bien entendu, le "nous" du "Où en étions-nous" est de pure forme, il inclut un lectorat hypothétique, ici je suis seul. J'en suis là. Avec le chat. Ce fameux chat. Ce diable de chat.)

jeudi 2 avril 2026

Infra-proustien

26 novembre (3)
 
    Je vais reprendre là où j'en suis, à plus de la moitié du séjour. Comme si c'était un premier jour. Me reviendront des éclats de phrases évanouies. Ce sera infra-proustien. Ce sera mieux que rien.
    Et je veillerai à ce que le chat ne passe plus sur le clavier. Et je sauvegarderai chaque session d'écriture. Et je ne garderai pas rancune à cet animal qui n'a aucun sens de l'écriture et surtout pas de sa dimension sacrée. Le vent chante par les huisseries (je parlais de ses rafales plus bruyantes qu'un ronronnement). 
    Je parlais de mes chaussures et de mes sur-chaussettes que le chat, dans sa nudité immuable, m'observait retirer comme si c'était un homard qu'on dépiautait. Je racontais comment il sautait sur le rebord de la fenêtre, regardait dehors, bondissait sur le parquet, miaulait, me regardait, bâillait, s'allongeait... avant de sauter sur le rebord de la fenêtre, regarder dehors, bondir sur le parquet, miauler, me regarder, bâiller, s'allonger... (ad libitum), et je me demandais ce que je ne comprenais pas ; je l'avais nourri, j'avais renouvelé ses écuelles d'eau, nettoyé sa litière, je l'avais caressé sur la nuque et entre les oreilles, là où ça ronronne, je lui parlais ASMR, alors quoi encore ?
    Je l'aimais bien, ce chat.

mardi 31 mars 2026

Tant de choses

26 novembre (2)

    Je ne peux pas reconstituer mes textes. Mais je voudrais les raconter, un minimum. On y trouvait des journées de marche sur les falaises, les plages. Entremêlées à ma lecture tardive de La recherche du temps perdu. J'avais écrit une somptueuse phrase proustienne, plus belle que les siennes... Je parlais du fait d'écrire avant que de savoir lire, d’écrire sans écrire mais simplement en marchant, qu’ainsi naissait l’écriture. Je pensais à Proust en croisant une punk sur un sentier. Ou un vieil homme qui m'indiquait un raccourci et à qui je n'avais osé demander s'il était né dans le même pays que mon père. 
    Je parlais de l'amie qui m'invitait à passer une quinzaine de jours chez elle en son absence, en compagnie de son chat. Je parlais des oiseaux peuplant la retenue d’eau qui se déversait dans le port. Je parlais d'une bouée de chenal rouge dans la nuit, alors que je n'y voyais plus trop sur le chemin. Je parlais d’un rouge-gorge inconnu lors d'une ballade faite cent fois depuis mes cinq ans et de l'arbre mort qui semblait animal chimérique, cette ballade était donc inédite.
    Il y avait tant de choses à raconter.