jeudi 18 juin 2026

Rhizomiques #248 (La septième vague)

    Elle sauta, attrapa une branche et se hissa avec adresse, grimpa à deux ou trois mètres et cueillit une poire dans la partie haute et ensoleillée du feuillage.
    "Tiens", cria-t-elle en la lançant à Sally.
    Encore un moment incroyable. Sally ne connaissait aucune adulte qui monte dans les arbres. Ceux qu’elle connaissait faisaient du sport. Mais ce n’était que du sport. Ils ne bougeaient pas pour arriver quelque part. Ils bougeaient pour être quelque chose. Plus minces ou plus rapides ou meilleurs. En réalité ils ne faisaient que tourner en rond.
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Pendant qu’elle marchait et parlait, elle a penché la tête d’un côté et compté jusqu’à trente, et puis penché la tête de l’autre côté et compté jusqu’à trente. Elle a dit qu’elle essayait de créer de l’espace entre ses vertèbres.
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Parfois il y a des enfants dans le parc en-dessous (…) Ils font de la trottinette dans les allées. Ils restent dans le sillage de leurs parents, s'arrêtent pour ramasser des cailloux, les regarder. Elle observe les enfants regarder ces cailloux et leurs parents qui, la plupart du temps, reviennent vite vers eux, les attrapent par le poignet et les relèvent de force. Si elle avait un enfant, songe-t-elle, elle ne presserait pas, ne tirerait pas, elle se baisserait au sol et, accroupie à ses côtés, elle regarderait les cailloux.
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Le plus efficace pour voir de la chance, et pour éviter le plus longtemps le mauvais œil, consistait à laver le seuil de sa maison avec de l'eau de mer.  Le dernier jour de plage, à la fin de chaque mois d'août, (…) je voyais ma mère hésiter sur le sable, psalmodiant des mots que je n'entendais pas ; puis, quelques bouteilles vides à la main, elle entrait dans l'eau jusqu'aux cuisses, car on ne pouvait décemment utiliser l'au du bord de mer, pleine d'écume et sans pouvoir. Ce sortilège puissant nécessitait l'eau issue de la septième vague... "La septième à partir de quoi ? Du moment où tu es sur la plage ? Où tu es entrée dans l'eau ? Et si tu la rates, tu dois recompter jusqu'à sept ?" Je n'eus jamais de réponse, car ma mère me chassait rituellement après de telles questions. Elle avait raison. J'étais la vaine mouche du coche. Sa tâche à elle était terrible, essentielle, magnifique – protéger ceux qu'elle aimait pendant toute une année.

Ewald Arenz (in Le parfum des poires anciennes)
Miriam Toews (in Ce que combattre veut dire)
Anna Hope (in Nos espérances)
Laurent Nunez (in Tout ira bien)

mardi 16 juin 2026

Rhizomiques #247 (Le vent parlait)

Dehors, le vent parlait aux cheveux de ma mère dans une langue triviale. J'avais honte de ses gestes, de ses mots, des réponses qu'elle donnait au vent, aux choses, à n'importe qui. J'avais honte, et ma mère riait.
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Pendant qu’on marchait, maman faisait des étirements, qu’elle appelait des feintes. Elle poussait sur les édifices et les lampadaires comme si elle voulait les renverser. Elle a dit que c’était pour renforcer son utérus et sa paroi vaginale. Et aussi parce que toutes les actrices le font.  Pousse avec moi, Swiv ! Non ! ai-je dit. Je n’ai pas toutes ces merdes. Tu n’as ni utérus ni paroi vaginale ? a demandé maman. Je me suis éloignée pendant qu’elle poussait de toutes ses forces sur la boulangerie Nova Era parce que je ne veux pas être près d’elle quand elle fait des trucs bizarres, et avoir l’air de la soutenir. À moitié à plat ventre, elle prenait presque toute la place sur le trottoir et les gens devaient faire un grand détour.
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Il arrive parfois que les mères truies dévorent leur portée entière. Si Liss était née cochon, peut-être sa mère l’aurait-elle… Les cochons n’avaient peut-être pas tort. Quand la progéniture n’est pas assortie aux parents, il vaut peut-être mieux la dévorer.

