jeudi 29 janvier 2026

Rhizomiques #233 (Le vivant possible)

Les Intouchables y déposaient les cadavres des vaches sacrées pour qu'ils ne polluent pas la cité. Ils les laissaient simplement au soleil brûlant et la nature faisait son œuvre. Je demandais à faire un arrêt et, étonnée, j'approchai d'un des monticules. Je m'attendais à ce qu'il soit fait de restes, avec la peau et les os desséchés par le soleil. Pourtant, de près, c'était autre chose : des sacs en plastique chiffonnés, à demi décomposés, avec le nom toujours visible de chaînes de magasins, des fils, des élastiques, des bouchons, des gobelets. Aucun suc digestif naturel ne pouvait venir à bout de la chimie humaine la plus élaborée. Les vaches se nourrissaient d'ordures qu'elles transportaient non digérées dans leur estomac. Voilà ce qui reste des vaches, me dit-on. Le corps disparaît, dévoré par les insectes et les rapaces. Reste ce qui est éternel. Les ordures.
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Elle avait minutieusement observé la disparition du petit corps d'une corneille sur le chemin vers les bois, qu'elle prenait tous les jours : chaque jour son cadavre s'estompait un peu plus, mangé par les chats et la pluie. Il était devenu de jour en jour un tas, puis un tas disloqué, puis des amas séparés, de la poussière, des traits, puis juste une couleur noire sur la terre autrefois battue par ses pas et qu'elle contournait avec respect maintenant. Elle n'y avait pas touché pour pouvoir regarder. Parfois, il lui semblait qu'il valait mieux laisser les choses là où elles étaient, et même là où elles n'étaient plus, où elles disparaissaient, pour pouvoir vraiment les voir, et les voir disparaître.
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    Quand ils mouraient, ils se décomposaient et se transformaient en humus, un humus dans lequel, avec une infinie lenteur, les arbres enfonçaient leurs racines. Si quelqu'un avait l'idée de filmer un animal blessé ou malade qui partait se cacher pour mourir et ensuite la décomposition de son corps, en repassant le film à l'envers on verrait la terre se fendre, former un animal qui se lèverait et s'en irait. Si on usait du même procédé avec la forêt, le sol se fendrait de partout, comme sous une pluie de grenades, et partout la terre formerait des animaux qui se lèveraient et s'en iraient.
    La terre, c'était la vie morte qui rendait le vivant possible.

Olga Tokarczuk (in Histoires bizarroïdes)
& Emmanuelle Salasc (in De lait et de laine)
& Karl Ove Knausgaard (in Les Loups de l'éternité)

mardi 27 janvier 2026

Rhizomiques #232 (Nos raisons paysagères)

