jeudi 27 novembre 2025

Rhizomiques #231 (crustacés)

Ce n'était pas l'histoire d'amour du siècle, mais point n'en était besoin ; si vous appréciez sincèrement la compagnie d'une personne, si vous appréciez votre vie avec elle et ne voyez pas d'inconvénient à dormir avec elle, n'est-ce pas suffisant ? Avez-vous vraiment besoin d'être amoureux pour que la relation soit réelle, quel est le sens du mot réel, tant qu'il y a du respect et quelque chose qui ressemble à de l'amitié ? Elle passait plus de temps à y réfléchir quelle ne l'aurait souhaité, ce qui donnait à penser qu'il s'agissait d'une question non résolue, mais elle avait la conviction de pouvoir continuer longtemps ainsi, sans doute des années.
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Les ronflements de Lionel étaient étonnamment puissants pour cet homme long et maigre aux manières délicates. Ils avaient le pouvoir de pénétrer le sommeil de sa femme comme une perceuse s'enfonce dans un mur de Placoplâtre. Depuis trente ans, les rêves de Camille se modifiaient pour absorber ces ronflements. Elle se retrouvait souvent dans des aéroports, ou dans des avions vrombissants. Elle était dans des trains, bercée par le vacarme rythmé des roues. Elle avait affaire à des machines à coudre, des tondeuses à gazon, des tours à moteur. Parfois les ronflements de Lionel cédaient la place à des sons mouillés, à des gargouillements, et Camille se retrouvait en chemise de nuit, pieds nus, dans des vagues écumeuses. Quelle éternité qu'une nuit, et de quelles éternités sont composés nos longs mariages !
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Jonathan lui semblait être un homme qui croyait à une proximité toujours plus grande entre mari et femme, au partage des problèmes et au dépassement, difficile, des frictions qui menaient à une intimité toujours plus profonde et à une plus grande connaissance mutuelle. Alors que ce n'était absolument pas son cas, elle n'était tout simplement pas, et ne serait jamais, ce genre de personne. Ce décalage risquait de les rendre malheureux tous les deux parce qu'il impliquait que quelque chose d'immensément important pour chacun serait indéfiniment vécu sur le mode du manque ou de l'excès.
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- (…) je n’arrive pas à comprendre ce que tu as découvert exactement.
- Que les gens sont ensemble… un peu par hasard, en fait. Comme deux crabes qui se croiseraient sur une immense plage pleine de crabes et l’un des deux dirait Qu’est-ce que tu en penses ? et l’autre dirait Allez. Ils se prendraient par la pince et ils clopineraient ensemble, en crabe, chacun tirant d’un côté, ça partirait un peu par-ci, un peu par-là et ça continuerait d’avancer comme ça, cahin-caha, sans véritable nécessité.
- Sans nécessité ?
- Par hasard, quoi. Je vois des individus multiplier compromis et concessions pour convenir à quelqu’un et je me dis qu’ils pourraient tout aussi bien composer avec quelqu’un d’autre, quitte à consentir d’autres types de contorsions. Je ne saurais pas faire ça. Dès lors que quelqu’un ne m’agrée pas ou inversement, je sors. L’amour n’est pas censé nous aliéner, ce n’est pas une série d’ajustements comme quand on monte une porte de placard et qu’il faut desserrer un peu ici et resserrer un peu là. Je veux être entière face à une autre qui soit tout aussi entière que moi. 

 
Emily St John Mandel (in L'hôtel de verre)
& Joyce Carol Oates (in Middle Age: a Romance)
& Richard Ford (in Rien à déclarer)
& Fanny Chiarello (in L’évaporée)


mardi 25 novembre 2025

Rhizomiques #230 (épouses)

