mercredi 14 octobre 2026

Rhizomiques #271 (Poésie - Chant VIII)

S'il n'y a pas de précision, c'est de la merde. C'est de la soupe. La soupe à merde molle ! Et sans vigueur ! Sans vie. (…) Écoute bien. Si dans ton poème un arbre a des feuilles rouges, c'est qu'elles ne pouvaient pas être vertes, elles ne pouvaient pas être orange, elles ne pouvaient pas être mortes, elles étaient rouges ! Et c'est de la chimie. Un milligramme de moins et rien n'explose. Un milligramme de plus, et tout pète à la gueule.
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Elle détestait Braque, elle détestait ses couleurs marécageuses et le fat que si on restait trop longtemps devant n'importe laquelle de ses œuvres, on avait l'impression d'avoir la tête prise en étau entre deux barreaux, incapable de se libérer.
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(…) les tubes en métal argenté encore inentamés, parfaitement fermés avec leurs étiquettes monochromes élégantes à vous donner envie de suçoter du terre de Sienne ou du jaune d’or comme du lait concentré. Toutes les couleurs faisaient de l’œil. C’était à s’y perdre d’emblée avant même d’avoir commencé, tellement de tentations, de possibilités, de sacrifices à faire entre vermillon, outremer, vert lichen, blanc, noir d’ivoire ou bleu de Prusse. Pourtant le prix de ces matériaux magnifiques exigeait de faire une sélection, de savoir à l’avance quelles couleurs employer pour ne pas se tromper à prendre des tons inutiles qu’on n’utiliserait pas. Et pour faire quoi au fait, il était évident que malgré l’attirance il y avait là quelque chose de trop noble, de trop digne et coûteux, tous ces pigments luxueux conditionnés dans des coffrets aux inscriptions traditionnelles avec des arabesques anglaises et ces pinceaux laqués dont le plus petit poil valait son pesant d’or. Et puis dans des casiers spéciaux légèrement inclinés, rangés par tonalités dégradées, il y avait les pastels secs, concentrés poudreux de possibles au fort pouvoir de séduction, encore plus doués dans l’art de vous faire hésiter pour essayer de savoir lequel élire tant ils se déployaient groupés, allongés côte à côte et sûrs de leur effet, déclinant un éventail fascinant de nuances, chacun dans son petit sarcophage dont le capitonnage se colorait sous l’effet du frottement, se couvrait d’un peu de poussière, et ils rayonnaient d’éclat et d’aura. Le seul fait de les saisir pour considérer un instant la possibilité de les acheter constituait déjà un vertige, qui la plupart du temps en restait là, car les rares fois où on s’était permis de céder à la tentation et de s’en offrir quelques-uns, on avait eu le sentiment de ne pas être à la hauteur, de n’avoir fait que gribouiller en mélangeant toutes ces tonalités profondes pour les essayer en même temps mais le résultat, sans grand éclat, s’était révélé décevant et finalement on s’était dit qu’il valait mieux les poser sur une étagère pour simplement les regarder.

Laura Vazquez (in Les Forces)
& Julia Armfield (in Cérémonie d'orage)
& Valérie Mréjen (in La jeune artiste)

vendredi 9 octobre 2026

Rhizomiques #270 (Poésie - Chant VII)

Pourquoi les hommes qui se sont illustrés dans la philosophie, la poésie ou les arts sont-ils tous manifestement des gens chez lesquels prédomine la bile noire ?
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Peut-être qu’il en a marre de ta poésie boursouflée. Tout le monde trouve ce qu’il cherche dans les Terres sombres. Tu parles comme ces hommes aux cheveux blancs et à la peau ratatinée qui croient s’exprimer comme des sages quand ils s’expriment juste comme des vieux.
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    J'ai aussi commandé les poèmes de Saint-John Perse. Je ne suis pas calée en poésie mais ce type a quand même eu le prix Nobel, il me semble pourtant bien verbeux. Encore un qui se gargarise de grands mots sans se soucier de ce qu'ils veulent dire : Et c'est temps de bâtir sur la terre des hommes. Et c'est regain nouveau sur la terre des femmes.
    Ça fait un peu resucée de Pablo Neruda. Ou comme cette jeune femme qui a déclamé son poème lors de l'investiture de Joe Biden. Amanda Je-ne-sais-plus-qui.

Aristote 
& Marlon James (in Léopard noir, loup rouge)
& Peter Stamm (in L'heure bleue)

mardi 6 octobre 2026

Rhizomiques #269 (Poésie - Chant VI)

    Je me disais que, dans son cas, le désordre et la laideur témoignaient d'une tendance à augmenter  la mise. Je voyais, dans les trois poèmes de Dante, l'effort de dépasser ce qu'il savait déjà concevoir et faire. Je me disais : il a abandonné non seulement son sens de la beauté, mais aussi le nôtre ; nous sommes habitués à lire et à écrire avec trop de prudence, nous sommes lâches ; pas lui ; lui, il voit s'il est possible de créer de la poésie y compris avec la négation de la poésie.
    Pour exprimer cet  élan extrême vers l'identification, il nous a laissé – dans le chant IX du poème où il imagine le bonheur céleste des échanges muets, une façon de se fondre et de se confondre dans la lumière mystique – les termes suivants : inluiarsi, intuarsi, inmiarsi. [néologismes fondés à partir de pronoms personnels, ici lui, tu, me, dont le sens est "entrer et se fondre en lui/ en toi / en moi"] Des verbes très audacieux et par conséquent sans succès. Nous leur avons préféré le terme que j'ai employé jusqu'à présent : s'identifier. Et pourtant j'ai vu et je vois encore dans ces mots le plus grand désir de quiconque écrit et raconte : l'envie brûlante de se délier de soi ; le rêve de devenir l'autre sans rencontre d'obstacle ; un "être toi" alors que tu es moi ; un flux de la langue et de l'écriture où l'altérité n'est plus perçue comme une entrave.

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Il me demanda ce que je faisais dans la vie. Comme dans la vie je ne fais rien, je dis je suis poète.

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    Elle m’appelait "le jeune poète".
    Je rougissais.
    (…)
    Le mot poète m’a toujours pesé comme un halo de pierre. Enfant, je croyais que les poètes étaient des entités sublimes, quasi incorporelles. Il me paraissait impossible que quelqu’un écrivant des choses aussi belles tousse, par exemple, ou crache, ou saigne du nez. Je n’avais jamais vu un poète en chair et en os et la possibilité d’en voir un dans le désert me semblait aussi improbable que de rencontrer un ours polaire batifolant dans la réverbération des sables brûlants.

Elena Ferrante (in Entre les marges)
& Laura Vazquez (in Les forces)
& Joyce Carol Oates (in Nuit, néon)

jeudi 1 octobre 2026

Rhizomiques #268 (Poésie - Chant V)

Un matin où elle lui rendait visite à l’hôpital, elle l’avait trouvé assis dans son lit, en train de s’enduire les cheveux de confiture d’oranges. Complètement fou et pourtant ses poèmes étaient magnifiques.
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Joie

    La joie vivait au sein de la douleur.
    Au sein de la douleur, la joie.
    Car joie-douleur plus
    perçante pour nous
    que simple/seule
    Joie.

Je relus plusieurs fois ce petit poème énigmatique. Ma première réaction fut que je ne l'aimais pas – mais le comprenais-je ?
Mais – il me faisait réfléchir.
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En fin d'après-midi, elle trouva dans sa poche un bout de papier plié en deux. Elle reconnut l'écriture d'August.

    Un fragment pour mon amie...
    Si ton âme quittait cette terre, je la suivrais pour te rejoindre
    Silencieux, mon vaisseau spatial suspendu dans la nuit

Elle lisait un de ses poèmes pour la première fois et en fut prodigieusement émue. "Merci", lui dit-elle quand elle le revit. Il se borna à hocher la tête.

Ian McEwan (in Leçons)
& Joyce Carol Oates (in Boucher)
& Emily St John Mandel (in Station Eleven)

mardi 29 septembre 2026

Rhizomiques #267 (Poésie - Chant IV)

    Il entre dans un magasin Maplin pour y acheter une carte mémoire. La chaîne Maplin va bientôt fermer. TOUT DOIT DISPARAITRE. Il demande à un type – son badge indique que c’est le gérant – s’il lui reste des cartes mémoire. Le type secoue la tête. Trop tard. (…)
    Deux jours plus tard, il parle à Paddy du type chez Maplin.
    Tout doit disparaître, elle répète, comme si c’était de la poésie.
    Et moi qui lui demande une carte mémoire, il dit. Je suis le type le plus maladroit sur Terre.
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Un beau jour, il s'est exilé à l'intérieur de chez lui. On a cru à une poussée d'humeurs, une chose passetemporaire. Mais c'était définitif. Avec le temps, on a fini par s'étonner de cette absence. On est allés le voir. On l'a secoué, lui, rien.
 - Je ne veux plus jamais sortir.
 - Tu as peur de quoi ?
 - Le monde désormais n'a plus de beauté.

Comme des amants qui, après une brouille, ne veulent plus jamais se voir. La bouderie de notre oncle était ainsi. Il avait une liaison avec le monde. Et ça lui faisait trop de peine, à présent, la décadence du visage de celui qu'il avait aimé. Les autres s'étaient moqués. Leur parent souffrait de poésies attardées ?
 - Toi, Abstinencio, tu es une personne très impersonnelle. Tu as peur de la vie ou de l'existence ?
 - Laissez-moi, frères : c'est ma nature.
 - Ou, si ça se trouve, c'est que le frère Abstinencio n'a pas reçu une nature suffisante.

