jeudi 12 février 2026

Attentives #36 (le coeur sacré des choses)

Il aperçoit quelque chose qui bouge, non pas là-bas, sous les arbustes, mais ici, sous ses pieds. Un gros bousier noir s’avance sur le sentier ; un instant, l’insecte examine l’air avec ses antennes, puis il s’arrête, apparemment conscient d’une présence humaine. Le ciel blanc se reflète sur sa carapace parfaitement lisse et y dessine une tache laiteuse. L’espace d’un instant, Kunicki a l’impression qu’un œil singulier le fixe depuis la terre, un œil qui n’appartient à aucun corps, un œil arbitraire, impassible. Du bout de sa sandale, il gratte légèrement le sol. Le scarabée traverse le chemin le plus vite qu’il peut, en faisant bruire l’herbe desséchée. Et il disparaît dans les ronces de mûrier. C’est tout.
---
Les crevettes ne sont pas roses, elles sont transparentes, leçons d'anatomie dans l'eau : un intestin noir, une artère violette, un cerveau mauve, des yeux en épingle et une carapace molle, si translucide que seul le doigt la rend perceptible autour de ce nuage de corps.
---
Il y a autant de neurones dans l'estomac humain que dans le cortex d'un chat, dit Paul, sans doute voulait-il évoquer par là cette intelligence des tropes qui était un lieu commun et que la science commençait tout juste à valider, comme si les clichés les plus éculés étaient en réalité des dispositifs pour traverser les apparences, toucher au cœur sacré des choses.

Olga Tokarczuk (in Les pérégrins)
& Marie Darrieussecq (in Zoo)
& Jakuta Alikavazovic (in L'avancée de la nuit)

mardi 10 février 2026

Rhiomiques #236 (Mes genoux de chevaux)

Des inconnus laissés seuls dans les hôpitaux me touchent plus que certains de mes proches. Je suis blanche, mais si je regarde un western, j’ai mal quand un Indien tombe, alors que si c’est un cow-boy, je m’en fiche complètement ; et si c’est le cheval qui tombe, c’est pire : je subis son choc, j’ai mal à mes genoux de chevaux.
---
Quand j’étais enfant, j’adorais le moment où nous lâchions les chevaux au galop après avoir pénétré dans la forêt. C’était de la joie pure. Les forces qui se libéraient. Ne faire qu’un avec le cheval, prendre appui sur les étriers, se pencher en avant et laisser courir l’animal. Les chevaux aussi adoraient ça. Ce qui se passait dans la forêt était une sorte de secret. Nous n’en parlions jamais. Il nous arrivait de dire que nous avions fait un bon galop, mais nous n’évoquions jamais la sensation de toute-puissance que nous éprouvions en fonçant à toute allure.
---
    Deux cent cinq os. Le crâne à lui seul en comptait quatorze principaux. (…) Mon cheval a évolué pendant cinquante-cinq millions d’années ! Ils portent leurs petits pendant onze mois et cette élégance à quatre pattes sait marcher, hennir et courir dès le premier jour. Ne me dis pas que nous sommes l’espèce la plus évoluée, nous sommes juste l’espèce la plus debout – avec des niveaux d’illusion irrationnels.
    Ils devraient mettre des chevaux aux commandes.
    Je suis sûr que c’est à une anomalie de l’évolution que nous devons d’être l’espèce dominante. 
    (…)
    Il y a longtemps, les gens pouvaient uniquement fréquenter quelqu’un qui habitait dans leur rue. Ou dans un village où ils pouvaient se rendre à pied, ou de l’autre côté de la ville.
    C’est seulement quand les premiers chevaux sauvages ont été apprivoisés que l’amour et l’humanité et tous les humains du monde ont eu accès à une carte géographique beaucoup plus vaste. Le cercle de l’expérience de nos cœurs a grandi de façon exponentielle.
    (…)
    C’est notre capacité à voyager à cheval qui nous a permis de nous installer de par le monde. L’ADN de la race humaine a commencé à changer. Les chevaux nous ont tirés vers l’avenir.
    Les Quatre Cavaliers de l’Apocalypse arrivent, mon frère.
---
"Savez-vous pourquoi je n'aime pas ces animaux ?
- Non. Pourquoi ?
- A cause de leur propension antisociale à déféquer constamment. Les fadas des chevaux vous bassinent les oreilles à propos de ces nobles bêtes jusqu'à vous faire ronfler d'ennui, mais ils ne semblent jamais s'arrêter à ce petit vice de caractère. Un jour, je posséderai une automobile. (Il se dirigea vers la porte mais s'arrêta sur le seuil.) Sauf qu'avec ma veine, la guimbarde se mettra à cracher des bouts de ferraille par le pot d'échappement."

