jeudi 9 avril 2026

Kintsugi textuel

26 novembre (jour 0)

Il est midi, mercredi (jour 1 qui aurait dû être le neuvième), et au-dehors la pluie bruine et détrempe. Je reste à l’intérieur, à tenter de réparer les dégâts causés à mon récit, sa continuité sabrée. Poursuivre le récit, une évidence puisque le temps avance, mais remonter aussi à contre-courant pour lui redonner un ancrage ? Tenter un kintsugi textuel ? Paratexter à mort et tous azimuts, vers les passés, le futur chamboulé, le présent ?

Le présent n’attend pas, j’entends le présent de la veille, où je retourne, le présent de ce mardi funeste. Vais-je trouver moyen d’en rire et d’en faire rire ? Ce serait un minimum d’élégance requise. L’élégance contre l’indécence de gloser sur LA CATASTROPHE alors qu’il ne s’agit que de choses écrites dont le monde se fout globalement, qui n’ont d’importance que pour moi – ainsi mes préoccupations d’ordre purement littéraire telle la force particulière du tiret dans un registre de ponctuation (et je prétends mieux manier la virgule que Proust et ses trop respectueux éditeurs) –, qui d’autre pour s’y intéresser ? 

Ma "catastrophe" en sujet central tandis que plus abominables malheurs se déclenchent à chaque seconde ici ou là. Sur les ruines d’un texte écrasé, faire naître un nouveau texte, va-t-en parler de ruines à un Palestinien de Gaza. Et qui sait si je n’ai pas évité d’un cheveu, sans le savoir, un accident de voiture qui ne m’aurait pas permis de rentrer m’asseoir devant l’ordinateur et de permettre qu’un chat innocent ne piétine mes vanités ?

mardi 7 avril 2026

17h27

25 novembre (2)

 

     Lundi le soleil était revenu, je suis parti sur la grande plage où les nudistes déambulent nonchalamment l’été. Mes chaussures s’enfonçaient lourdement à chaque pas si je ne choisissais pas bien mon sable. Un ruisseau se déversait en provenance d’un marais où il m’est arrivé de voir des cygnes ; l’été il se traverse à pieds nus, j’ai fait un détour par un champ où paissaient des brebis. Arrivé sur l’autre bord, j’ai continué jusqu’au bout de la plage, au plus près du déferlement des vagues, et puis je suis revenu. Le ciel était immense et l’océan ouvert. Repassant par le champ des brebis, j’ai trempé à l’orée du crépuscule un pied chaussé dans un coin de marécage – c’était bien la peine !
    Le soleil est tombé très rapidement derrière l’horizon, à 17h27.
    (La jeune femme à la coiffure punk qui regardait romantiquement le paysage sur un rocher avait été saluée un jeudi vers 16h45. Et le vieux monsieur du dimanche sciait sa branche vers 16h10. On s’en fiche ? Oui mais sait-on jamais, ça pourrait resservir.)
    C’était beau.
    Oh, je ne suis pas inspiré ce jour-ci, à l’heure de raconter ce jour-là.
    Nous sommes mardi, il est minuit, et ma catastrophe a eu lieu.

samedi 4 avril 2026

J'en suis là

25 novembre (jour -1)
   
    Ce jour-là n’avait pas encore été transcrit dans le brouillon de ma boîte mail que le chat a effacé. Mais j’aurais bien besoin de la fin du jour précédent pour reprendre le fil de l’histoire. Où en étions-nous, le dimanche 24 ? Nous avions marché le long de la retenue d’eau qui paraissait tantôt lac, tantôt rivière, le temps était maussade, pas de soleil au-dessus de l’ombrage des châtaigniers. Nous avions rencontré ce vieil homme qui sciait une branche tombée à terre, sans doute pour se chauffer – le maniement énergique de la scie dispense d’allumer un feu dans la cheminée. (J'écrivais cela, je me souviens, mon trait d’esprit apportait une note amusée dans le récit plus grave d’une rencontre avec un sosie de celui que mon père était peut-être devenu, vingt après son départ.) Ce n’était pas une journée très remplie à part ça, je n’ai aucun souvenir de ce que j’avais écrit en transition pour le jour suivant. Une histoire de chat ?
    (Bien entendu, le "nous" du "Où en étions-nous" est de pure forme, il inclut un lectorat hypothétique, ici je suis seul. J'en suis là. Avec le chat. Ce fameux chat. Ce diable de chat.)

jeudi 2 avril 2026

Infra-proustien

26 novembre (3)
 