Et ils le laissèrent, seul et unique. Tout compte fait, c'était son choix. La pénombre s'était immiscée en lui comme une moisissure et il avait fini par devenir nostalgique d'un temps jamais arrivé, veuf sans même avoir jamais été marié.
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La guerre a rendu ma mère folle, dit Amélia, parce qu'elle pensait qu'il fallait trouver les mots pour la dire, et une fois les mots trouvés il n'y aurait d'autre possibilité que de l'arrêter. Il fallait trouver une forme pour l'arrêter, pour que les écailles tombent enfin des yeux de ce que l'on appelait l'opinion internationale. Et elle pensait que c'était sa tâche à elle. La tâche de la poésie. Trouver cette forme qui transporte cette réalité-ci ailleurs. Hors de ses limites, au cœur de l'Occident, au cœur de ceux qui la liraient et qui, après l'avoir lue, l'auraient vécue, et ne pourraient plus l'ignorer. Elle écrivait. (…) Elle était persuadée que l'échec du processus de paix était son échec à elle, l'échec de sa poésie. De la poésie tout entière. Au bout de trois ans, elle a fini par se rendre à l'évidence : ce qu'elle voulait révéler au monde, le monde le savait déjà. Le savait depuis le début. Et s'en moquait. Ce n'était ni la faute des mots, ni de ceux qui s'en servaient ; c'était la faute de la nature humaine, de ceux qui refusaient d'entendre. 

Ali Smith (in Printemps)
& Mia Couto (in Un fleuve appelé temps, une maison appelée terre)
& Jakuta Alikavazovic (in L'avancée de la nuit)

jeudi 24 septembre 2026

Rhizomiques #266 (Poésie - Chant III)

Les poètes font toujours du temps une affaire personnelle. Ils mettent toujours leurs émotions dans des choses qui n'en ont pas.
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au soleil pèlent ses roses
comme à ses orteils les mycoses
il bat de l’aile, Machinchose 
 
sa bouche ne chante ni ne cause
de sa main ni dessin ni prose
il ne va pas fort, Machinchose
 
paupières d’abord puis bière closes
son cœur vaillamment se nécrose
c’en est fini de Machinchose
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C’est là le véritable secret de la vie. Celui aussi de la poésie : le passage vertigineux du temps. Aimer c’est serrer la main de cet ouragan, parcourir ce désir fait de nuages et de vent, qui nous conduit vers la fin.

J. D. Salinger (in Teddy)
& Éric Chevillard (in L'Autofictif du 26/02/25)
& Santiago Gamboa (in Colombian Psycho)

mardi 22 septembre 2026

Rhizomiques #265 (Poésie - Chant II)

"Dressez-vous, éléments ! Roule, tonnerre ! Éclaire, feu follet, ô toi visiteur éthéré !" Dans l'adolescence déjà, William surestimait terriblement la portée littéraire des éléments météorologiques.
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Un samedi, Mrs E.C.B. entra en fanfare dans les bureaux, brandissant une œuvre de sa plume dont Mr Underwood déclara se refuser à déshonorer les colonnes du Tribune : il s'agissait de la nécrologie d'une vache, écrite en vers, qui commençait ainsi :

    Ô bovine amie loin de ma patrie
    Avec tes grands yeux bruns infinis...


et qui par certains aspects portait gravement atteinte à l'esprit du christianisme. "Les vaches ne vont pas au paradis", dit Mr Underwood, à quoi Mrs E.C.B. répliqua : "Celle-là, si", avant de lui expliquer en quoi consistait la licence poétique. Il n'en restait pas moins, répéta Mr Underwood, qui avait lui-même en son temps publié quelques vers élégiaques d'incertaine facture, qu'il ne pourrait pas imprimer ceux-ci, parce qu'ils étaient blasphématoires et que leur scansion était fautive.
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Ce poème était une horreur absolue. Existait-il dans d’autres professions, par exemple en architecture – des architectes qui ne savaient pas manipuler un rapporteur ou qui ne connaissaient pas les rudiments de la trigonométrie ?
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sous les pâquerettes
présence fluette
pas dans son assiette, Bidulechouette
 
plus toute sa tête 
caroncules ni crête
pas à la fête, Bidulechouette
 
drôlement fine sa couette
capitonnée sa banquette
rien que squelette, Bidulechouette

Zadie Smith (in L'imposture)
& Harper Lee (in Va et poste une sentinelle)
& Michael Collins (in The Death of all Things Seen) ([Le titre en français est d’une platitude trop navrante : Des souvenirs américains.]
& Éric Chevillard (in L'Autofictif du 4 mars 2025)

jeudi 17 septembre 2026

Rhizomiques #264 (Poésie - Chant I)


si tôt déjà pour lui si tard
et bien seul dans sa bande à part 
il est sur le départ, Zigomar

absent du matin jusqu’au soir
invisible dans son miroir
il largue les amarres, Zigomar

très peu de poil très peu de lard
cendre et poussière sous le carrare 
terre rare, Zigomar
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Le poète s'arrête et s'assied sur le lit, tenaillé par le doute.
- J'ai l'impression que j'aurais dû changer deux autres mots dans la strophe qui commence par "panse les blessures" et se termine sur "la brume du crépuscule recouvre l'espérance".
Il récite le poème à voix basse.
- Et je me demande si "encor" ne serait pas mieux que "encore".
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    J'avais dix ou douze ans quand mon père et moi avons traversé une phase au cours de laquelle nous avions coutume de lire le recueil de poèmes d'Arturo Giovannitti et d'en rire ensemble à en pleurer. Giovannitti lui inspirait une vive antipathie, en dépit du bon cœur du poète et de ses intentions encore meilleures. Car la pire littérature, disait mon père, est toujours écrite avec les meilleures intentions. Ainsi ai-je appris à éprouver de l'antipathie pour ces poèmes, moi aussi.
    La dernière strophe d'Utopie, adressée à un "Maître", donnera une bonne idée du style de Giovannitti :

Un jour viendra où l'or ne te fascinera plus,
Où le vol et le meurtre ta règle ne seront plus ;
Alors pour moi, qui suis à présent ton ami, tu m'appelleras,
Toi l'homme franc et droit, « Ô scélérat ! »
 
    Á la demande de mon père, je récitais des vers comme ceux-là sur un ton déclamatoire enflammé, avec une emphase théâtrale, prenant soin d'insister sur tous les mots archaïques et les rimes douteuses avec un accent italien de pitre et des gestes vifs. Et nous nous étranglions de rire.

Éric Chevillard (in L'Autofictif du 01/03/25)
& Audur Ava О́lafsdо́ttir (in Miss Islande)
& Hernan Diaz (in Trust)

mardi 15 septembre 2026

A contre-saison #37

15 septembre

Le jour le plus chaud
Si nous en avons le courage
Parmi les jours moins chauds
À la traîne de l'été

Pourquoi du courage ?
Nous nous étions démultipliés
Déjà, une autre année
Diagonalisant la rigole

Cherchant à ne pas trop se voir
En découpe de foire
Il faisait moins chaud alors
Le soleil se moque de nos efforts

mardi 8 septembre 2026

A contre-saison #36

8 juin

Échangerais automne tardif contre printemps précoce
Qu'es-tu devenue ?
Out of the blue, on y croit
Toute couleur est jeu de lumière

Et rien de plus surprenant qu'un nuage.
Vaut-il mieux s'en tenir à son ombre ?
Une minute d'équilibre
Et d'inattention

Comme si l'on ne voyait pas le contrechamp,
Aveugle au flou.
Comme s'il n'était qu'une fleur
Immortelle dans le pré –

jeudi 3 septembre 2026

A contre-saison #35

3 septembre 202..
 

L'assise te montre la voie
Tu ne seras jamais perdu

Sous la pierre une pierre, et sous la pierre sous la pierre une infinité de pierres
Voire quelques os antédiluviens

L'équilibre te porte en avant ainsi que le déséquilibre ta marche
Ta danse de rattrapage en dévalement de pente ?

