mardi 30 décembre 2025

Je ne suis pas un ours

21 juillet
(9/n)

Mais je ne suis pas un ours, me dis-je en renonçant à contourner par la pente raide de la forêt l'éboulis du chemin qui longeait la rivière. Je redescends, en sueur, couvert de griffures de ronces et de fils d'araignées. Et pourtant : "Ça passe, m'assurent deux radieuses randonneuses arrivées en sens inverse, il suffit de grimper d'une cinquantaine de mètres et tu retrouveras un sentier". Au bout d'une centaine de mètres harassants je comprends qu'elles étaient des ensorceleuses – et que je ne suis toujours pas un ours. Pas de sentier. Je redescends à nouveau – et retrouve le sentier... Aussi miro qu'un ours, l'odorat en moins. Ce n'est que le début. Rincé et je n'ai pas encore commencé l'ascension de mes trois ou quatre tours Eiffel quotidiennes. Toujours dans la forêt, longeant une rivière en furie. Un jogger surgit derrière moi et m'effraie comme s'il était... un ours ? Oh, cette journée promet. Voici une vieille chienne à présent, si placide que je propose au couple qui la promène de la leur emprunter ; aucun des trois n'est d'accord. Voici le territoire des moutons, plus haut. Et de leurs chiens protecteurs, le patou porte un collier acéré au cou –  pour le cas où je serais un loup. Il accepte ma main sur sa tête. Il accepte que je chemine lentement au milieu des brebis, de leurs crottes et pissats compulsifs. C'est méditatif. La pluie menace, ça y est, elle tombe. Je suis presque arrivé au refuge. J'y cours. L'aide-gardienne m'enjoint d'enlever mes chaussures. Elle est plongée dans son ordi. Je me réconforte d'une part de tarte. Hors de prix, cuisinée sans cœur, avec un schprout de chantilly industrielle. La gardienne me chasse de sa cuisine où j'allais déposer voire laver mon assiette – "C'est privé !" Leur chatte est énorme, main dans sa fourrure tandis que l'orage tonne et se déchaîne. Rafales démentes, hors de question de repartir là-dedans. Je me sens comme derrière le grillage de mon utilitaire, après les ensorceleuses, les gardiennes de prison. D'autres réfugiés, randonneurs moins pressés que moi, sortent du dortoir, apparaissent en crocs et en chaussettes dans la salle commune. Ça marine, ça cocote, je finis par m'enfuir, au diable la tempête ! Et la tempête s'en va au diable, à peine ai-je dévalé une centaine de mètres. Même le soleil revient, aveugler les nuages en contrebas.