mardi 20 janvier 2026

Mouche folle

27 juillet
(16/17)

    L'amplitude de mes enjambées me permet d'aller plus vite que la randonneuse qui me devance sur le bas-côté de la départementale. Marcher ici n'est pas amusant, il n'y pas lieu de musarder. On compare nos cartes, la mienne est toujours périmée et à l'échelle trop petite. La randonneuse prévoit une étape deux fois moindre que la mienne mais elle chemine depuis une semaine avec plus de cohérence que mes boucles de mouche folle. Je m'étonne encore de mon affabilité nouvelle, inédite, cette personne que je suis devenue. Pour un peu je serais séduisant. (Pour un peu je m'acheminerais vers un avenir de vieux raseur.)
    Il y a loin du lac au sommet du volcan – et retour. Il y a surtout beaucoup de monde sur le volcan, des touristes arrivés là en téléphérique. Je ne m'y attendais pas, beaucoup moins affable du coup, je m'enfuis sur le versant opposé. Un groupe de quatre mecs en surplomb me vannent parce que je porte des lunettes de glacier. On en reparlera quand vous aurez mon âge et la vue défaillante, suis-je tenté de rétorquer – mais comme ce serait vraiment une réflexion de vieux con, à la place je souris. Être sociable pour n'être pas soi-même hostile ? Le soir, je passe devant un bar, évitant peureusement de croiser le regard des rugbymen.
    La personne que je serais devenu s'efface devant la moquerie ou la menace. Il y a encore du chemin à faire. Trente-cinq kilomètres ce jour-ci, dont deux petites Tour Eiffel montées et descendues. Comme on fatigue ses émotions dérangeantes. Comme on y substitue une fierté valide – la chance d'être (relativement) grand, de ne pas s'être cassé une jambe dans un pierrier, de ne pas avoir été agressé par les fachos qui hantent mes rêves, de n'avoir pas besoin de téléphérique. Des vacanciers en SUV me donnent de l'eau. Je quitte l'emplacement où je comptais m'endormir, à cause d'une nouba de scouts qui hurlent sur de la techno.

jeudi 15 janvier 2026

Dans la lumière

26 juillet
(15/n)

Dans la lumière de la fin de matinée, avant que je parte, ma mère me fait visiter son petit musée personnel d'œuvres en verre et en céramique. C'est son âme singulière, là, qui miroite sous les rayons du soleil. Sa passion à elle, sa collection commencée peu de temps avant la retraite, avec le peu d'argent qu'elle gagnait, une première audace, une petite folie, un cadeau offert à soi-même. Personne dans son entourage (je m'y inclus) ne partageait cet engouement, ne voyait la beauté, ne ressentait l'émotion. Elle s'était abonnée à des revues spécialisées, elle connaissait toutes les bonnes galeries de Paris, les artistes du monde entier. Elle y allait pour regarder la plupart du temps, les pièces étant hors de prix pour elle. Parfois cependant elle craquait. Pour un tout petit verre, ou pour le bol d'un créateur encore sous-coté, voire inconnu. Elle regarde ses œuvres chaque jour, leurs transparences éclairées à tour de rôle sur le rebord d'une fenêtre selon la course du soleil. Ou celles qui sont disposées dans le meuble à étagères, souvent trop haut pour qu'elle puisse désormais les atteindre. Elle me les montre, me raconte leur provenance, le jour où elle n'a pas pu résister, la technique de chaque artisan. J'en prends une ou deux entre mes mains, aussi fragiles que je perçois ma mère elle-même. Je retiens une forte envie de pleurer – tandis que ma mère connaît un regain d'énergie et même, dirais-je, de joie. Ces objets sont beaux, ma mère les aime, je ne veux pas avoir à en hériter, qu'elle ne soit plus là pour les admirer. Un jour prochain, il y aura évaluation, répartition, éparpillement, on les emballera soigneusement dans de petits cercueils transitoires, ce sera horrible. Ma mère est sereine à présent. On a pris une photo de moi avec mon chapeau, des photos de nous deux où l'on sourit bravement face à l'objectif, mon bras sur son épaule si frêle. Elle me fait au revoir avec la main depuis le seuil de la maison tandis que j'enclenche la marche arrière. Au revoir, au revoir, merci, sois prudent, à bientôt ! Je roule en biais par rapport à la plus directe route du retour, demain je marcherai longuement, toute la journée, à m'en épuiser, et j'épuiserai dans le même temps les émotions trop tristes. Je m'arrête pour la nuit dans un village semblable à celui que j'ai quitté quelques heures plus tôt. Je marche en repérage jusqu'à voir les volcans du lendemain, depuis un champ parsemé de meules de foin. Au village un homme obèse et ivre sermonne un adolescent qui joue avec un ballon dans la rue. La marchande de journaux peine à baisser le store de sa boutique, donne des coups de perche maladroits. Je débloque le store en me hissant sur la pointe des pieds, elle me remercie avec effusion, "Quelle chance, d'être grand !"

mardi 13 janvier 2026

Quelle est la priorité ?