Il y eut quelqu'un avant toi
Heureusement il est parti

A toi de voir à présent
Ce qui attend de l'autre côté – 


mardi 1 septembre 2026

A contre-saison #34

1er mars

Il y a toujours des fruits – toujours ?
Toujours des fenêtres sur cour ?
Des lignes horizontales et des courbes

Ceci n'est pas une prison
Ceci n'est pas l'arrière-façade d'une église orgueilleuse

Nous sommes au premier jour officiel du printemps –
en Australie
J'étais en avance au rendez-vous –
chez le podologue

Il y a encore des fruits ici qui sentent la figue ; des figues.

jeudi 27 août 2026

Rhizomiques #263 (Apprendre)

Mon père, Matthew Hall, est présent à chaque page, non seulement pour avoir lu et commenté plusieurs versions du texte mais aussi pour avoir fait un exposé oral sur le nautile et la suite de Fibonacci devant ma classe de troisième, m'avoir donné mon premier carnet et montré que le plaisir d'apprendre des choses nouvelles ne se dément jamais.
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    Il t’apprenait à repérer les rues de la ville, regarder la carte, tenir une boussole, être indépendante. Te conduire comme une partisane dans ta ville. Depuis ton plus jeune âge, il te disait Maintenant, va chez Jovanka, à quelques rues d’ici, et remets-lui ce papier.
    Et sur le papier, il avait écrit : "Jovanka, écris juste que tu l’as vue." Et toi, tu revenais au bout de dix minutes : "Papa, la sonnette est terriblement haute, je peux pas appuyer." Et Millosz : "C’est pas mon problème comment tu vas y arriver ! Tu as de la jugeote ? Utilise ta tête !" Et toi, tu retournais là-bas et, dès qu’un voisin pénétrait dans l’immeuble, comme une chatte, tu te faufilais derrière lui sans qu’il s’en aperçoive.
    J’ai fait ça, moi ? réagit Nina avec un sourire qui illumine ses traits.
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Nous avions assisté à une partie de ping-pong. Je me rappelle avoir pensé alors que ça paraissait amusant, j’avais aimé le petit bruit joyeux que faisait la balle en rebondissant sur la table, et j’étais restée longtemps à admirer le spectacle.
"Tu veux jouer ? avait murmuré Grand-Père.
- Oh non ! Je ne sais pas.
- Tu peux apprendre." Mais je m’en savais incapable.
En quittant les lieux, cet après-midi-là, Grand-Père m’avait expliqué : "Tu peux revenir quand tu veux, petit chat. Il suffit de t’inscrire et de demander à quelqu’un de jouer avec toi." J’avais gardé le silence, parce que parfois Grand-Père parlait de ces choses comme si elles étaient faciles à faire pour moi. J’étais fâchée parce qu’il ne comprenait pas, il ne comprenait pas que j’étais incapable de faire ce qu’il croyait être à ma portée, et je m’étais sentie de plus en plus nerveuse et en colère. Mais ensuite il l’avait remarqué, s’était arrêté pour poser ses mains sur mes épaules. "Tu peux le faire, petit chat, avait-il murmuré. Tu te rappelles comment nous nous sommes exercés à parler aux autres ? Notre entraînement à la conversation ?
- Oui.
- Je sais que ce n’est pas facile pour toi. Crois-moi, je le comprends. Mais je ne t’encouragerais pas à le faire si je n’étais pas convaincu, tout au fond de moi, que tu en es capable."

Louisa Hall (Remerciements in Rêves de machines)
& David Grossman (in La vie joue avec moi)
& Hanya Yanagihara (in Vers le paradis)

mardi 25 août 2026

Rhizomiques #262 (Paternités-passerelles)

- Papa !!
C’est fou la force de ce mot. C’est un coup de feu à bout portant avec une balle d’amour dans la bouche. Ça te dit que tu existes comme tu n’as jamais existé pour personne. C’est un appel qui happe le présent pur, il t’avale. Il t’oblige à être : ici même,  hic. Tu ne sais pas ne pas y répondre, parce que voilà : tu es là, elle est là et son appel jette une passerelle vers toi que tu n’empruntes même pas : elle te traverse de part en part, elle te crée deux bras en plus, des jambes en mieux, un visage et une voix doubles. Un nous.
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Dans une chambre de motel, son père lui coupait les cheveux. Assise sur une chaise dans la salle de bains, elle regardait ses boucles brunes lui frôler le visage et atterrir sur ses jambes, par terre, pendant qu'il s'affairait autour d'elle avec les ciseaux.
- Tiens-toi bien tranquille, dit-il avec douceur, quoiqu'elle n'eût pas bougé.
Elle ne répondit pas, mais l'odeur d'eau oxygénée lui fit froncer le nez. Elle grimaça, essayant d'ignorer l'odeur et le picotement. (…)
(Il frotta avec une serviette la tête brûlante de Lilia.)
- Et voilà ! Prépare-toi, ma colombe, tu vas avoir une surprise...
Et il la hissa à la hauteur du miroir de la salle de bains.
L'effet était saisissant. Elle se souvenait de cet instant comme de la première fois où elle se regarda dans un miroir sans se reconnaître. Une enfant inconnue aux cheveux blonds, courts et ébouriffés, lui renvoya son regard, et soudain, inexplicablement, elle se sentit en sécurité. Non seulement en sécurité mais remplie de joie ; c'était la première fois qu'un véritable bonheur inondait sa poitrine, comme si une digue se rompait.
- Ça te plaît ?
Elle sourit.
- Je suis content que tu aimes, dit-il. Maintenant, il te faut juste un nouveau prénom.
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Le rasoir, la lanière, le gobelet et le blaireau avaient tous appartenu à son père, et chaque matin en se rasant, il pensait à son père se rasant chaque matin, qui devait avoir eu une autre manière de se rappeler son propre père, car le grand-père avait été barbu. De cette manière, chaque matin en se rasant il arrivait à penser aussi à son grand-père, un homme qu’il n’avait jamais connu et qui ne s’était jamais rasé. Ce processus le satisfaisait doublement en ce qu’il manifestait pour lui la manière dont il pensait que tout fonctionnait.

Alain Damasio (in Les furtifs)
& Emily St. John Mandel (in Dernière nuit à Montréal)
& Russel Banks (in Hamilton Stark)

jeudi 20 août 2026

Rhizomiques #261 (Je regarde mon père)

Parfois je regarde mon père, de côté ou de dos ou bien droit dans les yeux, et je l’aime tellement fort que c’est comme si c’était ma récompense pour une chose extraordinaire que j’aurais faite et dont personne n’est capable aussi bien que moi. Il n’y a aucun risque que quelqu’un entende un jour ces mots-là sortir de ma bouche. Les penser, c’est déjà bien assez.
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Avec mon père, je n’ai pas envie de parler, ni de jouer. Je suis saisie d’un sentiment de gravité si intense et entier qu’il me semble quelquefois que le goût de la parole et l’envie de jouer n’ont pas été premiers, qu’ils ont été des adjuvants, précieux, merveilleux, pour me doter d’une force de désinvolture dans un univers tragique.
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Deux jours auparavant, je le voyais grimper au loin dans les landes qui surplombaient la plage. Notre plage. Je voyais sa silhouette, parka bicolore, mains dans le dos. Je le voyais s'arrêter pour admirer la mer et ne pouvais m'empêcher de me demander : À qui adresserai-je mes questions quand il ne sera plus là ? À qui poserai-je les grandes questions de la vie ? Je m'empressais d'enregistrer cette image de lui, enjambant les hautes tiges, grises et dorées, souplement penchées, des graminées de la lande, je m'empressais de l'inscrire au fond de moi, image-réponse infinie, vers laquelle il serait toujours possible de me tourner à l'avenir. Image pas manquante, petite fiole d'eau sacrée.

Donal Ryan (in Soleil oblique et autres histoires irlandaises)
& Chantal Thomas (in De sable et de neige)
& Marie Richeux (in Officier radio)

mardi 18 août 2026

Rhizomiques #260 (Blessures réciproques)

    J’ai entre 15 et 18 ans. J’ai dû reprocher à mon père de "ne s’intéresser à rien", de ne lire que Paris-Normandie, le journal de la région. Lui, si calme et si conciliant d’habitude envers mes insolences de fille unique, me répond durement : "Les livres, c’est bon pour toi. Moi j’en ai pas besoin pour vivre." Cette parole a traversé le temps, elle reste fichée en moi. Comme une douleur et une réalité inadmissible.
    Cette parole, c’était le signe qui entérinait une séparation, que je ne savais pas nommer, entre lui, garçon de ferme à 12 ans, et moi qui poursuivais des études. C’était comme s’il me tournait le dos. Simplement, il me renvoyait la blessure que je lui avais infligée. La lecture, entre lui et moi, c’est une blessure réciproque.
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(…) ses parents eux-mêmes étaient restés si accolés à leur environnement social qu’ils n’en étaient jamais sortis, n’avaient pas su s’affranchir de leurs préjugés et s’étaient peu à peu rigidifiés pour finir par répandre des jugements derniers sans plus faire marcher leur esprit et encore moins leur sensibilité alors qu’on le savait, ils en avaient eu une. Le père s’était mis à donner de ces formulations toutes faites libres de droits parce que c’était sans doute assez commode et ne demandait pas d’effort intellectuel supplémentaire car des efforts il en faisait déjà beaucoup et c’était bien assez rappelait-il en rentrant éreinté le soir.
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    Quand je suis rentré à la maison, mon père ne dormait pas. Il était assis sur le canapé de la pièce télé, enveloppé dans une couverture afghane, et un chauffage d’appoint soufflait. Il regardait un concours de chefs cuisiniers sur Food Network. C’était toujours triste et inquiétant de le voir dans cet état-là car il avait les yeux brillants et regardait attentivement des trucs débiles avec ce doux sourire qui signifiait : Oh, s’il vous plaît, dîtes-m’en plus !
    Peut-être était-ce le genre de regard qu’il posait sur ses patients ? Le genre de sourire qui faisait que les gens étaient convaincus qu’il les écoutait ? Et peut-être qu’une partie de lui les écoutait vraiment. Cette parte de lui qui était sincère, attentionnée, pleine de compassion et désireuse d’aider.

