lundi 13 juillet 2026

Rhizomiques #252 (Maman)

    "Ça te ferait du bien… Tu peux pas rester enfermé comme ça, il faut que tu voies des gens."
    Moi je ne demandais que ça, de voir des gens. Toutes les nuits je rêvais que j’étais avec plein de gens. Mais ça, c’était la nuit. La journée le plus souvent je ne voyais personne. Je restais à mon bureau. Mon téléphone à côté de moi, volume sonore au maximum, je priais pour recevoir des messages. Je ne recevais jamais rien. J’en avais des hallucinations. Par moments je m’arrêtais, croyant avoir entendu quelque chose. J’hésitais. En général sachant que la déception serait violente je m’empêchais de vérifier. Il arrivait même que je redémarre mon téléphone, peut-être il y avait eu un problème. C’est pas croyable qu’en autant d’heures personne n’ait pensé à moi… Il n’y avait pas de problème. Et alors, quand après avoir attendu toute la journée en vain des messages de gens de mon âge, le soir finalement j’en recevais un de ma mère, ça me foutait la haine. (…) J’avais envie de balancer mon téléphone contre le mur. Au lieu de lui être reconnaissant de penser à moi, je lui en voulais d’être la seule à le faire.
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Sa mère se tracasse en tricotant un pull au col en V qu’il rejettera quand, l’hiver venu, elle le lui donnera ("Personne ne porte des pulls tricotés, maman !") : comment concrétiser l’amour et la peur que lui inspire son fils en quelque chose de tangible, susceptible de l’aider ? Un des tourments de la maternité provient de sa perception à la fois du côté merveilleux de son enfant et de son insignifiance aux yeux des autres. Il y a tant de garçons dans le monde. De loin, ils se ressemblent tous.
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Appelant sa mère sur la ligne (fixe), lançant de l’enthousiaste voix adolescente qu’elle avait cultivée pour de telles occasion, "Maman, salut ! C’est...", et sa mère l’interrompait sur-le-champ, "Je sais que c’est toi, Karin. Pour l’amour du ciel !" - avec un léger rire sifflant et blessé.

César Morgiewicz (in Mon pauvre lapin)
& Jennifer Egan (in La maison en pain d’épices)
& Joyce Carol Oates (in Moineau)

mercredi 8 juillet 2026

Rhizomiques #251 (culpabilités)

Dans sa biographie de Kafka, Max Brod nous dit que la mère de Kafka était une "femme calme, bonne, extraordinairement intelligente, et même pleine de sagesse". (Il semble que la "bonne mère" soit un des concepts préférés des biographes.) (…) Julie Kafka écrit à Max Brod qu’elle serait prête à donner son cœur et son sang pour le bonheur de n’importe lequel de ses enfants. (…) Combien de cœurs peut donc avoir une mère ? Et que ferait l’enfant de tout ce sang quand il n’a besoin que d’une oreille attentive ?
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"Les principes pédagogiques permettent aux parents d'éduquer très tôt les enfants à avoir des sentiments de culpabilité." Ensuite faudra-t-il découvrir qu'on "ne peut pas déduire de la présence de sentiments de culpabilité celle d'une véritable culpabilité".
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Ma mère savait à quel point elle me manquait ; il me fallait veiller à ne pas trahir que c'était la raison pour laquelle j'appelais. Si elle devinait à ma voix à quel point elle me manquait, elle pouvait se mettre à pleurer et nous nous sentions alors coupables tous les deux.

