« La crique n’est accessible qu’au prix de quelques pas d’équilibriste sur les rochers en contrebas du sentier bien qu’il soit possible de s’aider de ses mains, me voici à nouveau sur la plage où, quelques décennies auparavant, je m’entraînais à sauter en longueur, inlassablement – "Regarde, Maman !" –, dans la compulsion de grandir en puissance sans que jamais se dissolve l’éternité des premières ambitions, jusqu’à ce que, non pas fatigué mais ravi de mes exploits, j’allasse me rafraîchir dans la mer – "Ne va pas trop loin, mon chéri !" – d’où j’émergeais, ruisselant, pour me draper dans la serviette orange qui me servait aussi de cape de mousquetaire lorsque, en alternative à mes exploits athlétiques, je jouais dans le jardin à pourfendre des ennemis surpris par ma prestance et ma vivacité, alors Maman me tendait une crêpe et une barre de chocolat auxquels se mêlait le goût salé de mes doigts ainsi qu’une pincée de grains de sable crissant sous mes dents, le tout effaçant l’amertume des tasses bues en jeune chiot brassant les flots, ébaubi de jouissance réitérée dans cet écrin de sable fin qui me semblait nôtre, d’un droit tacite et sans limite. »
Ces souvenirs de phrases perdues, les rattraper par où ils s’effilochent, tels de plus anciens souvenirs, ainsi se superposant, en ces paysages si familiers de l’enfance, aux sensations de cette saison-ci, quand l’improbabilité d’un soleil comme estival me conduit dans d’autres criques, au côté opposé de la baie, là où me surprend, sur le sentier qui y mène, le parfum résiduel des ajoncs et celui d’un tapis d’aiguilles de pin après la pluie ; dans ces criques renfoncées il était possible de "ruser avec le soleil" – cette formulation mérite-t-elle d’être exhumée ? Je poursuis ces phrases évanouies en en fabriquant de nouvelles, moins ou plus enlevées, pataudes, doublement nostalgiques.
L’effilochage ramène à ces trois filaments d’algues brunes que je mentionnais, le samedi précédent, échouées sur le trottoir de la corniche non loin d’un panneau alertant d’un "risque de submersion marine", les risques je n’y crois pas, petit je marchais sur le muret qui bordait tout du long cette même corniche, fier de savoir sauter par-dessus les vides où un escalier de granite donnait sur les plages, les risques invitaient à ce qu’on les brave – et pourquoi, sinon, n’ai-je pas fait de sauvegardes de mon fichu texte ?





