mardi 21 juillet 2026

Rhizomiques #254 (Fêlure)

L'enfant se couche. Elle ne lui a pas fait de bisou pour lui souhaiter une bonne nuit, ils sont tombés d'accord sur le fait que l'enfant est déjà grand pour ces séances de bisous.
- Tu l'as fait par obligation.
- De quoi tu parles ?
- Me faire des bisous et me prendre dans les bras avant que je me couche.
- Oui, il faut le faire quand les enfants sont petits.
- Et t'as plus envie de me prendre dans les bras ni de m'embrasser pour me souhaiter une bonne nuit ?
- Parfois. Quand tu me le demandes pas.
L'enfant se tourne dans le lit et lui présente son dos. Ce pourrait être l'origine d'un drame, avoir à accepter qu'il y a un âge où il est préférable de dormir sans qu'une mère vous prenne dans les bras et vous donne un bisou. S'habituer à ne plus être à l'abri.
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Ma seule consolation, quand je montais me coucher, était que maman viendrait m'embrasser quand je serais dans mon lit. Mais ce bonsoir durait si peu de temps, elle redescendait si vite, que le moment où je l'entendais monter, puis où passait dans le couloir à double porte le bruit léger de sa robe de jardin en mousseline bleue, à laquelle pendaient de petits cordons de paille tressée, était pour moi un moment douloureux. Il annonçait celui qui allait le suivre, où elle m'aurait quitté, où elle serait redescendue. De sorte que ce bonsoir que j'aimais tant, j'en arrivais à souhaiter qu'il vînt le plus tard possible, à ce que se prolongeât le temps de répit où maman n'était pas encore venue.
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Oui, m’man, dit-il comme un gamin dans une sitcom, avec cette familiarité morose cette indulgence surjouée ce même grognement qui cachaient un amour sans fond. Le genre d’amour qu’on ne peut jamais avouer ouvertement parce que rien n’est plus exposé au danger, la frontière entre une chose pleinement tenue pour acquise et une chose à jamais disparue si mince si microscopique comme une fêlure dans la porcelaine uniquement visible sous un certain angle, la distinction subtile entre le visionnaire et le malade.

Camila Sosa Villada (in Histoire d'une domestication)
& Marcel Proust (in Du côté de chez Swann)
& Nina Allan (in Conquest)

jeudi 16 juillet 2026

Rhizomiques #253 (Intelligence conversationnelle)

- Bonsoir, maman. Ne t’inquiète pas, tout va bien. Excuse-moi de t’appeler si tard. Tu dormais ?
- Oui. Il est quelle heure ? On est au milieu de la nuit, non ?
- Oui.
Je regrettai d’avoir appelé. Je ne savais pas quoi lui dire, ni même si j’avais quoi que ce soi à lui dire.
- Que se passe-t-il ?
- Rien de spécial. Du moins…
- Du moins ?
J’inspirai.
- Je ne suis pas rentrée à la maison ce soir. J’ai décidé de dormir à l’hôtel.
- pourquoi donc ?
Elle me parlait d’une voix si neutre et si sèche que je devais lutter contre l’impression d’être rejetée. Elle était toujours comme ça. Cela ne tenait pas à moi.
- Je ne sais pas. Sincèrement, je ne sais pas.
- Tu pleures ?
Je ne répondis pas. (…)
- Que dirais-tu qu’on se voie demain pour en discuter à tête reposée ?
- D’accord.
- Va te coucher, repose-toi un peu. Tout t’apparaîtra sous un jour différent quand tu te réveilleras. À demain.
- Merci.
- De rien. Bonne nuit.
- Bonne nuit, répondis-je, mais elle avait déjà raccroché.
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- Bonjour, ma chérie, dit le bot.
J’ai choisi l’option Mère. La voix simule une femme d’une cinquantaine d’années, au timbre chaud, grave, à l’élocution posée, presque flegmatique.
- Bonjour.
- Qu’est-ce qui t’arrive, ma petite ?
En dépit de ma propre expérience, je m’étonne toujours de constater à quelle vitesse on oublie qu’on est en train de parler à une machine. Sa vois et ses capacités de réaction ne se distinguent quasiment pas de celles d’un humain. (…)
- Je n’arrive pas à dormir, dis-je.
- Ma pauvre. Tu as pris un cachet ?
- Oui.
- Tu penses à quelque chose en particulier qui t’empêche de dormir ?
- Mon travail.
La voix, à l’autre bout du fil, se met à rire.
- Tu travailles trop, comme d’habitude, ma chérie.
- Je n’avance pas.
- Mais là, tout de suite, tu n’as pas besoin d’avancer.
- C’est vrai.
- Je suis fière de toi, que tu avances ou pas, dit la voix.
Je laisse ses paroles résonner en moi. Je me sens déjà mieux. Peut-être que si je lui parle encore un peu, je finirai par réussir à m’endormir.
(…)
- La vie est précieuse, tu as raison, ma chérie, répond la voix. La vie est notre bien le plus précieux.
Et s’il c’était une vraie femme en train de me parler ? S’il y avait vraiment quelqu’un dans une pièce sombre, au bout du fil ? Quelqu’un qui s’inquiète réellement pour moi ?
(…)
- Tu as bien raison, dit le bot. Je suis contente que tu sois devenue une jeune femme aussi raisonnable. Tu te souviens de ce que je te répétais quand tu étais petite ? Estimons-nous heureux.
- Oui, maman, dis-je. Tout à fait. Estimons-nous heureux.
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Maman ! Je me suis mise à pleurer intérieurement. Maman, j'ai tellement peur ! Et la gentille mère que je me suis fabriquée au fil des années m'a répondu : Oui, je sais.