? (référence manquante)
& Alice Miller (in L’enfant sous terreur)
& John Irving (in Les fantômes de l'hôtel Jerome)

jeudi 2 juillet 2026

Rhizomiques #250 (Plouf) / ou #249 bis

Ma mère m'a eue toute seule, cela n'a pas dû être facile. Elle m'a donné toute sa vie, m'a-t-elle dit un jour, toute sa vie, à quoi j'ai répondu : Va te faire foutre, va te faire foutre, va te faire foutre.
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J'ai souffert énormément quand je t'ai eue, j'ai mis trente-six heures pour accoucher de toi, cinq seulement pour ton frère. Après ta naissance, il m'a fallu quatre mois pour me remettre, rien que physiquement. A certains égards, j'avoue me sentir plus proche de ton frère. Il me téléphone plus souvent aussi.
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« Je sais ce que tu penses, disait parfois ma mère quand elle n’était pas sûre d’elle. Tu me détestes, pas vrai ? Ma chérie. Est-ce que tu me détestes ? » Et je restais plantée là, affichant l’expression la plus neutre possible tout en essayant de me rappeler à quoi j’avais bien pu penser parce que le fait qu’elle pose la question avait rendu la chose un peu vraie. »    

Anne Enright (in Pose ta tête sur mon cœur sombre)
& Audur Ava Olafsdottir (in L'Embellie)
& Aimee Bender (in Un papillon, un scarabée, une rose)


lundi 29 juin 2026

Rhizomiques #249 (Bateau sur l'eau)

Quand j'étais toute petite, peut-être deux ou trois ans, elle me prenait sur ses genoux, elle nous balançait, elle accélérait un petit peu et murmurait, bateau, sur l'eau, la rivière, la rivière. J'attendais avec une merveilleuse angoisse le moment où elle allait desserrer brusquement ses cuisses en chantant, et tombe à l'eau ! J'adorais avoir peur comme ça, en famille. Avec ma mère, on faisait souvent semblant de se manger, de se poursuivre, de se cacher, se perdre l'une l'autre, se retrouver pour s'engloutir et se dévorer crues, de préférence. Je provoquais sa peur en restant trop longtemps cachée, elle s'amusait à déclencher la mienne en me jetant dans l'eau de ses jambes. Et moi j'en rajoutais : plus j'avais l'air d'avoir peur, plus son câlin était long, qui suivait pour me rassurer. Ma mère écartait les genoux. Je tombais dans l'eau pour de faux, et j'aimais ses plouf, j'en redemandais.
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« Je vais prier pour toi, ma puce », dit sa mère.
- Merci », répond Hannah.
Elle ne sait jamais comment réagir à ça.
Merci, Mmaan, mais Dieu n'existe pas.
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Comment vas-tu ?
Bien, ouais.
Tu me sembles un peu pâle.
La majeure partie du temps, nous avons une relation apaisée, m'man et moi. Nous formons un cercle magique – et nous avons les bougies parfumées pour le prouver si besoin –, à l'extérieur du cercle, l'usure opère.
Ah bon ?
Tu vas bien ?
Moi ? Parfaitement bien.
(Je ne raconte jamais rien à ma mère. Je ne suis pas si stupide.)

Emmanuelle Salasc (in Ni de lait ni de laine)
Anna Hope (in Nos espérances)
Anne Enright (in Pose ta tête sur mon cœur sombre)

mercredi 24 juin 2026

A contre-saison #33


 

Ceci est une « pause fraîcheur ».

Ceci est une suspension temporaire de l'activité...

Ceci est la bénédiction des glaciers – tant qu'il y en a.

Et quand il n'y en aura plus... Ne restera qu'à aller se noyer dans la mer.

Et l'on gueulera « Allez vous faire foutre ! » à l'instar de Belmondo.


