vendredi 6 mars 2026

Attentives #37 (Compensations croisées)

Les Okano croient en une loi naturelle de l'équilibre et de la compensation : chaque fois qu'un homme tue un animal, un autre homme meurt quelque part sur la planète afin que son esprit, en le quittant, se transforme en un individu de cette même espèce, compensant celui qui est mort. Une mort par une autre. Chaque fois qu'un homme tue un animal, le monde naturel se charge d'insuffler l'esprit d'un autre homme mort dans un individu en gestation de cette espèce. De la même manière, chaque fois qu'un animal tue un homme, quelque part sur la planète l'esprit d'un autre individu de cette même espèce donnera vie à un nouvel homme, par un échange spirituel pérenne entre les hommes et les animaux, en mourant et en naissant sans discontinuer. La mort est la compensation croisée, entre espèces, d'une mort antérieure. L'esprit de la victime sera toujours la compensation d'une autre victime qui la précède. L'animisme okano est un cas unique se confondant sous de nombreux aspects avec le totémisme. L'aventure de la vie de l'individu okano consiste à obtenir la réponse au mystère de son origine : quel animal (son totem), en tuant un homme, lui aurait permis de venir au monde, grâce à un processus de substitution où la mort parallèle et compensatoire d'un autre individu de cette même espèce et la transmigration conséquente de son esprit assureraient sa naissance. Inversement, chaque fois qu'un homme tue une bête, il sait qu'en même temps il ôte la vie d'un autre homme dont l'esprit, en se transformant en cet animal, permettra la naissance d'un nouvel individu de cette espèce. Telle est la dynamique du monde, selon les Okano, une dynamique de réparations spirituelles entre les espèces différentes. Les esprits ne migrent pas d'un individu à l'autre au sein de la même espèce, mais entre des espèces différentes qui se tuent, en se faisant vivre. Il est possible de tuer un individu de sa propre espèce, dans une guerre, par exemple, mais personne ne devra, au risque de sa vie, tuer un individu de l'espèce qui lui a donné son esprit. Dans la cosmogonie des Okano, les parents spirituels totémiques, victimes des hommes, sont plus importants que le père et la mère biologiques.
 
Bernardo Carvalho (Les remplaçants)

mardi 3 mars 2026

Rhizomiques #241 (Facteur humain)

L'homme passe son temps à boire du café et à uriner, alors que le chameau survit sans eau des jours durant en plein désert.
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Dans mon métier, le facteur humain est au moins aussi important que l’aspect purement médical, me confie ce vétérinaire. J’en déduis qu’il lui revient à chaque fois de décider s’il doit piquer plutôt le chien ou son maître.
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Certains de ces chiens étaient des esprits, des spectres de chiens martyrisés de leur vivant. Ils hantaient les toits de la ville et s’en prenaient aux innocents parce que leur propre innocence avait été violée, et qu’ils criaient vengeance.

Audur Ava Olafsdottir (in La vérité sur la lumière)
& Éric Chevillard (in L'autofictif du 25/5/2022)
& John Irving (in Avenue des mystères)


jeudi 26 février 2026

Rhizomiques #240 (Dans le mille)

Le jeune Miecio, quant à lui, était récalcitrant à pratiquer cette tuerie. Il visait toujours un centimètre plus à gauche, une petite tromperie qu'il avait appelée l'"intervalle du faisan", un décalage que ni son oncle ni son père n'avaient remarqué. Eux préféraient dire que son tir était un "loupé".
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Rudy passe le lendemain, de retour du parc d’éoliennes de Columbia.
- Les oies, dit-il. C’était comme s’il y avait du pâté partout.
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Il n'y a pas de satisfaction plus grande que celle de mettre fin à l'existence d'un moustique gonflé en plein vol. Elle essuya la bouillie de moustique sur un bout de papier qui traînait puis se rassit et patienta à nouveau.

Olga Tokarczuk (in Le banquet des Empouses)
& Pete Fromm (in La vie en chantier)
& Jennifer Nansubuga Makumbi (in La première femme)

mardi 24 février 2026

Rhizomiques #239 (Dévoration)

J’ai commencé par lui mitonner sa gamelle. J’adorais le regarder manger, tellement concentré et décomplexé, engloutissant prestement la nourriture, droit au but. J’adorais les bruits qu’il faisait avec ses lèvres noires et les claquements de sa grosse langue pendante quand il était à fond dans son repas. Parfois il s’interrompait au beau milieu, en pleine bouchée, pour m’observer un instant du coin de l’œil comme pour dire : Qu’est-ce que tu regardes ? Je mange, c’est tout. Tu sais, tout le monde fait ça.
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Il arrive parfois que les mères truies dévorent leur portée entière. Si Liss était née cochon, peut-être sa mère l’aurait-elle… Les cochons n’avaient peut-être pas tort. Quand la progéniture n’était pas assortie aux parents, il vaut peut-être mieux la dévorer.
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"Je les imaginais plus grandes, ai-je déclaré quand on nous a apporté les cailles. La taille d'un faisan, plus ou moins.
- Non, non", a dit Cara. Un petit oiseau entier, doré au four, les pattes désespérément écartées, gisait sur le dos dans chaque assiette blanche. "Il y en a une deuxième pour chacun, mais j'ai toujours trouvé que deux oiseaux dans une assiette, c'était un peu rebutant."
 