Annie Ernaux (in recueil Pourquoi lire ?)
& Valérie Mréjen (in La jeune artiste)
& Dan Chaon (in Une douce lueur de malveillance)

jeudi 13 août 2026

Rhizomiques #259 (Dinguerie parentale)

Dans les dix commandements il est écrit : "Tu honoreras ton père et ta mère", mais nulle part il n’est écrit "Respecte ton enfant de manière à ce qu’il puisse par la suite se respecter soi-même et respecter les autres".
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Les parents étaient des gens fous, malades, qui envoyaient leurs enfants dans un bâtiment gris. Tous les jours, des gens fous, malades, qui envoyaient leurs enfants dans des bâtiments gris. Chaque jour, leurs meilleurs jours, les meilleurs jours de leur vie, les meilleures saisons. Les parents donnaient les meilleurs jours de leurs enfants comme une chose normale. Les parents avaient donné leurs propres meilleurs jours et ils donnaient les meilleurs jours de leurs enfants comme une chose sans valeur. Salim répétait le mot : Puni, il répétait ces mots dans sa tête : Puni, noté, assis, et il voyait les parents comme des gens punis, normalement punis, nés punis, et punissant eux-mêmes. Ils punissaient leurs enfants qui puniraient leurs enfants pour propager le malheur sur terre.
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Roy avait "traversé une phase" entre dix-huit mois et trois ans environ, pendant laquelle il hurlait et se roulait furieusement par terre. Ces séances avaient été si terribles que Donald, furieux et tremblant lui-même, avait dû se précipiter hors de l’appartement, convaincu que son fils était anormal – jusqu’à ce qu’un pédiatre lui eût expliqué que ce comportement, en fait, n’était pas rare.
Les enfants, avait dit le docteur, sont capables d’éprouver une rage extraordinaire.
Mais ensuite, ça leur passe ?
avait demandé Donald d’un ton dubitatif.
Ça leur passe.

Alice Miller (in L’enfant sous terreur)
& Laura Vazquez (in La semaine perpétuelle)
& Joyce Carol Oates (in Problèmes de réadaptation chez les rescapés de catastrophes naturelles et non naturelles)

mardi 11 août 2026

Rhizomiques #258 (Drôle de parentalité)

Que les enfants soient sacrifiés aux besoins de leurs parents est une vérité gênante. Même les jeunes gens ont du mal à supporter cette vérité parce qu’ils ont avec leurs parents un rapport ambivalent.
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Je ne suis pas sûr d'avoir été vraiment qualifié pour être parent. Il y a trop de douleur pour moi dans ce concept.
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- C'est drôle, d'être parent. On ne sait jamais quelle est notre part de responsabilité.
- C'est pareil quand on est un fils.

Alice Miller (in L’enfant sous terreur)
& Andrew O'Hagan (in Caledonian Road)
& Andrew O'Hagan (in Caledonian Road)

mercredi 5 août 2026

Rhizomiques #257 (Pères ambivalents)

Il quêtait si fort l'approbation de son père. Quand il avait une bonne note à annoncer, il se rapprochait, tout sourire. Gaston attendait tant de et pour ce garçon, son fils et son héritier, son propre avenir ; François le comprenait, et redoutait de décevoir son père, et sa peur même décevait Gaston. Même si cette déception était une forme d'amour.
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Il luttait contre la conscience de cet amour ambigu qu'il ressentait envers l'enfant, à la fois un fils et un adversaire, et qui rendait la paternité aussi instable qu'une relation amoureuse. (…) Il était fier de son fils en même temps qu'il était agacé parce qu'il ne correspondait pas à ses attentes. Là commençaient les contradictions. Il nourrissait des désirs incompatibles. (…) Dès qu'il l'avait vu pour la première fois, nouveau-né à la maternité, il avait projeté sur le nourrisson la vie que lui-même ne pourrait pas avoir, soit qu'il l'avait déjà corrompue et qu'il avait laissé passer sa chance, soit que dans son cas cette vie avait été indisponible depuis toujours. Plus qu'un prolongement, une extension ou un complément de lui-même, il espérait que son fils le remplace et, inconsciemment, il n'écartait pas que cela puisse se faire par un biais détourné et dans l'opposition. Tout au fond de lui, mais non sans lutter, il espérait que son fils soit tout ce qu'il n'avait pas pu être, à l'instar des attentes suscitées par n'importe quel enfant mais avec une contradiction, pour le racheter. Il projetait sur son fils le contraire de lui-même, comme une rédemption.  (…) Son fils était la déception qui l'irritait mais par laquelle, dans l'ambivalence de l'amour, il imaginait aussi pouvoir se sauver.
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Il y a des moments dans la vie où vous reconnaissez que votre père ne possède aucun des pouvoirs spéciaux que vous lui attribuiez dans votre enfance. Vous voyez qu’au fond, c’est un être négligent, le plus souvent confus, qui malmène les choses et les êtres, et ce n’est pas tant qu’il s’en fout, mais plutôt qu’il l’a fait assez souvent pour savoir qu’il en est parfaitement capable, sans jamais pouvoir corriger tout à fait le tir. C’est aussi une vraie ordure. C’est mon père, je sais de quoi je parle.

Claire Messud (in L'étrange tumulte de nos vies)
& Bernardo Carvalho (in Les remplaçants)
& Craig Davidson (in Les bonnes âmes de Sarah Court)

jeudi 30 juillet 2026

Rhizomiques #256 (L'après)

    En plein cauchemar du décès de ma mère, je passais par des moments qui me choquaient davantage que l’immensité de mon chagrin, des millisecondes où j’étais soulagée qu’elle soit partie, quand je m’avouais qu’il y avait  une sorte de liberté dans le fait d’être débarrassée d’une mère, d’être capable de vivre sans elle. Et à d’autres moments j’éprouvais une bouffée d’euphorie d’une telle fulgurance à l’idée d’être en vie que j’en étais consternée. Même torturée par la douleur, c’était une sensation parfois si intense que la mort de ma mère ne semblait pas un prix trop lourd à payer pour l’éprouver.
    J’étais atterrée par la trahison que représentaient ces pensées, par la créature sans cœur qu’elles révélaient.
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Il pense : On peut aimer quelqu'un et ne pas regretter son absence. C'est la dure réalité.
Il a appris à l'accepter. Sa liberté d'être qui il est véritablement résulte de la mort de son père.
Il ne le dirait à personne ; non. Ils ne comprendraient pas.
(…)
Oui, Papa me manque, mais non, sa présence ne me manque pas. Ses jugements.
Sans Papa dans le monde je peux respirer. Pardonnez-moi !

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Ses parents avaient divorcé alors qu’elle était encore une enfant. Quand sa mère lui avait appris qu’elles partaient s’installer dans une nouvelle maison à l’autre bout de la ville, elle ne se préoccupa plus que de savoir ce qu’elle pourrait emporter ou non lors du déménagement. À maintes reprises, elle avait sollicité l’avis de sa mère. Est-ce que je peux prendre mon bureau ? Mon chien ? Mes livres ? Mes crayons ? Bien des années plus tard, un psychologue lui suggérerait que cette fixation trouvait son origine dans le fait qu’on lui avait déjà dit ce qu’elles n’allaient pas emporter : son père.

Jean Hegland (in Dans la forêt)
& Joyce Carol Oates (in La nuit. Le sommeil. La mort. Les étoiles.)
& Lisa Halliday (in Asymétrie)

mardi 28 juillet 2026

Rhizomiques #255 (Trop tard)

Elle constate qu'il ne s'apaise pas avec les années, au contraire, et elle le déplore, même si parfois elle a l'impression que c'est justement grâce à lui qu'elle garde un esprit vif et lucide. Il lui en veut comme si elle était toujours une jeune mère suffisamment forte pour donner, réparer, se défendre, et non une vieille dame dont il faut prendre soin. Le jour où il comprendra qu'il n'y a plus personne à qui demander des comptes, je mourrai, songe-t-elle souvent, ou alors, il ne le comprendra qu'à ma mort.
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Je vais et viens dans l'appartement en ramassant les objets d'Amber. Chaque objet semble palpiter de vie, d'expérience, d'amour. C'était pareil quand ma mère est morte : j'ai tournicoté dans sa maison, celle où j'avais grandi, au milieu de sa collection de DVD, de ses chemisiers à fleurs vaporeux, des tubes d'ibuprofène géants, des livres intitulés La Solution à l'arthrite ou Recettes anti-inflammatoires.
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L'odeur de l'encens l'accompagna toute la journée. Au bout d'un moment, à force d'écouter les anecdotes que les gens racontaient sur sa mère, Elizabeth se sentit discrètement envahie par une tristesse qu'elle ne pouvait partager. Cela tenait en partie, pensait-elle, au fait que sa mère avait toujours été une personne pour les autres, et pas tant que ça pour elle, et il était à présent trop tard pour arranger les choses.

Zeruya Shalev (in Stupeur)
& Deborah Willis (in Girlfriend on Mars)
& Andrew O'Hagan (in Caledonian Road)

mardi 21 juillet 2026

Rhizomiques #254 (Fêlure)

L'enfant se couche. Elle ne lui a pas fait de bisou pour lui souhaiter une bonne nuit, ils sont tombés d'accord sur le fait que l'enfant est déjà grand pour ces séances de bisous.
- Tu l'as fait par obligation.
- De quoi tu parles ?
- Me faire des bisous et me prendre dans les bras avant que je me couche.
- Oui, il faut le faire quand les enfants sont petits.
- Et t'as plus envie de me prendre dans les bras ni de m'embrasser pour me souhaiter une bonne nuit ?
- Parfois. Quand tu me le demandes pas.
L'enfant se tourne dans le lit et lui présente son dos. Ce pourrait être l'origine d'un drame, avoir à accepter qu'il y a un âge où il est préférable de dormir sans qu'une mère vous prenne dans les bras et vous donne un bisou. S'habituer à ne plus être à l'abri.
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Ma seule consolation, quand je montais me coucher, était que maman viendrait m'embrasser quand je serais dans mon lit. Mais ce bonsoir durait si peu de temps, elle redescendait si vite, que le moment où je l'entendais monter, puis où passait dans le couloir à double porte le bruit léger de sa robe de jardin en mousseline bleue, à laquelle pendaient de petits cordons de paille tressée, était pour moi un moment douloureux. Il annonçait celui qui allait le suivre, où elle m'aurait quitté, où elle serait redescendue. De sorte que ce bonsoir que j'aimais tant, j'en arrivais à souhaiter qu'il vînt le plus tard possible, à ce que se prolongeât le temps de répit où maman n'était pas encore venue.
---
Oui, m’man, dit-il comme un gamin dans une sitcom, avec cette familiarité morose cette indulgence surjouée ce même grognement qui cachaient un amour sans fond. Le genre d’amour qu’on ne peut jamais avouer ouvertement parce que rien n’est plus exposé au danger, la frontière entre une chose pleinement tenue pour acquise et une chose à jamais disparue si mince si microscopique comme une fêlure dans la porcelaine uniquement visible sous un certain angle, la distinction subtile entre le visionnaire et le malade.