Karl Ove Knausgaard (in L’Étoile du matin)
& Julia von Lucadou (in Sauter des gratte-ciels)
Elizabeth Strout (in Oh William!)

lundi 13 juillet 2026

Rhizomiques #252 (Maman)

    "Ça te ferait du bien… Tu peux pas rester enfermé comme ça, il faut que tu voies des gens."
    Moi je ne demandais que ça, de voir des gens. Toutes les nuits je rêvais que j’étais avec plein de gens. Mais ça, c’était la nuit. La journée le plus souvent je ne voyais personne. Je restais à mon bureau. Mon téléphone à côté de moi, volume sonore au maximum, je priais pour recevoir des messages. Je ne recevais jamais rien. J’en avais des hallucinations. Par moments je m’arrêtais, croyant avoir entendu quelque chose. J’hésitais. En général sachant que la déception serait violente je m’empêchais de vérifier. Il arrivait même que je redémarre mon téléphone, peut-être il y avait eu un problème. C’est pas croyable qu’en autant d’heures personne n’ait pensé à moi… Il n’y avait pas de problème. Et alors, quand après avoir attendu toute la journée en vain des messages de gens de mon âge, le soir finalement j’en recevais un de ma mère, ça me foutait la haine. (…) J’avais envie de balancer mon téléphone contre le mur. Au lieu de lui être reconnaissant de penser à moi, je lui en voulais d’être la seule à le faire.
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Sa mère se tracasse en tricotant un pull au col en V qu’il rejettera quand, l’hiver venu, elle le lui donnera ("Personne ne porte des pulls tricotés, maman !") : comment concrétiser l’amour et la peur que lui inspire son fils en quelque chose de tangible, susceptible de l’aider ? Un des tourments de la maternité provient de sa perception à la fois du côté merveilleux de son enfant et de son insignifiance aux yeux des autres. Il y a tant de garçons dans le monde. De loin, ils se ressemblent tous.
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Appelant sa mère sur la ligne (fixe), lançant de l’enthousiaste voix adolescente qu’elle avait cultivée pour de telles occasion, "Maman, salut ! C’est...", et sa mère l’interrompait sur-le-champ, "Je sais que c’est toi, Karin. Pour l’amour du ciel !" - avec un léger rire sifflant et blessé.

César Morgiewicz (in Mon pauvre lapin)
& Jennifer Egan (in La maison en pain d’épices)
& Joyce Carol Oates (in Moineau)

mercredi 8 juillet 2026

Rhizomiques #251 (culpabilités)

Dans sa biographie de Kafka, Max Brod nous dit que la mère de Kafka était une "femme calme, bonne, extraordinairement intelligente, et même pleine de sagesse". (Il semble que la "bonne mère" soit un des concepts préférés des biographes.) (…) Julie Kafka écrit à Max Brod qu’elle serait prête à donner son cœur et son sang pour le bonheur de n’importe lequel de ses enfants. (…) Combien de cœurs peut donc avoir une mère ? Et que ferait l’enfant de tout ce sang quand il n’a besoin que d’une oreille attentive ?
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"Les principes pédagogiques permettent aux parents d'éduquer très tôt les enfants à avoir des sentiments de culpabilité." Ensuite faudra-t-il découvrir qu'on "ne peut pas déduire de la présence de sentiments de culpabilité celle d'une véritable culpabilité".
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Ma mère savait à quel point elle me manquait ; il me fallait veiller à ne pas trahir que c'était la raison pour laquelle j'appelais. Si elle devinait à ma voix à quel point elle me manquait, elle pouvait se mettre à pleurer et nous nous sentions alors coupables tous les deux.