Elle fouille dans sa mémoire pour en extraire une citation d'Albert Cohen, sur laquelle elle était tombée en lisant Le livre de ma mère. Une citation lunaire qui glorifiait l'épouse perçant avec tendresse sur la peau de son mari un bubon plein de pus, trouvant ce geste plus beau que les élans passionnels d'Anna Karénine en personne.
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Depuis qu’un médecin de Géorgie lui avait dit que « tant qu’un homme a le cou plein, ferme et fort, sa santé sera bonne », Mme Wilson avait pris l’habitude de masser le cou du Dr Wilson tous les soirs avant le coucher, et d’y chercher boutons enflammés, grains de beauté sensibles, grosseurs, creux anormaux, etc. Jamais épouse ne fut aussi soucieuse de la santé de son mari qu’Ellen Wilson : j’espère ne pas faire un trop grand bond en avant dans mon récit en notant que, sur son lit de mort, en août 1914, Mme Wilson s’épuisa en questions anxieuses sur la santé de son mari, car la présidence des États-Unis qui reposait lourdement sur ses épaules exacerbait les nombreux maux physiques du pauvre homme.
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Au bout de presque trente ans de mariage, Luce n’est jamais tout à fait certaine du ton de son mari, ni de la signification de ses expressions faciales. Dédain pour son esprit obtus, compassion pour sa naïveté, affection envers son grand cœur ?
Ou alors toutes ou aucune de ces options ?
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Comment avait-elle pu devenir à ce point dépendante d'une autre personne ? La réponse, bien sûr, était d'une déprimante évidence : elle avait glissé dans la dépendance parce que c'était la solution la plus facile.

Chloé Delaume (in Ils appellent ça l'amour)
& Joyce Carol Oates (in Maudits)
& Joyce Carol Oates (in Pêcheurs entre les mains d’un dieu en colère)
& Emily St John Mandel (in L'hôtel de verre)


mercredi 19 novembre 2025

Rhizomiques #229 (apanage des riches)

Il parlait avec la douceur voire la gentillesse de qui a appris qu’un homme à la voix douce est un roi dans un pays de braillards.
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Il m'avait dit, un jour où il était entré dans mon bureau et m'avait trouvé sans cravate :
- La cravate est un symbole – non pas le symbole du pouvoir, mais d'un souci du pouvoir. Ceux qui portent des cravates n'appartiennent pas forcément à l'élite de la société, mais ils signalent aux autres, en en portant une, qu'ils souhaitent appartenir à l'élite. Au contraire, ceux qui ne portent pas de cravate affirment vouloir se révolter contre tout ce qu'il y a de plus important, ou pire, déclarent publiquement leur indifférence.
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Il avait le même regard que ces crétins d’hommes d’affaires assis, les jambes croisées, sur les bancs des parcs dans le centre de Houston, par les belles journées de printemps, le journal grand ouvert devant eux, à quelques centimètres de leur nez ; ces messieurs lisaient, en clignant des yeux derrière leurs verres à double foyer, les pages boursières pour s’assurer que leur petite pelote d’actions marchait bien, pendant qu’au-dessus de leurs têtes, les oies hurlaient en volant vers le nord dans un ciel d’un bleu éclatant. 
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Ils paraissaient ordinaires, vus de près. Ordinaires mais riches, avec tout ce qui était l'apanage des riches. Une belle peau, de bonnes dents, un corps choyé par des coachs personnels et des chefs à domicile. Des vêtements aux contours parfaitement nets même  quand le tissu était souple. Ce n'étaient pas des gens beaux – même Lenk, le plus séduisant d'entre eux en théorie, avait un air renfrogné qui le rendait presque laid. Mais ils étaient riches et leur argent les avait définis avec soin et précision.

Taiye Selasi (in Le ravissement des innocents)
& Luke Rhinehart (in Le fils de l'homme-dé)
& Rick Bass (in Là où se trouvait la mer)
& Naomi Alderman (in Le futur)

vendredi 14 novembre 2025

Rhizomiques #228 (maîtres et subalternes)

