vendredi 15 février 2019

15 février


                Il y a des jours comme ça où les choses ne tiennent pas en place. Et les gens ? Bof, ils piétinent. Ils se cognent aux choses. En fait on ne sait plus très bien ce qui bouge et ce qui ne bouge pas, mais l’un dans l’autre la synchronisation fait défaut. (Le Soleil pourrait bien tourner autour de la Terre, pour ce qu’on en a à foutre !) Il y a trop de meubles dans la pièce où vit Binh-Dû, si l’on se réfère à un coefficient d’encombrement – qui resterait encore à inventer. Un petit vaisseau a éclaté à l’intérieur de sa paume, ça fait mal même sous la glace.
                Là-bas, du côté des falaises, la mer est calme quand le soleil se lève, calme aussi quand il se couche. (N’allez pas nous raconter qu’il arrive au soleil de rester coucher !) Entre les deux ça frisotte. Des adolescents plongent en criant et remontent. Sous l’eau ils font des bulles, ils pourraient y rester plus longtemps. Ils pourraient s’y briser la colonne, mais en fait, non. Ils grandissent, ils quittent le pays, ils sont remplacés. Ils reviennent boiteux. Binh-Dû se gifle les deux joues à la fois, juste ce qu’il faut. Pas de quoi faire couler le sang hors de ses veines.

jeudi 14 février 2019

14 février


                Plus la conversation se poursuit, plus le smartphone pèse dans la main de Binh-Dû. L’écran est lisse comme un lac où se noyer, et l’eau lourde, si lourde. Il y a quelque chose qui résiste, à l’intérieur même de cet objet plat, ou plutôt quelque chose qui tire en direction de l’autre téléphone à des kilomètres de là, tu n’entends pas ? Comme un aimant. Binh-Dû tire de son côté. Il se souvient d’un bricolage d’enfant, deux boîtes de conserve reliées par un fil qu’il fallait tendre au maximum, l’effort même incitait à parler plus fort.
                Un poisson va-t-il jaillir des profondeurs, énorme, qui rendra tout échange de mots impossible ? L’interlocutrice de Binh-Dû, perdue de vue des années auparavant, lui fait part de son sentiment de vertige à mesure qu’elle s’approche d’une décision radicale. Il comprend, il a pour sa part accosté sur la rive du lâcher-prise mais il connaît le vertige quand il se penche en arrière. Et toi c’est en avant que tu penches, explique-t-il, soucieux tout de même de ne pas se donner en exemple. Soudain le smartphone se disloque.

mercredi 13 février 2019

13 février


                La fiction sera le seul recours, elle l’est déjà. Quand Binh-Dû remplit son devoir d’existence il rigole en coin, il se croit plus malin que tout le monde. Il les observe, les pauvres hères, courir de projet en projet, comme si le suivant pouvait annuler la distance séparant du précédent – leur illusion d’éternité. Chaque choix un clou de cercueil. Il se croit plus malin parce qu’il s’imagine qu’il mourra en dernier, la belle affaire. Ou peut-être qu’il ne mourra pas du tout, cela dépendra de ce qu’il voudra se raconter à l’ultime bord de la fin du monde.
                Mais tout ceci n’est que divagations de nanti. Va-t'en survivre dans un bidonville que menacent les cyclones, et on en reparlera. À sa décharge, Binh-Dû possède, en son pays riche, moins que la moyenne – condition pour supporter le poids de sa mauvaise conscience. C’est pour lui la moindre des choses – en quoi il n’est guère plus intelligent qu’un imbécile ! Et il se rassure à coups de points d’exclamation, bientôt on le verra frapper dans ses mains, chanter Hosannah ou Krishna, et sur ses joues couleront des larmes de bienheureux. Par défaut ?

mardi 12 février 2019

12 février


                     Un jour l’essence, il n’y en aura plus. Ou alors quelques fonds de cuve, dans les rues les hommes les plus costauds pousseront leur voiture par la portière vers une prochaine station-service. Ils auront l’air malin ! Binh-Dû se demandera quoi faire, lui qui n’aura plus de voiture. Car la nourriture aussi viendra à manquer. Et l’électricité. Et l’eau. Dans le tiroir de sa chambre il rassemblera des crayons à papier oubliés depuis des lustres, il n’oubliera pas le canif pour les tailler. Crève, si tu refuses la providence ! hurlera la voix folle dans sa tête.

                     Alma observe son corps nu qui flotte dans la marmite du diable. Les orteils dépassent tout au bout, ses genoux, et ses seins attirés sans doute par la lune. Au début, il s’agissait seulement de se laver de tout ce sel avant de retourner veiller Corpus. Elle remarque avec curiosité que ses doigts ne se fripent pas de même avec l’eau de mer et avec l’eau douce. À ses oreilles le son de la cascade aussi délasse – du clapot incessant des vagues contre les flancs de la barque. Le bidon qu’elle a trouvé la veille sur la laisse leur sera bien utile, il n’a pas du tout un goût de pollution.

        

lundi 11 février 2019

11 février

                Un jour Binh-Dû sera gâteux et il se souviendra, comme si c'était hier, des peluches avec lesquelles il s’endormait lorsqu’il était enfant. Non seulement d’elles mais du sentiment qui l’étreignait alors, celui d’une absolue sécurité. Dans son pyjama, dans son lit, dans sa chambre, dans sa maison. Avec ses parents qui veillaient non loin. Dans cette ville pleine de promesses, ce pays, ce monde si vaste et si beau. Il se souviendra peut-être aussi de ses terreurs, qu’il n’avait pas encore domestiquées. Prêtes à se rebeller, fatales. Non, ce ne sera pas si simple.
                Les aboiements d’un chien au lointain réveillent Corpus, sans lien apparent de cause à effet. On dirait juste qu’il ouvre les yeux et s’étonne de se trouver allongé là, sous le couvert de feuilles de palmier qui frémissent doucement dans la brise. Il a l’air un peu stupide, comme s’il essayait de se souvenir de la différence entre palmiers et cocotiers. Quand il se redresse sur les coudes il voit le sillon qui mène de sa couche à la barque échouée sur le sable. Nulle trace d’Alma. Il se laisse retomber, passe la langue sur ses lèvres craquelées. Étonnamment il n’a pas soif.

dimanche 10 février 2019

10 février


                Un jour les chiens seront toute la joie qu’il nous restera. La barque se sera échouée sur l’île, Alma aura mobilisé ses dernières forces pour la hisser de quelques centimètres sur le sable. Avant de se laisser tomber, d’apaiser le vertige. S’il y avait de l’eau, il n’y aurait pas besoin de chien, raisonne-t-elle absurdement. Si le soleil ne brûlait pas ma nuque, je pourrais me retourner sur le dos et regarder le ciel en face. Si Corpus n’avait pas été aussi fort, c’est lui qui serait sorti le premier de la barque pour explorer les alentours.
                Mais quoi que Binh-Dû redoute, la joie ne saurait mourir ni les forces s’épuiser. En rouvrant un œil, Alma aperçoit un cocotier qui penche comme une invitation. Elle se remet debout sur ses deux pieds, accommode sa relation au ciel. En arrière de la plage, la végétation est luxuriante et les animaux nombreux, leurs cris supplantent le bruissement des vagues à mesure qu’Alma s’avance. Les perroquets surtout sont assourdissants. On dirait qu’ils veulent l’avertir de quelque chose. Mais ce n’est peut-être que déjà-vu.