Peu après notre arrivée, j’ai découvert un chemin de ronde autour du mur de la cité antique. (…) Le mur et ses traces me conduisaient devant des fermes autour desquelles poussaient les gueule-de-loup, des voies de chemin de fer désaffectées, des usines inachevées d’une telle laideur que les habitants du coin les traitaient de pugno nell’occhio, coup de poing dans l’œil.
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    Il avait cependant des manies intrigantes, et même irritantes. Par exemple, il changeait brutalement d’itinéraire, coupant à travers champs au lieu de suivre son chemin. Ou alors, ayant fait volte-face, il marchait à reculons pendant quelques mètres, en me priant de l’alerter s’il déviait de sa trajectoire ; ou encore, il tournait la tête à droite et avançait sans regarder devant lui, comme sous l’effet d’un torticolis.
    Au début, j’imputai ces pitreries à son excentricité naturelle, et m’efforçai de n’y pas prendre garde ; mais, au bout d’un moment, je finis par me plaindre.
- Allez-vous cesser de faire le zouave ?
- Pardon ?
    Il avait l’air sincèrement étonné, comme s’il ne voyait pas de quoi je parlais.
- Votre fureur de marcher à reculons, et de suivre des itinéraires impossibles !
- Ah.
    Il s’arrêta et sortit sa gourde.
- Je croyais que vous aviez compris, dit-il.
- Compris quoi ?
- Les raisons paysagères de ma conduite.
- Eh bien, non.
    Il ouvrit grand les bras, comme pour embrasser le décor. Nous étions à la lisière d’un bois ; à droite, une pente douce, herbue, descendait jusqu’à une haie de fougères.
- Que ne voyez-vous pas ? demanda-t-il.
    La question me surprit ; je ne répondis rien.
- Un panneau publicitaire, par exemple. En avez-vous aperçu ?
- Euh, non.
- L’horrible entrepôt, à la sortie du village : l’avons-nous vu ? Non, ni le centre commercial. En tout cas, moi, je ne l’ai pas vu, car j’ai tourné le dos à un moment précis. Vous, je ne sais pas.
    Je commençais de comprendre. Il poursuivit.
- La ligne haute tension, au fond de la vallée : pas vue. L’infecte barre d’immeubles près du champ Perraud : pas vue. Etc.
- Vous sélectionnez ce qui tombe sous vos yeux, conclus-je.
- Exactement, répondit-il. Je compose mon paysage, en éliminant ce qui le gâcherait.
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Mon incapacité à composer avec les aléas forestiers me rappelle la relativité de ma légitimité parmi les espèces qui se passent de chaussures de sacs et de cirés pour s'épanouir sous le ciel. Sans artefacts je serais bras ballants ridicule pire condamnée c'est pourquoi je vis dans une civilisation dans une ville dans un bâtiment dont aucun élément n'existe à l'état sauvage (…). Même les angles et les arêtes sont une invention de mon espèce. Sans eux mon espérance de vie serait dérisoire. Sans lampadaires nous sommes fichus sans bitume nous sommes fichus sans véhicules motorisés sur le bitume nous sommes fichus sans un tissu d'antennes-relais nous sommes fichus.
 
Ceridwen Dovey (in Au Jardin des fugitifs)
& Bertrand Quiriny (in Portrait du baron d'Handrax)
& Fanny Chiarello (in Colline) 

jeudi 22 janvier 2026

Un million d'étoiles

28 juillet
(17/17)

    C'est le dernier jour. Le jour du dernier détour de cette escapade. Il y a des amis que je n'ai pas revus depuis le commencement de la pandémie. (C'est la phrase la plus romanesque de ce carnet de voyage, non ? Nous sommes dans une normalité où il n'y a pas besoin de préciser de quelle pandémie il s'agit... Pour la plupart des gens, ces gens qui constituent un "milieu" environnemental dont le potentiel de dangerosité ne saute aux yeux que des paranoïaques pessimistes dans mon genre, la pandémie de Covid 19 est une affaire classée et elle n'en annonce pas forcément de suivantes plus catastrophiques encore. Est-ce la raison pour laquelle mes amis limousins et moi ne nous sommes-nous pas revus depuis tout ce temps ? Pourquoi maintenant ?) La dernière fois, des confitures m'avaient été offertes et j'avais promis de rapporter les bocaux car on en manque toujours quand on confectionne beaucoup de confitures. Depuis cinq ans les bocaux vides sont dans une cagette près de ma porte où je les vois chaque fois que j'entre ou sors de chez moi. Je n'ai pas pensé à les emporter. Comme un symbole de culpabilité. Un crime de lèse-amitié.
    Je n'avais pas prémédité ma visite et je ne préviens personne. J'appelle depuis le jardin, je fais tinter la cloche. Tout le monde est là. Ils n'ont pas changé. Il y a un bébé en plus, qui lui aussi se réjouit de me voir. On se raconte un peu. On aurait sûrement plus à se dire, ou peut-être pas, peut-être qu'après avoir fait le tour (du passé) on se réinstallerait dans une évidence présente, celle d'un quotidien sans plus rien à rattraper. J'ai annoncé d'emblée que je ne resterais pas dormir, que je souhaitais rouler la nuit afin de n'avoir pas trop de route à faire le lendemain. Ça se tient. Si je restais dormir, je ne voudrais plus repartir. Je connais le charme de cette maison, de cette famille. On dîne sur le pouce et sur la terrasse, les vacances se concluent en bonne compagnie. Aura été expérimentée la possibilité de rester sociable malgré l'hostilité effarante de l'époque. Quoique je bénéficie surtout d'avantages (on parle sociologiquement de "privilèges") qui me permettent de croire en des possibilités et en l'amoindrissement des dangers. Pensée solidaire pour tous les étrangers de France (et d'ailleurs). Sur la route, un million d'étoiles m'invitent à pisser dehors.