Anouk Grinberg (in Dans le cerveau des comédiens)
& Linda Boström (in Fille d’octobre)
& Jenni Fagan (in La fille du Diable)
& Trevanian (in L'été de Katya)

samedi 7 février 2026

Rhizomiques #235 (Ce que nous sommes)

Les enfants rêvent d'un monde exclusivement peuplé d'êtres non humains. J'adorais imaginer que j'étais un animal, un chat, un lapin ou un cheval. J'essayais de communiquer par bruits animaux plutôt que par le langage, je refusais d'utiliser mes mains pour manger. Parfois je conservais cette attitude si longtemps et avec tant de conviction que mes parents s'en inquiétaient. C'était un jeu, mais à l'origine il y avait quelque chose de très sérieux, dont l'empreinte m'a poursuivie jusqu'à l'âge adulte : le vœu de n'être pas un membre de la race humaine.
---
« Es-tu un léopard qui se change en homme ou un homme qui se change en léopard ? »
Il s’est éloigné, pataugeant dans la boue, grimpant sur les rochers qui constituaient le lit de l’ancienne rivière. Les branches et les feuilles cachaient les étoiles.
« Il m’arrive d’oublier de me retransformer.
- En homme.
- En léopard.
- Que se passe-t-il quand tu oublies ? »
Il s’est tourné vers moi, puis a pincé les lèvres et poussé un soupir.
« Il n’y a pas d’avenir sous votre forme. Plus petits. Plus lents. Plus faibles. »
---
    Nous sortons de l'eau et allons nous allonger sur une roche plate au bord de la rivière. Nous nous embrassons et je suis en elle sans même m'en rendre compte. Il paraît invraisemblable que l'humanité ait compliqué à ce point une chose aussi évidente. (…) J'entends un bruit. Un groupe de singes verts défile à cinq mètres au-dessus de nous, sautant de branche en branche. Certains s'arrêtent pour contempler le rituel d'accouplement humain. C'est le monde à l'envers. Jeni atteint l'orgasme en silence, son regard posé sur eux, et le mien sur elle. Je sais ce qu'elle ressent et c'est bien plus qu'un enchaînement de réactions hormonales.
    Voilà ce que nous sommes, et les singes le savent tout autant.

Sigrid Nunez (in L'ami)
& Marlon James (in Léopard noir, loup rouge)
& Ferran Guallar (in La part sauvage)

mardi 3 février 2026

Rhizomiques #234 (Produits dérivés)

    Un affreux sentiment de vide s'empara de moi.
    Quand je tournai les yeux vers les gens massés autour de la gare, ce sentiment empira, les corps devant moi n'étaient soudain plus que des sacs d'où émergeaient des jambes et des bras, les cheveux sur leur tête et la barbe sur leurs joues ressemblaient à de l'herbe, ces créatures m'étaient aussi étrangères que des coléoptères ou des mites.
---
Ils avaient vu une pieuvre transporter un bocal en verre pour remplacer la coquille que l'évolution lui avait fait perdre. Au moindre signe de danger, la créature se réfugiait dans son mobile home transparent. Ils avaient vu un hippocampe pygmée accroché à une paille de soda comme si c'était un brin de varech accueillant. Quand l'espèce humaine aura disparu, les produits dérivés de sa créativité offriraient au reste de la création un jeu de gestion de ressources qui pourrait durer des millénaires.
---
Des poulpes ayant trouvé une petite bouteille en plastique flottant à la surface de leur réservoir se sont longtemps amusés à la projeter par de puissants jets d’eau vers le siphon de l’aquarium, ce qui la faisait revenir vers eux, et le jeu pouvait continuer indéfiniment. Présentez un objet à un poulpe, disent encore les spécialistes, il passera vite de la question "qu’est-ce que cette chose ?" à "que puis-je faire avec elle ?" – une question à laquelle le jeu répond en émancipant les choses de leur être, dans un flux incessant de désappropriations-réappropriations.
---
"Régulièrement, poursuit la scientifique asiatique, les bambous d’une colline entière meurent sur pied, et les pandas traversent une terrible période de famine. Jadis, ils pouvaient se déplacer pour trouver de la nourriture, mais aujourd’hui, ils n’ont plus d’endroit où aller." Un  autre extrait de film montre les corps émaciés de ces pauvres bêtes jonchant le sol des forêts. Leurs cadavres ressemblent à ces fauteuils mous italiens du genre sacco, sauf que les bosselures sont ici pathétiques. Grace enserre ses genoux de ses bras croisés pour résister à la tentation habituelle de se lever pour voir si les garçons respirent.