25 juillet
(14/n)
 
J'aurais aimé revoir une autre amie qui vit dans la région. Le matin, aux heures où elle se promène, je dors encore. A moi les promenades vespérales, celle-ci est la dernière, je repars demain. Les vignes sentent toujours la même odeur, le ciel est immuablement dégagé, les collines s'assombrissent à l'est et un léger flamboiement illumine en contre-jour l'église du village. Je m'enfonce sans nul bénéfice dans un maquis de faux chemin, sente de sangliers, ronces et toiles d'araignée, puis m'en extirpe, nostalgique.

Puis-je parler d'amie ? Nous ne nous sommes presque pas connus, et pas vus depuis plusieurs décennies. À peine nous écrivons-nous depuis quelques années. Cela a du sens mais ce sens est aberrant d'un point de vue plus raisonnable. Peut-être n'est-elle pas beaucoup plus raisonnable que moi. Quand elle ne me connaissait quasiment pas j'avais la prétention de la connaître mieux que quiconque l'aimerait moins que moi – et personne n'aurait su l'aimer plus. Elle me répond que ce ne sera pas possible cette fois-ci mais qu'elle profite bien de l'été, du vacarme des cigales et de la fraîcheur des promenades matinales.
 
L'homme de la maison discute un moment avec moi, j'aime bien, nos idées s'accordent dans les grandes lignes. L'époque n'est pas aux petites lignes – je parle ici d'urgence sociale et politique. Bref, nous parlons politique. Ou musique, je ne sais plus. Il me rappelle l'origine de son prénom et de ceux de ses frères : trois combattants antifascistes, amis de son père, assassinés. Cette histoire, cette réalité-là. Cette gravité de toute une existence, cette responsabilité. Moi j'ai longtemps pensé que mon prénom de fils de colonisé était un vœu de paix. Avant de découvrir qu'il évoquait surtout le lieu de naissance de mon père. En fait j'ignore quelle était la priorité, nostalgie ou espoir ?

jeudi 8 janvier 2026

L'ultime fragilité

24 juillet
(13/n)
 

    Dans la maison je suis témoin de la fragilité ultime. Du vieillissement inexorable d'un être essentiel, primordial, sans qui rien de ce qui est moi n'aurait été, et qui ne vivra pas éternellement. Devenir centenaire m'a toujours paru un minimum, peut-être le point à partir duquel il est raisonnable d'accepter de mourir un jour. Ma mère qui a encore de la marge ne partage pas cette conception. Je souhaite déraisonnablement qu'elle demeure aux avant-postes de ma propre existence. Dans le même temps j'assiste à la douleur du corps exténué, non par une bonne journée de marche en montagne mais par une vie entière d'efforts, de craintes, de devoirs, de compensations heureuses aussi (et de tout ce qui m'aura toujours échappé). Peut-on s'en contenter ? Qui suis-je pour en décider ?
    Dans les champs le soir, la terre exhale des senteurs que le soleil avait écrasées le jour durant. A l'odeur j'identifie les vignes qui ont été traitées outrageusement aux pesticides et celles qui relèvent toujours de la nature. A l'œil c'est non moins flagrant, rangées exemptes de toute vie végétale et animale d'un côté, fouillis d'herbes et de plantes, insectes et petits animaux qui s'y dissimulent de l'autre. Les raisins sont loin d'être comestibles. Je me souviens d'une époque où l'on chapardait des épis de maïs dans les champs pour les faire griller sur un feu de bois, rien de meilleur. Je ne me souviens pas avoir jamais mangé de raisin sur pied, peut-être est-ce l'une des raisons pour lesquelles je ne suis pas mort déjà. On survit comme on peut, souvent sans savoir.

mardi 6 janvier 2026

méli-mélo

23 juillet
(12/n)