Melissa Broder (in Sous le signe des poissons)
Ewald Arenz (in Le parfum des poires anciennes)
& Allan Hollinghurst (in Nos soirées)
 
(et si vous avez encore un petit creux...) 

jeudi 19 février 2026

Rhizomiques #238 (mon mouton préféré)

- Il est bien sur ton épaule.
- Je creuse dans les troncs pour lui trouver des larves.
Nous mangeons ensemble, il dormait avec l'ours et moi.
Il a dix ans. Il vit avec une compagne, il me l'a présentée. Il vient me voir.
Vous, vous avez des anges gardiens, moi, j'ai un corbeau.
- Je comprends pourquoi tu appelles les animaux des personnes.
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Je ne peux pas me fier à quelqu'un si je ne trouve pas à quel animal il ressemble.
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    Nous avons poursuivi jusqu’à un petit ponton. Ivan a débarqué le premier et tiré l’embarcation jusqu’à la terre ferme. Je lui ai tendu nos sacs et nos chaussures. Il m’a aidée à descendre. "J’ai tellement faim que je pourrais manger la première chose que je vois, a-t-il déclaré.
- Ça pourrait être une malédiction dans un conte : imagine qu’après avoir juré cela, tu tombes sur ton mouton préféré.
- Je n’ai pas de mouton préféré. Quand j’ai faim, il y a les moutons et les non-moutons. La nourriture et la non-nourriture. D’ailleurs, est-ce que tu es mangeable ?"
    J’ai réfléchi. "Je ne sais pas.
- Ne t’en fais pas, je ne te mangerai pas. Tu es mon mouton préféré."

Erri de Luca (in Les règles du Mikado)
& Justine Triet & Arthur Harari (in Anatomie d'une chute)
& Elif Batuman (in L’idiote)

mardi 17 février 2026

Rhizomiques #237 (oiseaux)

Nous avons traîné les pieds jusqu’au jardin des Tuileries, nous sommes assis sur des chaises longues en métal et avons contemplé la fontaine et ses canards. Chose remarquable, on pouvait voyager à l’autre bout de la planète et se retrouver en fin de compte à regarder des canards.

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On a visité beaucoup d'endroits intéressants depuis le début du voyage, des villes, des villages, des maisons, des châteaux et des musées, mais j'ai particulièrement aimé la lande, le fait d'être en pleine nature, dans un autre pays, avec sa manière d'être et de sentir les choses. Deux petits oiseaux se sont approchés de nous en virevoltant l'un autour de l'autre avant de s'éloigner et de poursuivre leurs aventures, sans avoir la moindre idée de la distance qu'on avait parcourue pour venir les voir.
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Ce qui arrive à l’oiseau ne le concerne pas.

Elif Batuman (in L’idiote)
& Larissa Behrendt (in After Story)
& Sören Kirkegaard (citation condensée et apocryphe)

jeudi 12 février 2026

Attentives #36 (le coeur sacré des choses)

Il aperçoit quelque chose qui bouge, non pas là-bas, sous les arbustes, mais ici, sous ses pieds. Un gros bousier noir s’avance sur le sentier ; un instant, l’insecte examine l’air avec ses antennes, puis il s’arrête, apparemment conscient d’une présence humaine. Le ciel blanc se reflète sur sa carapace parfaitement lisse et y dessine une tache laiteuse. L’espace d’un instant, Kunicki a l’impression qu’un œil singulier le fixe depuis la terre, un œil qui n’appartient à aucun corps, un œil arbitraire, impassible. Du bout de sa sandale, il gratte légèrement le sol. Le scarabée traverse le chemin le plus vite qu’il peut, en faisant bruire l’herbe desséchée. Et il disparaît dans les ronces de mûrier. C’est tout.
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Les crevettes ne sont pas roses, elles sont transparentes, leçons d'anatomie dans l'eau : un intestin noir, une artère violette, un cerveau mauve, des yeux en épingle et une carapace molle, si translucide que seul le doigt la rend perceptible autour de ce nuage de corps.
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Il y a autant de neurones dans l'estomac humain que dans le cortex d'un chat, dit Paul, sans doute voulait-il évoquer par là cette intelligence des tropes qui était un lieu commun et que la science commençait tout juste à valider, comme si les clichés les plus éculés étaient en réalité des dispositifs pour traverser les apparences, toucher au cœur sacré des choses.

Olga Tokarczuk (in Les pérégrins)
& Marie Darrieussecq (in Zoo)
& Jakuta Alikavazovic (in L'avancée de la nuit)