mardi 20 janvier 2026

Mouche folle

27 juillet
(16/17)

    L'amplitude de mes enjambées me permet d'aller plus vite que la randonneuse qui me devance sur le bas-côté de la départementale. Marcher ici n'est pas amusant, il n'y pas lieu de musarder. On compare nos cartes, la mienne est toujours périmée et à l'échelle trop petite. La randonneuse prévoit une étape deux fois moindre que la mienne mais elle chemine depuis une semaine avec plus de cohérence que mes boucles de mouche folle. Je m'étonne encore de mon affabilité nouvelle, inédite, cette personne que je suis devenue. Pour un peu je serais séduisant. (Pour un peu je m'acheminerais vers un avenir de vieux raseur.)
    Il y a loin du lac au sommet du volcan – et retour. Il y a surtout beaucoup de monde sur le volcan, des touristes arrivés là en téléphérique. Je ne m'y attendais pas, beaucoup moins affable du coup, je m'enfuis sur le versant opposé. Un groupe de quatre mecs en surplomb me vannent parce que je porte des lunettes de glacier. On en reparlera quand vous aurez mon âge et la vue défaillante, suis-je tenté de rétorquer – mais comme ce serait vraiment une réflexion de vieux con, à la place je souris. Être sociable pour n'être pas soi-même hostile ? Le soir, je passe devant un bar, évitant peureusement de croiser le regard des rugbymen.
    La personne que je serais devenu s'efface devant la moquerie ou la menace. Il y a encore du chemin à faire. Trente-cinq kilomètres ce jour-ci, dont deux petites Tour Eiffel montées et descendues. Comme on fatigue ses émotions dérangeantes. Comme on y substitue une fierté valide – la chance d'être (relativement) grand, de ne pas s'être cassé une jambe dans un pierrier, de ne pas avoir été agressé par les fachos qui hantent mes rêves, de n'avoir pas besoin de téléphérique. Des vacanciers en SUV me donnent de l'eau. Je quitte l'emplacement où je comptais m'endormir, à cause d'une nouba de scouts qui hurlent sur de la techno.

jeudi 15 janvier 2026

Dans la lumière

26 juillet
(15/n)