    Une présence relative, en surplomb absolu : c'était encore cela, être un homme, au siècle dernier. Un homme blanc, riche, puissant. Les autres s'étaient toujours efforcés d'apprendre à penser comme lui ; lui ne s'était jamais demandé comment pensaient les autres ; l'effort qu'ils fournissaient par nécessité, par besoin pur et simple, pour survivre auprès de lui, lui donnait l'illusion d'être universel. Son rapport au monde était celui d'un écrasement.
    Paul se souvenait de la seule fois où il l'avait croisé, l'homme n'avait pas daigné lui serrer la main (…). Ton père m'a regardé et ce qu'il a vu – c'est un métèque, dit-il à Amélia, mais pas exactement. Il n'y a pas de mots pour dire ce qu'il a vu, pas de mots que je puisse employer moi.
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« Tout le monde sait bien que le subalterne a tendance à sublimer, c'est-à-dire intérioriser, les ordres de son maître. La domination devient intériorisée et renforce ainsi le principe même de domination. Un peu comme... euh, ceux qui sont trop faibles pour se défendre contre la réalité et n'ont donc pas d'autre choix que de s'oblitérer eux-mêmes en s'identifiant à elle. Ils s'y soumettent, acceptant tacitement l'identité de la raison et de la domination, s'obstinant à reconnaître dans la loi du plus fort la norme de toute éternité. »
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Mais l'un des traits les plus marquants du Blanc occidental, c'est depuis toujours la conviction, fanatique et pour ainsi dire faite d'instincts, que ses idées sur le monde sont éminemment enviables et, qui plus est, que ceux qu'elles n'attirent pas ou qui, du moins, ne les les trouvent pas admirables sont des sauvages ou des ennemis.

Jakuta Alikavazovic (in L'avancée de la nuit)
& Dario Diofebi (in Paradise, Nevada)
& LeRoi Jones (in Le Peuple du Blues)


lundi 10 novembre 2025

Rhizomiques #227 (bulle intime)

Il était obsédé par le pouvoir. Lorsqu’il rencontrait des gens pour la première fois, il les jaugeait. S’il considérait son interlocuteur comme inférieur sur l’échelle du respect, il s’autorisait à aboyer et grogner. Si au contraire il estimait que la personne face à lui possédait quelque chose dont il avait besoin, il devenait tout doux et baveux.
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Il avait l’autoritarisme d’un homme petit en pleine forme physique qui en veut aux autres d’être obligé de lever la tête pour croiser leur regard.
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Il me parle de trop près, il n’a pas la notion de bulle intime – ou il en a une toute personnelle, une perception astigmate : il la voit loin alors qu’il est en plein dedans.

Kristin Eiriksdottir (in La matière du chaos)
& Joyce Carol Oates (in Nuit, néon)
& Fabrice Caro (in Journal d’un scénario)


jeudi 6 novembre 2025

Rhizomiques #226 (théâtralité masculine)

Il vivait dans une sorte de théâtralité masculine : l'effort, les muscles, l'épouse, la fille, le père, l'alcool, toujours l'alcool, dès qu'il était avec ses potes. Sa violence aussi était teintée de cette théâtralité. Donner des coups de poing dans les murs. Siffler dès qu'une fille passait devant un des chantiers sur lesquels il travaillait, coucher avec des filles dont il ne se souvenait même pas du nom. Se battre de temps en temps avec des mecs comme lui, être toujours de mauvaise humeur, se plaindre beaucoup, ne jamais lire, ne jamais écouter de la musique, ne jamais aller au cinéma.
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Il y a immanquablement une multitude de messages sous-jacents dans une poignée de main entre deux hommes de leur génération. C’est toujours à qui prendra le pouvoir. Je remarque que mon père accentue l’avantage de sa taille, alors qu’Alex se tient les jambes un peu trop écartées, comme s’il allait avoir besoin de se ramasser sur ses cuisses épaisses avant de bondir.
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    C’était une espèce de réunion de famille et les hommes étaient tous assis dans la cuisine en train de picoler et de fumer. On se marrait bien et je suis intervenu dans une conversation ; un truc basique, j’ai essayé de pas me laisser démonter. Mais l’oncle m’a tourné le dos. Il savait que j’étais forcé de l’entendre et il a murmuré une connerie sur les jeunes freluquets arrogants en disant qu’avant, quand la vieille génération parlait, même les chiens se taisaient.
    Ah ouais, ouaf ouaf, gros con.
    Vu l’état dans lequel ils nous ont laissé le monde ? De quelle génération il parlait ? Sans parler des membres de la famille, une conversation est une conversation et si un nouveau venu essaie de s’y joindre, alors on devrait l’encourager, non ? Pas lui coller un pain dans les dents. Et même si j’étais un freluquet, il fallait bien commencer quelque part. Et putain c’est quoi un freluquet les mecs je sais même pas, freluquet.

Camila Sosa Villada (in Histoire d'une domestication)
& Lily King  (in La pluie et le beau temps)
& James Kelman (in Faut être prudent au pays de la liberté)