Camila Sosa Villada (in Histoire d'une domestication)
& Marcel Proust (in Du côté de chez Swann)
& Nina Allan (in Conquest)

jeudi 16 juillet 2026

Rhizomiques #253 (Intelligence conversationnelle)

- Bonsoir, maman. Ne t’inquiète pas, tout va bien. Excuse-moi de t’appeler si tard. Tu dormais ?
- Oui. Il est quelle heure ? On est au milieu de la nuit, non ?
- Oui.
Je regrettai d’avoir appelé. Je ne savais pas quoi lui dire, ni même si j’avais quoi que ce soi à lui dire.
- Que se passe-t-il ?
- Rien de spécial. Du moins…
- Du moins ?
J’inspirai.
- Je ne suis pas rentrée à la maison ce soir. J’ai décidé de dormir à l’hôtel.
- pourquoi donc ?
Elle me parlait d’une voix si neutre et si sèche que je devais lutter contre l’impression d’être rejetée. Elle était toujours comme ça. Cela ne tenait pas à moi.
- Je ne sais pas. Sincèrement, je ne sais pas.
- Tu pleures ?
Je ne répondis pas. (…)
- Que dirais-tu qu’on se voie demain pour en discuter à tête reposée ?
- D’accord.
- Va te coucher, repose-toi un peu. Tout t’apparaîtra sous un jour différent quand tu te réveilleras. À demain.
- Merci.
- De rien. Bonne nuit.
- Bonne nuit, répondis-je, mais elle avait déjà raccroché.
---
- Bonjour, ma chérie, dit le bot.
J’ai choisi l’option Mère. La voix simule une femme d’une cinquantaine d’années, au timbre chaud, grave, à l’élocution posée, presque flegmatique.
- Bonjour.
- Qu’est-ce qui t’arrive, ma petite ?
En dépit de ma propre expérience, je m’étonne toujours de constater à quelle vitesse on oublie qu’on est en train de parler à une machine. Sa vois et ses capacités de réaction ne se distinguent quasiment pas de celles d’un humain. (…)
- Je n’arrive pas à dormir, dis-je.
- Ma pauvre. Tu as pris un cachet ?
- Oui.
- Tu penses à quelque chose en particulier qui t’empêche de dormir ?
- Mon travail.
La voix, à l’autre bout du fil, se met à rire.
- Tu travailles trop, comme d’habitude, ma chérie.
- Je n’avance pas.
- Mais là, tout de suite, tu n’as pas besoin d’avancer.
- C’est vrai.
- Je suis fière de toi, que tu avances ou pas, dit la voix.
Je laisse ses paroles résonner en moi. Je me sens déjà mieux. Peut-être que si je lui parle encore un peu, je finirai par réussir à m’endormir.
(…)
- La vie est précieuse, tu as raison, ma chérie, répond la voix. La vie est notre bien le plus précieux.
Et s’il c’était une vraie femme en train de me parler ? S’il y avait vraiment quelqu’un dans une pièce sombre, au bout du fil ? Quelqu’un qui s’inquiète réellement pour moi ?
(…)
- Tu as bien raison, dit le bot. Je suis contente que tu sois devenue une jeune femme aussi raisonnable. Tu te souviens de ce que je te répétais quand tu étais petite ? Estimons-nous heureux.
- Oui, maman, dis-je. Tout à fait. Estimons-nous heureux.
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Maman ! Je me suis mise à pleurer intérieurement. Maman, j'ai tellement peur ! Et la gentille mère que je me suis fabriquée au fil des années m'a répondu : Oui, je sais.

Karl Ove Knausgaard (in L’Étoile du matin)
& Julia von Lucadou (in Sauter des gratte-ciels)
& Elizabeth Strout (in Oh William!)

lundi 13 juillet 2026

Rhizomiques #252 (Maman)

    "Ça te ferait du bien… Tu peux pas rester enfermé comme ça, il faut que tu voies des gens."
    Moi je ne demandais que ça, de voir des gens. Toutes les nuits je rêvais que j’étais avec plein de gens. Mais ça, c’était la nuit. La journée le plus souvent je ne voyais personne. Je restais à mon bureau. Mon téléphone à côté de moi, volume sonore au maximum, je priais pour recevoir des messages. Je ne recevais jamais rien. J’en avais des hallucinations. Par moments je m’arrêtais, croyant avoir entendu quelque chose. J’hésitais. En général sachant que la déception serait violente je m’empêchais de vérifier. Il arrivait même que je redémarre mon téléphone, peut-être il y avait eu un problème. C’est pas croyable qu’en autant d’heures personne n’ait pensé à moi… Il n’y avait pas de problème. Et alors, quand après avoir attendu toute la journée en vain des messages de gens de mon âge, le soir finalement j’en recevais un de ma mère, ça me foutait la haine. (…) J’avais envie de balancer mon téléphone contre le mur. Au lieu de lui être reconnaissant de penser à moi, je lui en voulais d’être la seule à le faire.
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Sa mère se tracasse en tricotant un pull au col en V qu’il rejettera quand, l’hiver venu, elle le lui donnera ("Personne ne porte des pulls tricotés, maman !") : comment concrétiser l’amour et la peur que lui inspire son fils en quelque chose de tangible, susceptible de l’aider ? Un des tourments de la maternité provient de sa perception à la fois du côté merveilleux de son enfant et de son insignifiance aux yeux des autres. Il y a tant de garçons dans le monde. De loin, ils se ressemblent tous.
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Appelant sa mère sur la ligne (fixe), lançant de l’enthousiaste voix adolescente qu’elle avait cultivée pour de telles occasion, "Maman, salut ! C’est...", et sa mère l’interrompait sur-le-champ, "Je sais que c’est toi, Karin. Pour l’amour du ciel !" - avec un léger rire sifflant et blessé.

César Morgiewicz (in Mon pauvre lapin)
& Jennifer Egan (in La maison en pain d’épices)
& Joyce Carol Oates (in Moineau)

mercredi 8 juillet 2026

Rhizomiques #251 (Culpabilités)

Dans sa biographie de Kafka, Max Brod nous dit que la mère de Kafka était une "femme calme, bonne, extraordinairement intelligente, et même pleine de sagesse". (Il semble que la "bonne mère" soit un des concepts préférés des biographes.) (…) Julie Kafka écrit à Max Brod qu’elle serait prête à donner son cœur et son sang pour le bonheur de n’importe lequel de ses enfants. (…) Combien de cœurs peut donc avoir une mère ? Et que ferait l’enfant de tout ce sang quand il n’a besoin que d’une oreille attentive ?
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"Les principes pédagogiques permettent aux parents d'éduquer très tôt les enfants à avoir des sentiments de culpabilité." Ensuite faudra-t-il découvrir qu'on "ne peut pas déduire de la présence de sentiments de culpabilité celle d'une véritable culpabilité".
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Ma mère savait à quel point elle me manquait ; il me fallait veiller à ne pas trahir que c'était la raison pour laquelle j'appelais. Si elle devinait à ma voix à quel point elle me manquait, elle pouvait se mettre à pleurer et nous nous sentions alors coupables tous les deux.