Karl Ove Knausgaard (in Les Loups de l'éternité)
& Richard Powers (in Playground)
& Vinciane Despret (in Autobiographie d’un poulpe, et autres récits d’anticipation)
& Barbara Kingsolver (in Espèces menacées)

jeudi 29 janvier 2026

Rhizomiques #233 (Le vivant possible)

Les Intouchables y déposaient les cadavres des vaches sacrées pour qu'ils ne polluent pas la cité. Ils les laissaient simplement au soleil brûlant et la nature faisait son œuvre. Je demandais à faire un arrêt et, étonnée, j'approchai d'un des monticules. Je m'attendais à ce qu'il soit fait de restes, avec la peau et les os desséchés par le soleil. Pourtant, de près, c'était autre chose : des sacs en plastique chiffonnés, à demi décomposés, avec le nom toujours visible de chaînes de magasins, des fils, des élastiques, des bouchons, des gobelets. Aucun suc digestif naturel ne pouvait venir à bout de la chimie humaine la plus élaborée. Les vaches se nourrissaient d'ordures qu'elles transportaient non digérées dans leur estomac. Voilà ce qui reste des vaches, me dit-on. Le corps disparaît, dévoré par les insectes et les rapaces. Reste ce qui est éternel. Les ordures.
---
Elle avait minutieusement observé la disparition du petit corps d'une corneille sur le chemin vers les bois, qu'elle prenait tous les jours : chaque jour son cadavre s'estompait un peu plus, mangé par les chats et la pluie. Il était devenu de jour en jour un tas, puis un tas disloqué, puis des amas séparés, de la poussière, des traits, puis juste une couleur noire sur la terre autrefois battue par ses pas et qu'elle contournait avec respect maintenant. Elle n'y avait pas touché pour pouvoir regarder. Parfois, il lui semblait qu'il valait mieux laisser les choses là où elles étaient, et même là où elles n'étaient plus, où elles disparaissaient, pour pouvoir vraiment les voir, et les voir disparaître.
---
    Quand ils mouraient, ils se décomposaient et se transformaient en humus, un humus dans lequel, avec une infinie lenteur, les arbres enfonçaient leurs racines. Si quelqu'un avait l'idée de filmer un animal blessé ou malade qui partait se cacher pour mourir et ensuite la décomposition de son corps, en repassant le film à l'envers on verrait la terre se fendre, former un animal qui se lèverait et s'en irait. Si on usait du même procédé avec la forêt, le sol se fendrait de partout, comme sous une pluie de grenades, et partout la terre formerait des animaux qui se lèveraient et s'en iraient.
    La terre, c'était la vie morte qui rendait le vivant possible.

Olga Tokarczuk (in Histoires bizarroïdes)
& Emmanuelle Salasc (in De lait et de laine)
& Karl Ove Knausgaard (in Les Loups de l'éternité)

mardi 27 janvier 2026

Rhizomiques #232 (Nos raisons paysagères)