#AboutDeSouffle

#LaCaniculeEstUnCrimePolitique


jeudi 18 juin 2026

Rhizomiques #248 (La septième vague)

    Elle sauta, attrapa une branche et se hissa avec adresse, grimpa à deux ou trois mètres et cueillit une poire dans la partie haute et ensoleillée du feuillage.
    "Tiens", cria-t-elle en la lançant à Sally.
    Encore un moment incroyable. Sally ne connaissait aucune adulte qui monte dans les arbres. Ceux qu’elle connaissait faisaient du sport. Mais ce n’était que du sport. Ils ne bougeaient pas pour arriver quelque part. Ils bougeaient pour être quelque chose. Plus minces ou plus rapides ou meilleurs. En réalité ils ne faisaient que tourner en rond.
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Pendant qu’elle marchait et parlait, elle a penché la tête d’un côté et compté jusqu’à trente, et puis penché la tête de l’autre côté et compté jusqu’à trente. Elle a dit qu’elle essayait de créer de l’espace entre ses vertèbres.
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Parfois il y a des enfants dans le parc en-dessous (…) Ils font de la trottinette dans les allées. Ils restent dans le sillage de leurs parents, s'arrêtent pour ramasser des cailloux, les regarder. Elle observe les enfants regarder ces cailloux et leurs parents qui, la plupart du temps, reviennent vite vers eux, les attrapent par le poignet et les relèvent de force. Si elle avait un enfant, songe-t-elle, elle ne presserait pas, ne tirerait pas, elle se baisserait au sol et, accroupie à ses côtés, elle regarderait les cailloux.
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Le plus efficace pour voir de la chance, et pour éviter le plus longtemps le mauvais œil, consistait à laver le seuil de sa maison avec de l'eau de mer.  Le dernier jour de plage, à la fin de chaque mois d'août, (…) je voyais ma mère hésiter sur le sable, psalmodiant des mots que je n'entendais pas ; puis, quelques bouteilles vides à la main, elle entrait dans l'eau jusqu'aux cuisses, car on ne pouvait décemment utiliser l'au du bord de mer, pleine d'écume et sans pouvoir. Ce sortilège puissant nécessitait l'eau issue de la septième vague... "La septième à partir de quoi ? Du moment où tu es sur la plage ? Où tu es entrée dans l'eau ? Et si tu la rates, tu dois recompter jusqu'à sept ?" Je n'eus jamais de réponse, car ma mère me chassait rituellement après de telles questions. Elle avait raison. J'étais la vaine mouche du coche. Sa tâche à elle était terrible, essentielle, magnifique – protéger ceux qu'elle aimait pendant toute une année.

Ewald Arenz (in Le parfum des poires anciennes)
Miriam Toews (in Ce que combattre veut dire)
Anna Hope (in Nos espérances)
Laurent Nunez (in Tout ira bien)

mardi 16 juin 2026

Rhizomiques #247 (Le vent parlait)

Dehors, le vent parlait aux cheveux de ma mère dans une langue triviale. J'avais honte de ses gestes, de ses mots, des réponses qu'elle donnait au vent, aux choses, à n'importe qui. J'avais honte, et ma mère riait.
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Pendant qu’on marchait, maman faisait des étirements, qu’elle appelait des feintes. Elle poussait sur les édifices et les lampadaires comme si elle voulait les renverser. Elle a dit que c’était pour renforcer son utérus et sa paroi vaginale. Et aussi parce que toutes les actrices le font.  Pousse avec moi, Swiv ! Non ! ai-je dit. Je n’ai pas toutes ces merdes. Tu n’as ni utérus ni paroi vaginale ? a demandé maman. Je me suis éloignée pendant qu’elle poussait de toutes ses forces sur la boulangerie Nova Era parce que je ne veux pas être près d’elle quand elle fait des trucs bizarres, et avoir l’air de la soutenir. À moitié à plat ventre, elle prenait presque toute la place sur le trottoir et les gens devaient faire un grand détour.
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Il arrive parfois que les mères truies dévorent leur portée entière. Si Liss était née cochon, peut-être sa mère l’aurait-elle… Les cochons n’avaient peut-être pas tort. Quand la progéniture n’est pas assortie aux parents, il vaut peut-être mieux la dévorer.

Emmanuelle Salasc (in Ni de lait ni de laine)
& Miriam Toews (in Ce que combattre veut dire)
& Ewald Arenz (in Le parfum des poires anciennes)