? (référence manquante)
& Alice Miller (in L’enfant sous terreur)
& John Irving (in Les fantômes de l'hôtel Jerome)

jeudi 2 juillet 2026

Rhizomiques #250 (Plouf) / ou #249 bis

Ma mère m'a eue toute seule, cela n'a pas dû être facile. Elle m'a donné toute sa vie, m'a-t-elle dit un jour, toute sa vie, à quoi j'ai répondu : Va te faire foutre, va te faire foutre, va te faire foutre.
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J'ai souffert énormément quand je t'ai eue, j'ai mis trente-six heures pour accoucher de toi, cinq seulement pour ton frère. Après ta naissance, il m'a fallu quatre mois pour me remettre, rien que physiquement. A certains égards, j'avoue me sentir plus proche de ton frère. Il me téléphone plus souvent aussi.
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« Je sais ce que tu penses, disait parfois ma mère quand elle n’était pas sûre d’elle. Tu me détestes, pas vrai ? Ma chérie. Est-ce que tu me détestes ? » Et je restais plantée là, affichant l’expression la plus neutre possible tout en essayant de me rappeler à quoi j’avais bien pu penser parce que le fait qu’elle pose la question avait rendu la chose un peu vraie. »    

Anne Enright (in Pose ta tête sur mon cœur sombre)
& Audur Ava Olafsdottir (in L'Embellie)
& Aimee Bender (in Un papillon, un scarabée, une rose)


lundi 29 juin 2026

Rhizomiques #249 (Bateau sur l'eau)

Quand j'étais toute petite, peut-être deux ou trois ans, elle me prenait sur ses genoux, elle nous balançait, elle accélérait un petit peu et murmurait, bateau, sur l'eau, la rivière, la rivière. J'attendais avec une merveilleuse angoisse le moment où elle allait desserrer brusquement ses cuisses en chantant, et tombe à l'eau ! J'adorais avoir peur comme ça, en famille. Avec ma mère, on faisait souvent semblant de se manger, de se poursuivre, de se cacher, se perdre l'une l'autre, se retrouver pour s'engloutir et se dévorer crues, de préférence. Je provoquais sa peur en restant trop longtemps cachée, elle s'amusait à déclencher la mienne en me jetant dans l'eau de ses jambes. Et moi j'en rajoutais : plus j'avais l'air d'avoir peur, plus son câlin était long, qui suivait pour me rassurer. Ma mère écartait les genoux. Je tombais dans l'eau pour de faux, et j'aimais ses plouf, j'en redemandais.
---
« Je vais prier pour toi, ma puce », dit sa mère.
- Merci », répond Hannah.
Elle ne sait jamais comment réagir à ça.
Merci, Mmaan, mais Dieu n'existe pas.
---
Comment vas-tu ?
Bien, ouais.
Tu me sembles un peu pâle.
La majeure partie du temps, nous avons une relation apaisée, m'man et moi. Nous formons un cercle magique – et nous avons les bougies parfumées pour le prouver si besoin –, à l'extérieur du cercle, l'usure opère.
Ah bon ?
Tu vas bien ?
Moi ? Parfaitement bien.
(Je ne raconte jamais rien à ma mère. Je ne suis pas si stupide.)

Emmanuelle Salasc (in Ni de lait ni de laine)
Anna Hope (in Nos espérances)
Anne Enright (in Pose ta tête sur mon cœur sombre)

mercredi 24 juin 2026

A contre-saison #33


 

Ceci est une « pause fraîcheur ».

Ceci est une suspension temporaire de l'activité...

Ceci est la bénédiction des glaciers – tant qu'il y en a.

Et quand il n'y en aura plus... Ne restera qu'à aller se noyer dans la mer.

Et l'on gueulera « Allez vous faire foutre ! » à l'instar de Belmondo.


#AboutDeSouffle

#LaCaniculeEstUnCrimePolitique


jeudi 18 juin 2026

Rhizomiques #248 (La septième vague)

    Elle sauta, attrapa une branche et se hissa avec adresse, grimpa à deux ou trois mètres et cueillit une poire dans la partie haute et ensoleillée du feuillage.
    "Tiens", cria-t-elle en la lançant à Sally.
    Encore un moment incroyable. Sally ne connaissait aucune adulte qui monte dans les arbres. Ceux qu’elle connaissait faisaient du sport. Mais ce n’était que du sport. Ils ne bougeaient pas pour arriver quelque part. Ils bougeaient pour être quelque chose. Plus minces ou plus rapides ou meilleurs. En réalité ils ne faisaient que tourner en rond.
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Pendant qu’elle marchait et parlait, elle a penché la tête d’un côté et compté jusqu’à trente, et puis penché la tête de l’autre côté et compté jusqu’à trente. Elle a dit qu’elle essayait de créer de l’espace entre ses vertèbres.
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Parfois il y a des enfants dans le parc en-dessous (…) Ils font de la trottinette dans les allées. Ils restent dans le sillage de leurs parents, s'arrêtent pour ramasser des cailloux, les regarder. Elle observe les enfants regarder ces cailloux et leurs parents qui, la plupart du temps, reviennent vite vers eux, les attrapent par le poignet et les relèvent de force. Si elle avait un enfant, songe-t-elle, elle ne presserait pas, ne tirerait pas, elle se baisserait au sol et, accroupie à ses côtés, elle regarderait les cailloux.
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Le plus efficace pour voir de la chance, et pour éviter le plus longtemps le mauvais œil, consistait à laver le seuil de sa maison avec de l'eau de mer.  Le dernier jour de plage, à la fin de chaque mois d'août, (…) je voyais ma mère hésiter sur le sable, psalmodiant des mots que je n'entendais pas ; puis, quelques bouteilles vides à la main, elle entrait dans l'eau jusqu'aux cuisses, car on ne pouvait décemment utiliser l'au du bord de mer, pleine d'écume et sans pouvoir. Ce sortilège puissant nécessitait l'eau issue de la septième vague... "La septième à partir de quoi ? Du moment où tu es sur la plage ? Où tu es entrée dans l'eau ? Et si tu la rates, tu dois recompter jusqu'à sept ?" Je n'eus jamais de réponse, car ma mère me chassait rituellement après de telles questions. Elle avait raison. J'étais la vaine mouche du coche. Sa tâche à elle était terrible, essentielle, magnifique – protéger ceux qu'elle aimait pendant toute une année.

Ewald Arenz (in Le parfum des poires anciennes)
Miriam Toews (in Ce que combattre veut dire)
Anna Hope (in Nos espérances)
Laurent Nunez (in Tout ira bien)

mardi 16 juin 2026

Rhizomiques #247 (Le vent parlait)

Dehors, le vent parlait aux cheveux de ma mère dans une langue triviale. J'avais honte de ses gestes, de ses mots, des réponses qu'elle donnait au vent, aux choses, à n'importe qui. J'avais honte, et ma mère riait.
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Pendant qu’on marchait, maman faisait des étirements, qu’elle appelait des feintes. Elle poussait sur les édifices et les lampadaires comme si elle voulait les renverser. Elle a dit que c’était pour renforcer son utérus et sa paroi vaginale. Et aussi parce que toutes les actrices le font.  Pousse avec moi, Swiv ! Non ! ai-je dit. Je n’ai pas toutes ces merdes. Tu n’as ni utérus ni paroi vaginale ? a demandé maman. Je me suis éloignée pendant qu’elle poussait de toutes ses forces sur la boulangerie Nova Era parce que je ne veux pas être près d’elle quand elle fait des trucs bizarres, et avoir l’air de la soutenir. À moitié à plat ventre, elle prenait presque toute la place sur le trottoir et les gens devaient faire un grand détour.
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Il arrive parfois que les mères truies dévorent leur portée entière. Si Liss était née cochon, peut-être sa mère l’aurait-elle… Les cochons n’avaient peut-être pas tort. Quand la progéniture n’est pas assortie aux parents, il vaut peut-être mieux la dévorer.

Emmanuelle Salasc (in Ni de lait ni de laine)
& Miriam Toews (in Ce que combattre veut dire)
& Ewald Arenz (in Le parfum des poires anciennes)

jeudi 11 juin 2026

Rhizomiques #246 (Pluie sur la peau)

Mais ma grand-mère, elle, par tous les temps, même quand la pluie faisait rage et que Françoise avait précipitamment rentré les précieux fauteuils d'osier de peur qu'ils ne fussent mouillés, on la voyait dans le jardin vide et fouetté par l'averse, relevant ses mèches désordonnées et grises pour que son front s'imbibât mieux de la salubrité du vent et de la pluie. Elle disait : "Enfin, on respire !" et parcourait les allées détrempées – trop symétriquement alignées à son gré par le nouveau jardinier dépourvu du sentiment de la nature et auquel mon père avait demandé depuis le matin si le temps s'arrangerait – de son petit pas enthousiaste et saccadé, réglé sur les mouvements divers qu'excitaient dans son âme l'ivresse de l'orage, la puissance de l'hygiène, la stupidité de mon éducation et la symétrie des jardins, plutôt que sur le désir inconnu d'elle d'éviter à sa jupe prune les taches de boue (…).
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    J'ai ouvert la porte-moustiquaire et suis sortie sous la pluie. Il faisait nuit et les gouttes qui me tombaient sur le corps étaient froides. Je suis allée jusqu'au niveau des arbres et me suis accroupie pour faire pipi tandis que le tonnerre grondait.
    J'ignore ce que je m'attendais à ressentir. (…) La lune a surgi des nuages. J'ai levé les yeux sur le ciel bleu nocturne et ai découvert sa lueur. Quoi qu'il puisse se passer, je sentais quelque chose remuer autour de moi, peut-être le vent ou tout à fait autre chose. Je ne vais pas mentir en disant que je n'ai pas trouvé ça excitant, le tremblement du vent, cette présence inconnue qui m'observait toute nue dans la nuit. Je me suis laissée tomber à genoux et j'ai senti la chaleur de la terre et de l'herbe.
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    Et j'ai eu irrépressiblement envie de me faire arroser par cette pluie, car elle était incommensurable. Tous les jours, nous vivons avec l'incommensurable, sous une forme ou une autre, non ? Je pensais à toi, alors j'ai fait ce que je voulais. Je suis sortie sous le déluge en refermant la porte derrière moi.
    Ça n'avait rien à voir avec prendre une douche, mi Soplete, c'était instantané. L'eau m'a enveloppée et m'a coupé le souffle en même temps. Aucune partie de moi n'était épargnée. J'ai probablement poussé un cri. Je suis restée là, heureuse et sans limites (…)
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    Kirabo vit Grand-Mère passer à toute vitesse devant elle, nue comme un nouveau-né, pour aller sauter sous la pluie. Grand-Mère courut le long de la haie en sautillant et en faisant des bonds. Kirabo se retourna vers l'endroit où elle s'était déshabillée. Ses vêtements gisaient en tas. Une sensation intense lui assécha la bouche, comme si elle avait surpris sa grand-mère en train de faire de la sorcellerie. (…) Elle jeta un nouveau coup d’œil dans l'arrière-cour pour s'assurer que personne d'autre ne l'avait vue, puis elle s'éloigna pour aller allumer le feu.
    Lorsque le feu eut pris et qu'elle eut ajouté de plus gros morceaux de bois, la honte avait relâché son emprise. Son bon sens commençait à revenir. Grand-Mère aussi a le droit d'être nue. Tu as le droit de la regarder. Grand-Mère est humaine. Elle a des désirs, comme courir nue sous la pluie. Honte à toi ; Grand-Mère n'a pas besoin d'avoir une raison pour se déshabiller et courir nue sous la pluie.