    La plaine est hostile en ce temps de fascisation, bien qu'elle le soit un peu moins qu'on n'avait pu le craindre. Dans la région, l'extrême-droite est majoritaire aux élections. Dans le département. Dans le village.
    Je suis accueilli en bastion familial de gauche. La maire blonde permanentée invective les "bolchéviques" dans les rues. Un tortionnaire de l'Algérie française patrouille au milieu des vignes avec son chien et son petit-fils en treillis militaire taille enfant.
    J'ai mal au genou. Je rattrape en replay les étapes de montagne du Tour de France.
    Je rattrape la politique, les mails, les posts, je sens mon énergie être aspirée par l'écran de l'ordinateur. Ne plus marcher mais courir rattraper un retard pris vis-à-vis de l'ordi.
    L'ordinaire, l'ordonnateur.
    Je sens ma vitalité qui s'effiloche.
    Mais j'avais faim aussi. On me traite comme un coq en pâte, je finis les assiettes de toute la tablée.
    Le restaurateur vote peut-être pour le fascisme, comment ne pas suspecter ?
    Ça le chiffonne que je ne boive pas de vin, sa contrariété est-elle désir de partage, passion des valeurs traditionnelles et catholiques, considération de sa marge bénéficiaire ? Il me reproche de manquer au soutien des viticulteurs, je choisis de croire que c'est de l'humour. Je soutiens les maraîchers avec un méli-mélo de légumes.

samedi 3 janvier 2026

Un inconscient courage

22 juillet
(11/n)

    C'est jour de départ, adieu les montagnes, direction la plaine.
    Ultime balade le long d'une rivière, cela n'a pas grand intérêt si ce n'est de profiter de la fraîcheur, une dernière goulée avant immersion dans la canicule et l'hostilité que mon apparence basanée risque de susciter chez les bas du front (national).
    La nuit a été éprouvante, agitée de rêves violents où il s'agissait de protéger la veuve, l'orphelin, moi-même, d'être héros à corps défendant. Où j'étais contraint par orgueil à ne pas être lâche.
    C'est d'un tel dilemme que j'ai rêvé : d'une action qui déborde la honte (existentielle, largement inconsciente) en affrontant la peur (irrationnelle). La honte est le cœur de la peur secrète que cache la peur évidente. La honte appelle un débordement dans le rêve et par le rêve, comme le recours aux nombres imaginaires pour résoudre une impossibilité réelle (dans l'espace déjà parallèle en soi des mathématiques). C'est le i correspondant à la racine carrée de -1, soit le i² = -1. La honte est hideuse.
    À l'opposé se trouve – je m'en persuade – un inconscient courage avec lequel redescendre en plaine, et une fierté afférente qui n'aspire qu'à la joie.

mardi 30 décembre 2025

Je ne suis pas un ours

21 juillet
(10/n)

Mais je ne suis pas un ours, me dis-je en renonçant à contourner par la pente raide de la forêt l'éboulis du chemin qui longeait la rivière. Je redescends, en sueur, couvert de griffures de ronces et de fils d'araignées. Et pourtant : "Ça passe, m'assurent deux radieuses randonneuses arrivées en sens inverse, il suffit de grimper d'une cinquantaine de mètres et tu retrouveras un sentier". Au bout d'une centaine de mètres harassants je comprends qu'elles étaient des ensorceleuses – et que je ne suis toujours pas un ours. Pas de sentier. Je redescends à nouveau – et retrouve le sentier... Aussi miro qu'un ours, l'odorat en moins. Ce n'est que le début. Rincé et je n'ai pas encore commencé l'ascension de mes trois ou quatre tours Eiffel quotidiennes. Toujours dans la forêt, longeant une rivière en furie. Un jogger surgit derrière moi et m'effraie comme s'il était... un ours ? Oh, cette journée promet. Voici une vieille chienne à présent, si placide que je propose au couple qui la promène de la leur emprunter ; aucun des trois n'est d'accord. Voici le territoire des moutons, plus haut. Et de leurs chiens protecteurs, le patou porte un collier acéré au cou –  pour le cas où je serais un loup. Il accepte ma main sur sa tête. Il accepte que je chemine lentement au milieu des brebis, de leurs crottes et pissats compulsifs. C'est méditatif. La pluie menace, ça y est, elle tombe. Je suis presque arrivé au refuge. J'y cours. L'aide-gardienne m'enjoint d'enlever mes chaussures. Elle est plongée dans son ordi. Je me réconforte d'une part de tarte. Hors de prix, cuisinée sans cœur, avec un schprout de chantilly industrielle. La gardienne me chasse de sa cuisine où j'allais déposer voire laver mon assiette – "C'est privé !" Leur chatte est énorme, main dans sa fourrure tandis que l'orage tonne et se déchaîne. Rafales démentes, hors de question de repartir là-dedans. Je me sens comme derrière le grillage de mon utilitaire, après les ensorceleuses, les gardiennes de prison. D'autres réfugiés, randonneurs moins pressés que moi, sortent du dortoir, apparaissent en crocs et en chaussettes dans la salle commune. Ça marine, ça cocote, je finis par m'enfuir, au diable la tempête ! Et la tempête s'en va au diable, à peine ai-je dévalé une centaine de mètres. Même le soleil revient, aveugler les nuages en contrebas.