Dans la lumière de la fin de matinée, avant que je parte, ma mère me fait visiter son petit musée personnel d'œuvres en verre et en céramique. C'est son âme singulière, là, qui miroite sous les rayons du soleil. Sa passion à elle, sa collection commencée peu de temps avant la retraite, avec le peu d'argent qu'elle gagnait, une première audace, une petite folie, un cadeau offert à soi-même. Personne dans son entourage (je m'y inclus) ne partageait cet engouement, ne voyait la beauté, ne ressentait l'émotion. Elle s'était abonnée à des revues spécialisées, elle connaissait toutes les bonnes galeries de Paris, les artistes du monde entier. Elle y allait pour regarder la plupart du temps, les pièces étant hors de prix pour elle. Parfois cependant elle craquait. Pour un tout petit verre, ou pour le bol d'un créateur encore sous-coté, voire inconnu. Elle regarde ses œuvres chaque jour, leurs transparences éclairées à tour de rôle sur le rebord d'une fenêtre selon la course du soleil. Ou celles qui sont disposées dans le meuble à étagères, souvent trop haut pour qu'elle puisse désormais les atteindre. Elle me les montre, me raconte leur provenance, le jour où elle n'a pas pu résister, la technique de chaque artisan. J'en prends une ou deux entre mes mains, aussi fragiles que je perçois ma mère elle-même. Je retiens une forte envie de pleurer – tandis que ma mère connaît un regain d'énergie et même, dirais-je, de joie. Ces objets sont beaux, ma mère les aime, je ne veux pas avoir à en hériter, qu'elle ne soit plus là pour les admirer. Un jour prochain, il y aura évaluation, répartition, éparpillement, on les emballera soigneusement dans de petits cercueils transitoires, ce sera horrible. Ma mère est sereine à présent. On a pris une photo de moi avec mon chapeau, des photos de nous deux où l'on sourit bravement face à l'objectif, mon bras sur son épaule si frêle. Elle me fait au revoir avec la main depuis le seuil de la maison tandis que j'enclenche la marche arrière. Au revoir, au revoir, merci, sois prudent, à bientôt ! Je roule en biais par rapport à la plus directe route du retour, demain je marcherai longuement, toute la journée, à m'en épuiser, et j'épuiserai dans le même temps les émotions trop tristes. Je m'arrête pour la nuit dans un village semblable à celui que j'ai quitté quelques heures plus tôt. Je marche en repérage jusqu'à voir les volcans du lendemain, depuis un champ parsemé de meules de foin. Au village un homme obèse et ivre sermonne un adolescent qui joue avec un ballon dans la rue. La marchande de journaux peine à baisser le store de sa boutique, donne des coups de perche maladroits. Je débloque le store en me hissant sur la pointe des pieds, elle me remercie avec effusion, "Quelle chance, d'être grand !"

mardi 13 janvier 2026

Quelle est la priorité ?

25 juillet
(14/n)
 
J'aurais aimé revoir une autre amie qui vit dans la région. Le matin, aux heures où elle se promène, je dors encore. A moi les promenades vespérales, celle-ci est la dernière, je repars demain. Les vignes sentent toujours la même odeur, le ciel est immuablement dégagé, les collines s'assombrissent à l'est et un léger flamboiement illumine en contre-jour l'église du village. Je m'enfonce sans nul bénéfice dans un maquis de faux chemin, sente de sangliers, ronces et toiles d'araignée, puis m'en extirpe, nostalgique.

Puis-je parler d'amie ? Nous ne nous sommes presque pas connus, et pas vus depuis plusieurs décennies. À peine nous écrivons-nous depuis quelques années. Cela a du sens mais ce sens est aberrant d'un point de vue plus raisonnable. Peut-être n'est-elle pas beaucoup plus raisonnable que moi. Quand elle ne me connaissait quasiment pas j'avais la prétention de la connaître mieux que quiconque l'aimerait moins que moi – et personne n'aurait su l'aimer plus. Elle me répond que ce ne sera pas possible cette fois-ci mais qu'elle profite bien de l'été, du vacarme des cigales et de la fraîcheur des promenades matinales.
 
L'homme de la maison discute un moment avec moi, j'aime bien, nos idées s'accordent dans les grandes lignes. L'époque n'est pas aux petites lignes – je parle ici d'urgence sociale et politique. Bref, nous parlons politique. Ou musique, je ne sais plus. Il me rappelle l'origine de son prénom et de ceux de ses frères : trois combattants antifascistes, amis de son père, assassinés. Cette histoire, cette réalité-là. Cette gravité de toute une existence, cette responsabilité. Moi j'ai longtemps pensé que mon prénom de fils de colonisé était un vœu de paix. Avant de découvrir qu'il évoquait surtout le lieu de naissance de mon père. En fait j'ignore quelle était la priorité, nostalgie ou espoir ?

jeudi 8 janvier 2026

L'ultime fragilité

24 juillet
(13/n)
 