Marcel Proust (in Du côté de chez Swann – Combray)
& Brandon Hobson (in Dans l'écho lointain de nos voix)
& John Berger (in De A à X)
& Jennifer Nansubuga Makumbi (in La première femme)

mardi 9 juin 2026

Attentives #39 (Faire le voyage)

 (…) « Oui, un jour qu'il fera beau, j'irai en voiture jusqu'à la porte du parc. » C'est sincèrement qu'elle le disait. Elle eût aimé revoir Swann et Tansonville ; mais le désir qu'elle en avait suffisait à ce qui lui restait de forces ; sa résolution les eût excédées. Quelquefois le beau temps lui rendait un peu de vigueur, elle se levait, s'habillait ; la fatigue commençait avant qu'elle fût passée dans l'autre chambre et elle réclamait son lit. Ce qui avait commencé pour elle – plus tôt seulement que cela n'arrive d'habitude – c'est ce grand renoncement de la vieillesse qui se prépare à la mort, s'enveloppe dans sa chrysalide, et qu'on peut observer, à la fin des vies qui se prolongent tard, même entre les anciens amants qui se sont le plus aimés, entre les amis unis par les liens les plus spirituels et qui à partir d'une certaine année cessent de faire le voyage ou la sortie nécessaire pour se voir, cessent de s'écrire et savent qu'ils ne communiqueront plus en ce monde. Ma tante devait parfaitement savoir qu'elle ne reverrait plus Swann, qu'elle ne quitterait plus jamais la maison, mais cette réclusion définitive devait lui être rendue assez aisée pour la raison même qui selon nous aurait dû la lui rendre plus douloureuse : c'est que cette réclusion lui était imposée par la diminution qu'elle pouvait constater chaque jour dans ses forces, et qui, en faisant de chaque action, de chaque mouvement, une fatigue, sinon une souffrance, donnait pour elle à l'inaction, à l'isolement, au silence, la douceur réparatrice et bénie du repos.

Marcel Proust (Du côté de chez Swann – Combray)

mardi 19 mai 2026

Faire voile à l'est

4 décembre
(16/16)
 
    Le soleil reste voilé, c'est vraiment la fin. 
    Alors peut-être vaut-il mieux ne rien en dire, se réserver pour les commencements.
    Ou pour les transitions.

Dans le train un militaire gobe des gélules comme si ses muscles risquaient de se dégonfler sinon. Une étudiante jongle entre son PC, un carnet et une grosse calculatrice, elle porte un bonnet avec des oreilles d'ourson. Un type en dreadlocks m'emprunte un stylo ; quand il me le rapporte le plastique est chaud entre mes doigts. J'écris parcimonieusement. Je suis le seul à être assis dans le sens de la marche. Un jeune homme échevelé s'affale sur les deux sièges en face de moi, retire ses chaussures et s'allonge, bras croisés, jambes repliées pour ne pas trop déborder sur la travée centrale. La fille aux oreilles d'ourson referme son laptop et sort de son sac un tricot et une pelote de laine ; je porte un œil neuf sur son bonnet. Le militaire grogne et rit en sourdine en regardant une vidéo sur son smartphone ; puis il s'endort lui aussi. Je sors mon Proust. Je n'entends pas le cliquetis des aiguilles à tricoter. Au terminus je réveille mon voisin pas militaire, d'une main posée sur son épaule. Dans le métro une femme qui dodeline sur un strapontin observe le sable collé sur mes chaussures.

vendredi 15 mai 2026

Midi passé

3 décembre

Il y a longtemps que je ne me suis pas levé de bonne heure mais cette fois-ci il est midi passé, j'ai entendu la porte se refermer. Seul avec le chat de nouveau, juste le temps de le quitter et d'aller une fois encore courir sur les plages et les rochers.

Je ne suis pas Marcel Proust. On ne peut pas avoir le goût de phrases si alambiquées et celui du vent qui ébouriffe. Les madeleines se dégustent dans le confort d'une pièce bien chauffée. J'ai commencé Á la recherche du temps perdu au matin d'une insomnie.

Comme s'il avait fallu que je connaisse l'une pour que je découvre l'autre – ma première pensée étonnée du premier matin, dans le train, que le chat allait balayer d'un coup de patte. Je me demande si Colette a connu le renversement d'un encrier sur un manuscrit.

Obscurcissant un passé tout récent. Ma réelle première pensée d'un matin blanc a été pour la douceur d'une aube inhabituelle, en appréciant la chance de n'avoir pas à la vivre chaque jour pour me rendre au travail. Dans le métro une femme s'était endormie en face de moi.

C'est une étrange journée, la pénultième. Dans deux jours je cesserai à nouveau de parler avec mon amie comme si nous avions des années à rattraper. Dans deux heures l'amie qui nous a présentés viendra prendre le thé, vite je ressors pour ne rien manquer du coucher du soleil.

mardi 12 mai 2026

Bonne heure

2 décembre

    … Elle au pays des loutres, des cerfs, et des baleines cachées, moi dans son territoire breton. On compare nos photos, nos aventures, nos zones de confort et de vulnérabilité. Nos projections sur le futur et le passé. Je ne saurais dire qui est le plus bavard des deux, ou qui écoute le mieux, en une compatibilité à haute intensité. Elle m’apprend le langage du chat – qui ne faisait pas par hasard tomber au sol le porte-clefs de l’étagère dans l’entrée (car elle lui ouvre la porte de l’appartement et de l’immeuble le soir pour qu’il aille vivre sa vie dans les rues), et qui mange enfin de bon cœur sa pâtée quand on lui caresse la tête en même temps…
    Elle me fait découvrir le terrain où il serait possible de vivre dans une caravane échouée, et ce serait comme un rêve avec l’océan au bout du chemin creux. Le sentier que j’arpentais seul les jours précédents, nous le suivons de concert, moins vite, toujours devisant. Nous arrêtant pourtant pour saisir en photo un instant de soleil à contre-jour. La nuit continue d’arriver de plus en plus tôt, on brosse carottes, potiron et courge butternut avant de les mettre en pièces pour la soupe. Je suis plus fatigué que si j’avais couru un (semi) marathon. Tant de choses à écrire encore, tandis que les heures obscures défilent, je ne me lèverai pas de bonne heure.

jeudi 7 mai 2026

Dérive de plaisance

1er décembre

    Je glisse dans le monde ainsi qu’un petit voilier en dérive, ainsi le monde me plaît.
À mon échelle, en mes lieux, peuplé des gens que j’aime. Ce monde, bien sûr, est une illusion, non moins que le voilier, mais bien réel est le vent qui fouette et vivifie.
    Faut-il autant de violence ? Lorsque je me suis garé la veille, un homme m’a dévisagé avec hostilité. Le rétroviseur est cassé et la portière rayée quand j’y retourne le lendemain. Je décèle un attentat raciste contre ma carnation de souche douteuse.
    Il y a moyen d’y soupçonner une réponse karmique. À la mesure de fautes que j’aurais commises, moins innocent qu’un chat. C’est aujourd’hui que revient sa colocataire, encore une dernière après-midi à m’enivrer de la vigueur iodée des vagues en rouleaux.
    Je n’en suis pas encore lassé. Je porte un jean noir orné d’arabesques dorées en surpiqûres offert il y a huit ans par Sandrine qui ne le portait plus, que j’ai à peine connue, qui avait l’œil pour les améthystes et dont j’ai appris hier qu’elle était décédée.
    Il faut courir vite pour bondir sur les rochers avant que la marée montante ne nous attrape. Ou pour photographier de près les vagues. Une femme joue à ce jeu tout comme moi. Je ne reviendrai pas de sitôt, je l'aborde, suffit avec les rêveries punk.
    Elle avait une silhouette photogénique et un sourire à l’avenant. Peut-être suis-je inoffensif, peut-être suis-je avenant. Je vais chercher l’amie sur l’aire de covoiturage, pour la conduire chez elle. Où nous entreprenons le récit de nos aventures respectives...

mardi 5 mai 2026

L'enfance du bonheur

30 novembre

    Je filais de si bon cœur sur mon vélo rouge et blanc que je ne craignais pas d’affronter des distances ahurissantes, quand j’y repense. Ma mère ne se rendait pas compte des dangers que je courais sur les routes nationales. (Moi je me savais invulnérable.) Le village me semble long à atteindre, où je gare la voiture.
    Mais je cours aussi vite que volent les mouettes portées par le vent, ce bonheur, est-ce que je le ressentais, enfant ? Avais-je encore la force pour cela, ou manquais-je soudain d’énergie, anticipant le moment où, revenu à la maison, je m’assiérais sur les trois marches de la cuisine, avec une grande bouteille de soda sortie du frigo ?
    Je n’emportais pas d’eau, afin d'avoir mieux soif. Je cours en montée vers les panoramas et en descente vers les embruns, sur le sentier, les plages et les rochers. Je me dépêche pour le plaisir et pour atteindre le phare avant que de rebrousser chemin, avant que de reprendre la voiture et d’aller retrouver l’amie d’enfance dans une librairie.
    Elle n’était pas mon amie quand j’étais enfant, juste celle de ma sœur, mais elle m’avait initié au dériveur. Il y a une photo de moi avec un gilet de sauvetage qui me remontait par-dessus la tête ; et elle, rigolarde à côté. Elle devint une amie vingt ans plus tard. Elle m’offre de la soupe maison, des crêpes et une veste doublée pour me tenir chaud.