? (référence manquante)
& Alice Miller (in L’enfant sous terreur)
& John Irving (in Les fantômes de l'hôtel Jerome)

jeudi 2 juillet 2026

Rhizomiques #250 (Plouf) / ou #249 bis

Ma mère m'a eue toute seule, cela n'a pas dû être facile. Elle m'a donné toute sa vie, m'a-t-elle dit un jour, toute sa vie, à quoi j'ai répondu : Va te faire foutre, va te faire foutre, va te faire foutre.
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J'ai souffert énormément quand je t'ai eue, j'ai mis trente-six heures pour accoucher de toi, cinq seulement pour ton frère. Après ta naissance, il m'a fallu quatre mois pour me remettre, rien que physiquement. A certains égards, j'avoue me sentir plus proche de ton frère. Il me téléphone plus souvent aussi.
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« Je sais ce que tu penses, disait parfois ma mère quand elle n’était pas sûre d’elle. Tu me détestes, pas vrai ? Ma chérie. Est-ce que tu me détestes ? » Et je restais plantée là, affichant l’expression la plus neutre possible tout en essayant de me rappeler à quoi j’avais bien pu penser parce que le fait qu’elle pose la question avait rendu la chose un peu vraie. »    

Anne Enright (in Pose ta tête sur mon cœur sombre)
& Audur Ava Olafsdottir (in L'Embellie)
& Aimee Bender (in Un papillon, un scarabée, une rose)


lundi 29 juin 2026

Rhizomiques #249 (Bateau sur l'eau)

Quand j'étais toute petite, peut-être deux ou trois ans, elle me prenait sur ses genoux, elle nous balançait, elle accélérait un petit peu et murmurait, bateau, sur l'eau, la rivière, la rivière. J'attendais avec une merveilleuse angoisse le moment où elle allait desserrer brusquement ses cuisses en chantant, et tombe à l'eau ! J'adorais avoir peur comme ça, en famille. Avec ma mère, on faisait souvent semblant de se manger, de se poursuivre, de se cacher, se perdre l'une l'autre, se retrouver pour s'engloutir et se dévorer crues, de préférence. Je provoquais sa peur en restant trop longtemps cachée, elle s'amusait à déclencher la mienne en me jetant dans l'eau de ses jambes. Et moi j'en rajoutais : plus j'avais l'air d'avoir peur, plus son câlin était long, qui suivait pour me rassurer. Ma mère écartait les genoux. Je tombais dans l'eau pour de faux, et j'aimais ses plouf, j'en redemandais.
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« Je vais prier pour toi, ma puce », dit sa mère.
- Merci », répond Hannah.
Elle ne sait jamais comment réagir à ça.
Merci, Mmaan, mais Dieu n'existe pas.
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Comment vas-tu ?
Bien, ouais.
Tu me sembles un peu pâle.
La majeure partie du temps, nous avons une relation apaisée, m'man et moi. Nous formons un cercle magique – et nous avons les bougies parfumées pour le prouver si besoin –, à l'extérieur du cercle, l'usure opère.
Ah bon ?
Tu vas bien ?
Moi ? Parfaitement bien.
(Je ne raconte jamais rien à ma mère. Je ne suis pas si stupide.)

Emmanuelle Salasc (in Ni de lait ni de laine)
Anna Hope (in Nos espérances)
Anne Enright (in Pose ta tête sur mon cœur sombre)

mercredi 24 juin 2026

A contre-saison #33


 

Ceci est une « pause fraîcheur ».

Ceci est une suspension temporaire de l'activité...

Ceci est la bénédiction des glaciers – tant qu'il y en a.

Et quand il n'y en aura plus... Ne restera qu'à aller se noyer dans la mer.

Et l'on gueulera « Allez vous faire foutre ! » à l'instar de Belmondo.


#AboutDeSouffle

#LaCaniculeEstUnCrimePolitique