Peu après notre arrivée, j’ai découvert un chemin de ronde autour du mur de la cité antique. (…) Le mur et ses traces me conduisaient devant des fermes autour desquelles poussaient les gueule-de-loup, des voies de chemin de fer désaffectées, des usines inachevées d’une telle laideur que les habitants du coin les traitaient de pugno nell’occhio, coup de poing dans l’œil.
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Il avait cependant des manies intrigantes, et même irritantes. Par exemple, il changeait brutalement d’itinéraire, coupant à travers champs au lieu de suivre son chemin. Ou alors, ayant fait volte-face, il marchait à reculons pendant quelques mètres, en me priant de l’alerter s’il déviait de sa trajectoire ; ou encore, il tournait la tête à droite et avançait sans regarder devant lui, comme sous l’effet d’un torticolis.
Au début, j’imputai ces pitreries à son excentricité naturelle, et m’efforçai de n’y pas prendre garde ; mais, au bout d’un moment, je finis par me plaindre.- Allez-vous cesser de faire le zouave ?
- Pardon ?
Il avait l’air sincèrement étonné, comme s’il ne voyait pas de quoi je parlais.
- Votre fureur de marcher à reculons, et de suivre des itinéraires impossibles !
- Ah.
Il s’arrêta et sortit sa gourde.
- Je croyais que vous aviez compris, dit-il.
- Compris quoi ?
- Les raisons paysagères de ma conduite.
- Eh bien, non.
Il ouvrit grand les bras, comme pour embrasser le décor. Nous étions à la lisière d’un bois ; à droite, une pente douce, herbue, descendait jusqu’à une haie de fougères.
- Que ne voyez-vous pas ? demanda-t-il.
La question me surprit ; je ne répondis rien.
- Un panneau publicitaire, par exemple. En avez-vous aperçu ?
- Euh, non.
- L’horrible entrepôt, à la sortie du village : l’avons-nous vu ? Non, ni le centre commercial. En tout cas, moi, je ne l’ai pas vu, car j’ai tourné le dos à un moment précis. Vous, je ne sais pas.
Je commençais de comprendre. Il poursuivit.
- La ligne haute tension, au fond de la vallée : pas vue. L’infecte barre d’immeubles près du champ Perraud : pas vue. Etc.
- Vous sélectionnez ce qui tombe sous vos yeux, conclus-je.
- Exactement, répondit-il. Je compose mon paysage, en éliminant ce qui le gâcherait.
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Mon incapacité à composer avec les aléas forestiers me rappelle la relativité de ma légitimité parmi les espèces qui se passent de chaussures de sacs et de cirés pour s'épanouir sous le ciel. Sans artefacts je serais bras ballants ridicule pire condamnée c'est pourquoi je vis dans une civilisation dans une ville dans un bâtiment dont aucun élément n'existe à l'état sauvage (…). Même les angles et les arêtes sont une invention de mon espèce. Sans eux mon espérance de vie serait dérisoire. Sans lampadaires nous sommes fichus sans bitume nous sommes fichus sans véhicules motorisés sur le bitume nous sommes fichus sans un tissu d'antennes-relais nous sommes fichus.
Ceridwen Dovey (in Au Jardin des fugitifs)
& Bertrand Quiriny (in Portrait du baron d'Handrax)
& Fanny Chiarello (in Colline)