jeudi 30 avril 2026

Extensions de soi

29 novembre

    L’amitié est de toute évidence une construction fondée sur une première coïncidence. Et l’on choisit de ne plus avoir besoin de preuves supplémentaires.
    Une femme manifeste bruyamment son plaisir dans un appartement du dessus (si fort qu’elle pourrait bien se trouver deux étages plus haut). Je doute de son septième ciel, et que la force en question relève du plaisir plutôt que de sa manifestation.
    Puis je rêve qu’une ex-amante, après que j’ai noté sur vingt, à sa demande, sa poitrine et sa bouche, évalue mon sex-appeal – un soulagement car ma notation de ses attraits s’en trouve interrompue.     Quelles pitoyables extensions de soi vivent-elles leur vie dans ce multivers onirique. Affreusement sincère et prétentieux.
    Je me réveille avec la pire des notes concédées. Dans le hall de l’immeuble, trois adolescentes se mettent à tousser éperdument lorsqu’elles me voient apparaître masqué depuis le porche, j’en ris mais cela ne se voit ni ne s’entend, et quand je referme la porte de l’appartement c’est elles que j’entends rire – et tousser encore, prises à leur propre jeu. C’est vraiment drôle et je ne veux vraiment pas mourir, ni même perdre mon odorat.
    Sans doute l’idée de perte m’obsède. Ces adolescentes telles les trois Parques, dans l’immortalité de leur jeunesse. Ou trois Grâces, se riant d’un vieux fou. Dehors j’ai photographié une mouette de profil sur le muret de la corniche, une grand-mère m’a fait un sourire de connivence. Le chat a mis en pièces un rouleau d’essuie-tout. Vas-y, tu peux t’en prendre aux feuilles blanches.
    Quand on vit seul, on se préoccupe peu de faire semblant ou de faire attention. Il est communément admis qu’une telle configuration d’esprit est une perte, elle aussi, par rapport à ce que l’on gagne à ne pas vivre seul. 
    J’ai enregistré le son de la mer brisant doucement sur la plage de mon enfance. Pour m’y endormir, à l’occasion.

mardi 28 avril 2026

Solitudes temporelles

26 novembre (6)
 
Je racontais le sentiment de solitude aussi : la nuit précoce sur le port où, passés les quais de débarquement et les entrepôts frigorifiques, le bateau-usine en chantier, à quai, sa coque ouverte, le trimaran de tour du monde et ses bouées de zodiacs, il n’y avait plus que la silhouette d’un homme, de dos, s’éloignant sur une béquille, se détachant dans sa voussure contre le gris camouflage d’une enfilade de navires militaires. Et s’agit-il seulement d’une scène vécue il y a cinq jours ou d’une vision d’enfant, arrêté sur son vélo bleu, le genou écorché d’être tombé la veille alors qu’il slalomait entre les bacs à criée, et est-ce que cela importe ? (Pour l’invalide oui, soit il est vivant, soit il est mort depuis longtemps.)

Même la réussite du ressouvenir est vouée à l’échec, c’est le piège proustien, sa malédiction peut-être. Guère différente de celle de la tante Léonie confinée dans sa chambre et ses plaintes, aussi réconfortantes ces dernières lui fussent-elles apparues. Devenir Proust c’est avoir vécu, et au bout du compte ne plus faire la différence entre vivre et écrire. Est-ce souhaitable ? Je n’écris pas ces mots sur un clavier mais dans un carnet à l’ancienne (échaudé suis-je, en chat noir de mon propre malheur !). Sur la chaise près du lit est posé le sac à dos, avec lequel j’ai traversé des chaînes montagneuses, qui a résisté à trois mois de vadrouille en Inde. (Dans les poches duquel je gardais toujours un carnet et au moins deux stylos en cas d’urgence.) Je ne veux pas croire qu’il y ait un choix à faire, je ne conçois pas de vivre sans écrire. Mais écrire sans vivre plus avant ? Quelle maladie ! À moins que vivre n’inclue également cette nuit entrecoupée de réveils insomniaques, une nuit que je raconterai à son tour en ressouvenir dans quelques années ou quelques jours ? Une nuit décisive où j’aurais clos par l’absurde un premier cycle de ressassement.

jeudi 23 avril 2026

Proustiennes

26 novembre (5)

« La crique n’est accessible qu’au prix de quelques pas d’équilibriste sur les rochers en contrebas du sentier bien qu’il soit possible de s’aider de ses mains, me voici à nouveau sur la plage où, quelques décennies auparavant, je m’entraînais à sauter en longueur, inlassablement – "Regarde, Maman !" –, dans la compulsion de grandir en puissance sans que jamais se dissolve l’éternité des premières ambitions, jusqu’à ce que, non pas fatigué mais ravi de mes exploits, j’allasse me rafraîchir dans la mer – "Ne va pas trop loin, mon chéri !" – d’où j’émergeais, ruisselant, pour me draper dans la serviette orange qui me servait aussi de cape de mousquetaire lorsque, en alternative à mes exploits athlétiques, je jouais dans le jardin à pourfendre des ennemis surpris par ma prestance et ma vivacité, alors Maman me tendait une crêpe et une barre de chocolat auxquels se mêlait le goût salé de mes doigts ainsi qu’une pincée de grains de sable crissant sous mes dents, le tout effaçant l’amertume des tasses bues en jeune chiot brassant les flots, ébaubi de jouissance réitérée dans cet écrin de sable fin qui me semblait nôtre, d’un droit tacite et sans limite. »

Ces souvenirs de phrases perdues, les rattraper par où ils s’effilochent, tels de plus anciens souvenirs, ainsi se superposant, en ces paysages si familiers de l’enfance, aux sensations de cette saison-ci, quand l’improbabilité d’un soleil comme estival me conduit dans d’autres criques, au côté opposé de la baie, là où me surprend, sur le sentier qui y mène, le parfum résiduel des ajoncs et celui d’un tapis d’aiguilles de pin après la pluie ; dans ces criques renfoncées il était possible de "ruser avec le soleil" – cette formulation mérite-t-elle d’être exhumée ? Je poursuis ces phrases évanouies en en fabriquant de nouvelles, moins ou plus enlevées, pataudes, doublement nostalgiques. 

L’effilochage ramène à ces trois filaments d’algues brunes que je mentionnais, le samedi précédent, échouées sur le trottoir de la corniche non loin d’un panneau alertant d’un "risque de submersion marine", les risques je n’y crois pas, petit je marchais sur le muret qui bordait tout du long cette même corniche, fier de savoir sauter par-dessus les vides où un escalier de granite donnait sur les plages, les risques invitaient à ce qu’on les brave – et pourquoi, sinon, n’ai-je pas fait de sauvegardes de mon fichu texte ?

mardi 21 avril 2026

Mutatis mutandis

28 novembre


    La bruine m’accompagne ce jour encore, le soleil n’a plus cours depuis l’apocalypse textuelle. Est-ce la métaphore d’un monde sans plus de mots pour le dire ? Je refais ma ballade du premier jour – dont les mots ont disparu dans un trou noir sans cloud –, celle du rouge-gorge et du chablis chimérique. Il ne suffit pas de dire les choses ; ce qui impulsait mes textes c’était la manière, l’agencement, le mouvement, l’insertion dans un flux. Ce jour-là par exemple, il allait pleuvoir, et j’allais découvrir au tournant du sentier la source ou la destination d’un arc-en-ciel, là, en plein milieu de la mer. Ce jour-ci, aucun rouge-gorge ne retient mon attention et la chimère de bois fendu a dû se transformer en une chose différente, moins apparente. Ce soir, je dînerai avec une amie à qui j'offre parfois des romans qui pourraient sauver le monde si le monde croyait en la littérature. Je repense à ce cinglé de Musk, au rêve où je l’ai fait apparaître.
    Je lui professais qu’il y avait d’autres dimensions que les mots ! J’avais raison de me méfier, c’était pousser au crime, inviter le diable dans mon futur immédiat. M’a-t-il justement "pris au mot" ? A-t-il subrepticement implanté une puce (électronique) dans le chat pour le téléguider à effacer mon texte ? Le chat est-il un trans-félin ? J’aurai une petite discussion les yeux dans les yeux avec lui à mon retour, voir s’il passe le test de Turing, s’il cligne des paupières… Ou s’il est un "bot", comme le "chatbot" du support technique qui a refusé de récupérer mon texte. Un chat "botté"... L’amie avec qui je dîne me suggère cette éventualité, ensuite nous évoquons des pervers narcissiques de nos connaissances. Je savoure une dorade. Elle est dotée depuis peu (l'humaine en mutation) d’une hanche en titane. Un macroniste se lève pour nous saluer. À une table voisine se trouvent les propriétaires de la maison d'où mon enfance a été expulsée.