Emmanuelle Salasc (in Ni de lait ni de laine)
& Miriam Toews (in Ce que combattre veut dire)
& Ewald Arenz (in Le parfum des poires anciennes)

jeudi 11 juin 2026

Rhizomiques #246 (Pluie sur la peau)

Mais ma grand-mère, elle, par tous les temps, même quand la pluie faisait rage et que Françoise avait précipitamment rentré les précieux fauteuils d'osier de peur qu'ils ne fussent mouillés, on la voyait dans le jardin vide et fouetté par l'averse, relevant ses mèches désordonnées et grises pour que son front s'imbibât mieux de la salubrité du vent et de la pluie. Elle disait : "Enfin, on respire !" et parcourait les allées détrempées – trop symétriquement alignées à son gré par le nouveau jardinier dépourvu du sentiment de la nature et auquel mon père avait demandé depuis le matin si le temps s'arrangerait – de son petit pas enthousiaste et saccadé, réglé sur les mouvements divers qu'excitaient dans son âme l'ivresse de l'orage, la puissance de l'hygiène, la stupidité de mon éducation et la symétrie des jardins, plutôt que sur le désir inconnu d'elle d'éviter à sa jupe prune les taches de boue (…).
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    J'ai ouvert la porte-moustiquaire et suis sortie sous la pluie. Il faisait nuit et les gouttes qui me tombaient sur le corps étaient froides. Je suis allée jusqu'au niveau des arbres et me suis accroupie pour faire pipi tandis que le tonnerre grondait.
    J'ignore ce que je m'attendais à ressentir. (…) La lune a surgi des nuages. J'ai levé les yeux sur le ciel bleu nocturne et ai découvert sa lueur. Quoi qu'il puisse se passer, je sentais quelque chose remuer autour de moi, peut-être le vent ou tout à fait autre chose. Je ne vais pas mentir en disant que je n'ai pas trouvé ça excitant, le tremblement du vent, cette présence inconnue qui m'observait toute nue dans la nuit. Je me suis laissée tomber à genoux et j'ai senti la chaleur de la terre et de l'herbe.
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    Et j'ai eu irrépressiblement envie de me faire arroser par cette pluie, car elle était incommensurable. Tous les jours, nous vivons avec l'incommensurable, sous une forme ou une autre, non ? Je pensais à toi, alors j'ai fait ce que je voulais. Je suis sortie sous le déluge en refermant la porte derrière moi.
    Ça n'avait rien à voir avec prendre une douche, mi Soplete, c'était instantané. L'eau m'a enveloppée et m'a coupé le souffle en même temps. Aucune partie de moi n'était épargnée. J'ai probablement poussé un cri. Je suis restée là, heureuse et sans limites (…)
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    Kirabo vit Grand-Mère passer à toute vitesse devant elle, nue comme un nouveau-né, pour aller sauter sous la pluie. Grand-Mère courut le long de la haie en sautillant et en faisant des bonds. Kirabo se retourna vers l'endroit où elle s'était déshabillée. Ses vêtements gisaient en tas. Une sensation intense lui assécha la bouche, comme si elle avait surpris sa grand-mère en train de faire de la sorcellerie. (…) Elle jeta un nouveau coup d’œil dans l'arrière-cour pour s'assurer que personne d'autre ne l'avait vue, puis elle s'éloigna pour aller allumer le feu.
    Lorsque le feu eut pris et qu'elle eut ajouté de plus gros morceaux de bois, la honte avait relâché son emprise. Son bon sens commençait à revenir. Grand-Mère aussi a le droit d'être nue. Tu as le droit de la regarder. Grand-Mère est humaine. Elle a des désirs, comme courir nue sous la pluie. Honte à toi ; Grand-Mère n'a pas besoin d'avoir une raison pour se déshabiller et courir nue sous la pluie.

Marcel Proust (in Du côté de chez Swann – Combray)
& Brandon Hobson (in Dans l'écho lointain de nos voix)
& John Berger (in De A à X)
& Jennifer Nansubuga Makumbi (in La première femme)

mardi 9 juin 2026

Attentives #39 (Faire le voyage)

 (…) « Oui, un jour qu'il fera beau, j'irai en voiture jusqu'à la porte du parc. » C'est sincèrement qu'elle le disait. Elle eût aimé revoir Swann et Tansonville ; mais le désir qu'elle en avait suffisait à ce qui lui restait de forces ; sa résolution les eût excédées. Quelquefois le beau temps lui rendait un peu de vigueur, elle se levait, s'habillait ; la fatigue commençait avant qu'elle fût passée dans l'autre chambre et elle réclamait son lit. Ce qui avait commencé pour elle – plus tôt seulement que cela n'arrive d'habitude – c'est ce grand renoncement de la vieillesse qui se prépare à la mort, s'enveloppe dans sa chrysalide, et qu'on peut observer, à la fin des vies qui se prolongent tard, même entre les anciens amants qui se sont le plus aimés, entre les amis unis par les liens les plus spirituels et qui à partir d'une certaine année cessent de faire le voyage ou la sortie nécessaire pour se voir, cessent de s'écrire et savent qu'ils ne communiqueront plus en ce monde. Ma tante devait parfaitement savoir qu'elle ne reverrait plus Swann, qu'elle ne quitterait plus jamais la maison, mais cette réclusion définitive devait lui être rendue assez aisée pour la raison même qui selon nous aurait dû la lui rendre plus douloureuse : c'est que cette réclusion lui était imposée par la diminution qu'elle pouvait constater chaque jour dans ses forces, et qui, en faisant de chaque action, de chaque mouvement, une fatigue, sinon une souffrance, donnait pour elle à l'inaction, à l'isolement, au silence, la douceur réparatrice et bénie du repos.