Peu après notre arrivée, j’ai découvert un chemin de ronde autour du mur de la cité antique. (…) Le mur et ses traces me conduisaient devant des fermes autour desquelles poussaient les gueule-de-loup, des voies de chemin de fer désaffectées, des usines inachevées d’une telle laideur que les habitants du coin les traitaient de pugno nell’occhio, coup de poing dans l’œil.
---
    Il avait cependant des manies intrigantes, et même irritantes. Par exemple, il changeait brutalement d’itinéraire, coupant à travers champs au lieu de suivre son chemin. Ou alors, ayant fait volte-face, il marchait à reculons pendant quelques mètres, en me priant de l’alerter s’il déviait de sa trajectoire ; ou encore, il tournait la tête à droite et avançait sans regarder devant lui, comme sous l’effet d’un torticolis.
    Au début, j’imputai ces pitreries à son excentricité naturelle, et m’efforçai de n’y pas prendre garde ; mais, au bout d’un moment, je finis par me plaindre.
- Allez-vous cesser de faire le zouave ?
- Pardon ?
    Il avait l’air sincèrement étonné, comme s’il ne voyait pas de quoi je parlais.
- Votre fureur de marcher à reculons, et de suivre des itinéraires impossibles !
- Ah.
    Il s’arrêta et sortit sa gourde.
- Je croyais que vous aviez compris, dit-il.
- Compris quoi ?
- Les raisons paysagères de ma conduite.
- Eh bien, non.
    Il ouvrit grand les bras, comme pour embrasser le décor. Nous étions à la lisière d’un bois ; à droite, une pente douce, herbue, descendait jusqu’à une haie de fougères.
- Que ne voyez-vous pas ? demanda-t-il.
    La question me surprit ; je ne répondis rien.
- Un panneau publicitaire, par exemple. En avez-vous aperçu ?
- Euh, non.
- L’horrible entrepôt, à la sortie du village : l’avons-nous vu ? Non, ni le centre commercial. En tout cas, moi, je ne l’ai pas vu, car j’ai tourné le dos à un moment précis. Vous, je ne sais pas.
    Je commençais de comprendre. Il poursuivit.
- La ligne haute tension, au fond de la vallée : pas vue. L’infecte barre d’immeubles près du champ Perraud : pas vue. Etc.
- Vous sélectionnez ce qui tombe sous vos yeux, conclus-je.
- Exactement, répondit-il. Je compose mon paysage, en éliminant ce qui le gâcherait.
---
Mon incapacité à composer avec les aléas forestiers me rappelle la relativité de ma légitimité parmi les espèces qui se passent de chaussures de sacs et de cirés pour s'épanouir sous le ciel. Sans artefacts je serais bras ballants ridicule pire condamnée c'est pourquoi je vis dans une civilisation dans une ville dans un bâtiment dont aucun élément n'existe à l'état sauvage (…). Même les angles et les arêtes sont une invention de mon espèce. Sans eux mon espérance de vie serait dérisoire. Sans lampadaires nous sommes fichus sans bitume nous sommes fichus sans véhicules motorisés sur le bitume nous sommes fichus sans un tissu d'antennes-relais nous sommes fichus.
 
Ceridwen Dovey (in Au Jardin des fugitifs)
& Bertrand Quiriny (in Portrait du baron d'Handrax)
& Fanny Chiarello (in Colline) 

jeudi 22 janvier 2026

Un million d'étoiles

28 juillet
(17/17)

    C'est le dernier jour. Le jour du dernier détour de cette escapade. Il y a des amis que je n'ai pas revus depuis le commencement de la pandémie. (C'est la phrase la plus romanesque de ce carnet de voyage, non ? Nous sommes dans une normalité où il n'y a pas besoin de préciser de quelle pandémie il s'agit... Pour la plupart des gens, ces gens qui constituent un "milieu" environnemental dont le potentiel de dangerosité ne saute aux yeux que des paranoïaques pessimistes dans mon genre, la pandémie de Covid 19 est une affaire classée et elle n'en annonce pas forcément de suivantes plus catastrophiques encore. Est-ce la raison pour laquelle mes amis limousins et moi ne nous sommes-nous pas revus depuis tout ce temps ? Pourquoi maintenant ?) La dernière fois, des confitures m'avaient été offertes et j'avais promis de rapporter les bocaux car on en manque toujours quand on confectionne beaucoup de confitures. Depuis cinq ans les bocaux vides sont dans une cagette près de ma porte où je les vois chaque fois que j'entre ou sors de chez moi. Je n'ai pas pensé à les emporter. Comme un symbole de culpabilité. Un crime de lèse-amitié.
    Je n'avais pas prémédité ma visite et je ne préviens personne. J'appelle depuis le jardin, je fais tinter la cloche. Tout le monde est là. Ils n'ont pas changé. Il y a un bébé en plus, qui lui aussi se réjouit de me voir. On se raconte un peu. On aurait sûrement plus à se dire, ou peut-être pas, peut-être qu'après avoir fait le tour (du passé) on se réinstallerait dans une évidence présente, celle d'un quotidien sans plus rien à rattraper. J'ai annoncé d'emblée que je ne resterais pas dormir, que je souhaitais rouler la nuit afin de n'avoir pas trop de route à faire le lendemain. Ça se tient. Si je restais dormir, je ne voudrais plus repartir. Je connais le charme de cette maison, de cette famille. On dîne sur le pouce et sur la terrasse, les vacances se concluent en bonne compagnie. Aura été expérimentée la possibilité de rester sociable malgré l'hostilité effarante de l'époque. Quoique je bénéficie surtout d'avantages (on parle sociologiquement de "privilèges") qui me permettent de croire en des possibilités et en l'amoindrissement des dangers. Pensée solidaire pour tous les étrangers de France (et d'ailleurs). Sur la route, un million d'étoiles m'invitent à pisser dehors.