    Dans la maison je suis témoin de la fragilité ultime. Du vieillissement inexorable d'un être essentiel, primordial, sans qui rien de ce qui est moi n'aurait été, et qui ne vivra pas éternellement. Devenir centenaire m'a toujours paru un minimum, peut-être le point à partir duquel il est raisonnable d'accepter de mourir un jour. Ma mère qui a encore de la marge ne partage pas cette conception. Je souhaite déraisonnablement qu'elle demeure aux avant-postes de ma propre existence. Dans le même temps j'assiste à la douleur du corps exténué, non par une bonne journée de marche en montagne mais par une vie entière d'efforts, de craintes, de devoirs, de compensations heureuses aussi (et de tout ce qui m'aura toujours échappé). Peut-on s'en contenter ? Qui suis-je pour en décider ?
    Dans les champs le soir, la terre exhale des senteurs que le soleil avait écrasées le jour durant. A l'odeur j'identifie les vignes qui ont été traitées outrageusement aux pesticides et celles qui relèvent toujours de la nature. A l'œil c'est non moins flagrant, rangées exemptes de toute vie végétale et animale d'un côté, fouillis d'herbes et de plantes, insectes et petits animaux qui s'y dissimulent de l'autre. Les raisins sont loin d'être comestibles. Je me souviens d'une époque où l'on chapardait des épis de maïs dans les champs pour les faire griller sur un feu de bois, rien de meilleur. Je ne me souviens pas avoir jamais mangé de raisin sur pied, peut-être est-ce l'une des raisons pour lesquelles je ne suis pas mort déjà. On survit comme on peut, souvent sans savoir.

mardi 6 janvier 2026

méli-mélo

23 juillet
(12/n)

    La plaine est hostile en ce temps de fascisation, bien qu'elle le soit un peu moins qu'on n'avait pu le craindre. Dans la région, l'extrême-droite est majoritaire aux élections. Dans le département. Dans le village.
    Je suis accueilli en bastion familial de gauche. La maire blonde permanentée invective les "bolchéviques" dans les rues. Un tortionnaire de l'Algérie française patrouille au milieu des vignes avec son chien et son petit-fils en treillis militaire taille enfant.
    J'ai mal au genou. Je rattrape en replay les étapes de montagne du Tour de France.
    Je rattrape la politique, les mails, les posts, je sens mon énergie être aspirée par l'écran de l'ordinateur. Ne plus marcher mais courir rattraper un retard pris vis-à-vis de l'ordi.
    L'ordinaire, l'ordonnateur.
    Je sens ma vitalité qui s'effiloche.
    Mais j'avais faim aussi. On me traite comme un coq en pâte, je finis les assiettes de toute la tablée.
    Le restaurateur vote peut-être pour le fascisme, comment ne pas suspecter ?
    Ça le chiffonne que je ne boive pas de vin, sa contrariété est-elle désir de partage, passion des valeurs traditionnelles et catholiques, considération de sa marge bénéficiaire ? Il me reproche de manquer au soutien des viticulteurs, je choisis de croire que c'est de l'humour. Je soutiens les maraîchers avec un méli-mélo de légumes.

samedi 3 janvier 2026

Un inconscient courage

22 juillet
(11/n)

    C'est jour de départ, adieu les montagnes, direction la plaine.
    Ultime balade le long d'une rivière, cela n'a pas grand intérêt si ce n'est de profiter de la fraîcheur, une dernière goulée avant immersion dans la canicule et l'hostilité que mon apparence basanée risque de susciter chez les bas du front (national).
    La nuit a été éprouvante, agitée de rêves violents où il s'agissait de protéger la veuve, l'orphelin, moi-même, d'être héros à corps défendant. Où j'étais contraint par orgueil à ne pas être lâche.
    C'est d'un tel dilemme que j'ai rêvé : d'une action qui déborde la honte (existentielle, largement inconsciente) en affrontant la peur (irrationnelle). La honte est le cœur de la peur secrète que cache la peur évidente. La honte appelle un débordement dans le rêve et par le rêve, comme le recours aux nombres imaginaires pour résoudre une impossibilité réelle (dans l'espace déjà parallèle en soi des mathématiques). C'est le i correspondant à la racine carrée de -1, soit le i² = -1. La honte est hideuse.
    À l'opposé se trouve – je m'en persuade – un inconscient courage avec lequel redescendre en plaine, et une fierté afférente qui n'aspire qu'à la joie.