    Je vais reprendre là où j'en suis, à plus de la moitié du séjour. Comme si c'était un premier jour. Me reviendront des éclats de phrases évanouies. Ce sera infra-proustien. Ce sera mieux que rien.
    Et je veillerai à ce que le chat ne passe plus sur le clavier. Et je sauvegarderai chaque session d'écriture. Et je ne garderai pas rancune à cet animal qui n'a aucun sens de l'écriture et surtout pas de sa dimension sacrée. Le vent chante par les huisseries (je parlais de ses rafales plus bruyantes qu'un ronronnement). 
    Je parlais de mes chaussures et de mes sur-chaussettes que le chat, dans sa nudité immuable, m'observait retirer comme si c'était un homard qu'on dépiautait. Je racontais comment il sautait sur le rebord de la fenêtre, regardait dehors, bondissait sur le parquet, miaulait, me regardait, bâillait, s'allongeait... avant de sauter sur le rebord de la fenêtre, regarder dehors, bondir sur le parquet, miauler, me regarder, bâiller, s'allonger... (ad libitum), et je me demandais ce que je ne comprenais pas ; je l'avais nourri, j'avais renouvelé ses écuelles d'eau, nettoyé sa litière, je l'avais caressé sur la nuque et entre les oreilles, là où ça ronronne, je lui parlais ASMR, alors quoi encore ?
    Je l'aimais bien, ce chat.

mardi 31 mars 2026

Tant de choses

26 novembre (2)

    Je ne peux pas reconstituer mes textes. Mais je voudrais les raconter, un minimum. On y trouvait des journées de marche sur les falaises, les plages. Entremêlées à ma lecture tardive de La recherche du temps perdu. J'avais écrit une somptueuse phrase proustienne, plus belle que les siennes... Je parlais du fait d'écrire avant que de savoir lire, d’écrire sans écrire mais simplement en marchant, qu’ainsi naissait l’écriture. Je pensais à Proust en croisant une punk sur un sentier. Ou un vieil homme qui m'indiquait un raccourci et à qui je n'avais osé demander s'il était né dans le même pays que mon père. 
    Je parlais de l'amie qui m'invitait à passer une quinzaine de jours chez elle en son absence, en compagnie de son chat. Je parlais des oiseaux peuplant la retenue d’eau qui se déversait dans le port. Je parlais d'une bouée de chenal rouge dans la nuit, alors que je n'y voyais plus trop sur le chemin. Je parlais d’un rouge-gorge inconnu lors d'une ballade faite cent fois depuis mes cinq ans et de l'arbre mort qui semblait animal chimérique, cette ballade était donc inédite.
    Il y avait tant de choses à raconter.

jeudi 26 mars 2026

La langue au chat

26 novembre (1)


Tout a été effacé. Cela fait deux heures maintenant. Je ne vais pas pouvoir reconstituer le dixième de ce que j'ai écrit depuis mon arrivée ici. Je le vis comme une catastrophe, je tente de modérer en affirmant que ce n'est pas comme une véritable amputation. Mais de fait, je n'ai jamais connu de perte si pénible en matière d'écriture, sachant que l'écriture, telle que je la pratique, c'est la vie. Une part de la vie. Une célébration de la vie.

Le matin même face à la mer, je pensais aux mails que je reçois et que j'envoie, des milliers épinglés sur leur nuage électronique, je me disais qu'il serait sage d'en copier le plus grand nombre sur une clef de sauvegarde. Car ces échanges sont de la vie – me disais-je –, ma vie vécue, ils sont mon continuum d'existence. Je ne jette jamais rien de ce qui importe à ce point. Puis je suis retourné à mon ordi.

Et voilà qu’une semaine disparaît en une seconde sous les coussinets d'un chat. (Je me suis juste pris la tête dans les mains et j'ai poussé un cri, puis un autre et un autre encore. Le chat m'a regardé sans mépris, contrairement aux fois où je riais tout seul, les jours précédents, devant mon écran – je racontais ceci dans mon texte perdu – et je comprenais que de son point de vue j'étais ridicule.) Le chat : Ctrl+A. Puis : k »hsgd^l...

mardi 24 mars 2026

Rhizomiques #245 (Dialecte)

    Quand j'atteins la rue Austurstræti, le chat est toujours là, il me suit sur tout le trajet jusqu'à la rue Stýrimannastígur. J'ouvre la porte de la maison, il se faufile aussitôt entre mes jambes et gravit l'escalier en bois. Il m'attend sur le petit palier et miaule. Je le laisse entrer.
    Je lui verse du lait dans une écuelle.
    Me voici propriétaire d'un chat.
    Je le caresse.
    Me voilà propriétaire du chat.
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    C'est le tien ?
    Je frottai l'oreille du chien tandis qu'elle fermait la portière et approchait.
    C'est plutôt moi qui suis le sien.
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    À quoi ressemble le dialecte que tu veux créer ? Qu'est-ce qu'il a de spécial ?
    Tout est dans les détails, c'est pour ça que je le décris comme
discrètement secret : seuls ceux qui l'entendent pleinement peuvent saisir sa spécificité. Il n'est pas parfait mais attentif à ne pas figer les êtres et les choses dans un concept fossile. Parfois il oblige à des périphrases, par exemple je désignerais la personne qui remue dans la poche de ma vareuse comme le chien avec qui je vis pour ne pas employer
    Un pronom possessif, oui, je vois.
    Exactement.
    Ta différence serait une exigence ?
    Je vais pleurer si vous continuez à me comprendre, je ne suis pas prête.


Auður Ava Ólafsdòttir (in Miss Islande)
& Craig Johnson (in Morning Star)
& Fanny Chiarello (in Colline)