Les Intouchables y déposaient les cadavres des vaches sacrées pour qu'ils ne polluent pas la cité. Ils les laissaient simplement au soleil brûlant et la nature faisait son œuvre. Je demandais à faire un arrêt et, étonnée, j'approchai d'un des monticules. Je m'attendais à ce qu'il soit fait de restes, avec la peau et les os desséchés par le soleil. Pourtant, de près, c'était autre chose : des sacs en plastique chiffonnés, à demi décomposés, avec le nom toujours visible de chaînes de magasins, des fils, des élastiques, des bouchons, des gobelets. Aucun suc digestif naturel ne pouvait venir à bout de la chimie humaine la plus élaborée. Les vaches se nourrissaient d'ordures qu'elles transportaient non digérées dans leur estomac. Voilà ce qui reste des vaches, me dit-on. Le corps disparaît, dévoré par les insectes et les rapaces. Reste ce qui est éternel. Les ordures.
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Elle avait minutieusement observé la disparition du petit corps d'une corneille sur le chemin vers les bois, qu'elle prenait tous les jours : chaque jour son cadavre s'estompait un peu plus, mangé par les chats et la pluie. Il était devenu de jour en jour un tas, puis un tas disloqué, puis des amas séparés, de la poussière, des traits, puis juste une couleur noire sur la terre autrefois battue par ses pas et qu'elle contournait avec respect maintenant. Elle n'y avait pas touché pour pouvoir regarder. Parfois, il lui semblait qu'il valait mieux laisser les choses là où elles étaient, et même là où elles n'étaient plus, où elles disparaissaient, pour pouvoir vraiment les voir, et les voir disparaître.
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Quand ils mouraient, ils se décomposaient et se transformaient en humus, un humus dans lequel, avec une infinie lenteur, les arbres enfonçaient leurs racines. Si quelqu'un avait l'idée de filmer un animal blessé ou malade qui partait se cacher pour mourir et ensuite la décomposition de son corps, en repassant le film à l'envers on verrait la terre se fendre, former un animal qui se lèverait et s'en irait. Si on usait du même procédé avec la forêt, le sol se fendrait de partout, comme sous une pluie de grenades, et partout la terre formerait des animaux qui se lèveraient et s'en iraient.
La terre, c'était la vie morte qui rendait le vivant possible.
Olga Tokarczuk (in Histoires bizarroïdes)
& Emmanuelle Salasc (in De lait et de laine)
& Karl Ove Knausgaard (in Les Loups de l'éternité)
La terre, c'était la vie morte qui rendait le vivant possible.
Olga Tokarczuk (in Histoires bizarroïdes)
& Emmanuelle Salasc (in De lait et de laine)
& Karl Ove Knausgaard (in Les Loups de l'éternité)