Marcel Proust (Du côté de chez SwannCombray)

mardi 19 mai 2026

Faire voile à l'est

4 décembre
(16/16)
 
    Le soleil reste voilé, c'est vraiment la fin. 
    Alors peut-être vaut-il mieux ne rien en dire, se réserver pour les commencements.
    Ou pour les transitions.

Dans le train un militaire gobe des gélules comme si ses muscles risquaient de se dégonfler sinon. Une étudiante jongle entre son PC, un carnet et une grosse calculatrice, elle porte un bonnet avec des oreilles d'ourson. Un type en dreadlocks m'emprunte un stylo ; quand il me le rapporte le plastique est chaud entre mes doigts. J'écris parcimonieusement. Je suis le seul à être assis dans le sens de la marche. Un jeune homme échevelé s'affale sur les deux sièges en face de moi, retire ses chaussures et s'allonge, bras croisés, jambes repliées pour ne pas trop déborder sur la travée centrale. La fille aux oreilles d'ourson referme son laptop et sort de son sac un tricot et une pelote de laine ; je porte un œil neuf sur son bonnet. Le militaire grogne et rit en sourdine en regardant une vidéo sur son smartphone ; puis il s'endort lui aussi. Je sors mon Proust. Je n'entends pas le cliquetis des aiguilles à tricoter. Au terminus je réveille mon voisin pas militaire, d'une main posée sur son épaule. Dans le métro une femme qui dodeline sur un strapontin observe le sable collé sur mes chaussures.

vendredi 15 mai 2026

Midi passé

3 décembre

Il y a longtemps que je ne me suis pas levé de bonne heure mais cette fois-ci il est midi passé, j'ai entendu la porte se refermer. Seul avec le chat de nouveau, juste le temps de le quitter et d'aller une fois encore courir sur les plages et les rochers.

Je ne suis pas Marcel Proust. On ne peut pas avoir le goût de phrases si alambiquées et celui du vent qui ébouriffe. Les madeleines se dégustent dans le confort d'une pièce bien chauffée. J'ai commencé Á la recherche du temps perdu au matin d'une insomnie.

Comme s'il avait fallu que je connaisse l'une pour que je découvre l'autre – ma première pensée étonnée du premier matin, dans le train, que le chat allait balayer d'un coup de patte. Je me demande si Colette a connu le renversement d'un encrier sur un manuscrit.

Obscurcissant un passé tout récent. Ma réelle première pensée d'un matin blanc a été pour la douceur d'une aube inhabituelle, en appréciant la chance de n'avoir pas à la vivre chaque jour pour me rendre au travail. Dans le métro une femme s'était endormie en face de moi.

C'est une étrange journée, la pénultième. Dans deux jours je cesserai à nouveau de parler avec mon amie comme si nous avions des années à rattraper. Dans deux heures l'amie qui nous a présentés viendra prendre le thé, vite je ressors pour ne rien manquer du coucher du soleil.

mardi 12 mai 2026

Bonne heure

2 décembre

    … Elle au pays des loutres, des cerfs, et des baleines cachées, moi dans son territoire breton. On compare nos photos, nos aventures, nos zones de confort et de vulnérabilité. Nos projections sur le futur et le passé. Je ne saurais dire qui est le plus bavard des deux, ou qui écoute le mieux, en une compatibilité à haute intensité. Elle m’apprend le langage du chat – qui ne faisait pas par hasard tomber au sol le porte-clefs de l’étagère dans l’entrée (car elle lui ouvre la porte de l’appartement et de l’immeuble le soir pour qu’il aille vivre sa vie dans les rues), et qui mange enfin de bon cœur sa pâtée quand on lui caresse la tête en même temps…
    Elle me fait découvrir le terrain où il serait possible de vivre dans une caravane échouée, et ce serait comme un rêve avec l’océan au bout du chemin creux. Le sentier que j’arpentais seul les jours précédents, nous le suivons de concert, moins vite, toujours devisant. Nous arrêtant pourtant pour saisir en photo un instant de soleil à contre-jour. La nuit continue d’arriver de plus en plus tôt, on brosse carottes, potiron et courge butternut avant de les mettre en pièces pour la soupe. Je suis plus fatigué que si j’avais couru un (semi) marathon. Tant de choses à écrire encore, tandis que les heures obscures défilent, je ne me lèverai pas de bonne heure.