mardi 13 janvier 2026

Quelle est la priorité ?

25 juillet
(14/n)
 
J'aurais aimé revoir une autre amie qui vit dans la région. Le matin, aux heures où elle se promène, je dors encore. A moi les promenades vespérales, celle-ci est la dernière, je repars demain. Les vignes sentent toujours la même odeur, le ciel est immuablement dégagé, les collines s'assombrissent à l'est et un léger flamboiement illumine en contre-jour l'église du village. Je m'enfonce sans nul bénéfice dans un maquis de faux chemin, sente de sangliers, ronces et toiles d'araignée, puis m'en extirpe, nostalgique.

Puis-je parler d'amie ? Nous ne nous sommes presque pas connus, et pas vus depuis plusieurs décennies. À peine nous écrivons-nous depuis quelques années. Cela a du sens mais ce sens est aberrant d'un point de vue plus raisonnable. Peut-être n'est-elle pas beaucoup plus raisonnable que moi. Quand elle ne me connaissait quasiment pas j'avais la prétention de la connaître mieux que quiconque l'aimerait moins que moi – et personne n'aurait su l'aimer plus. Elle me répond que ce ne sera pas possible cette fois-ci mais qu'elle profite bien de l'été, du vacarme des cigales et de la fraîcheur des promenades matinales.
 
L'homme de la maison discute un moment avec moi, j'aime bien, nos idées s'accordent dans les grandes lignes. L'époque n'est pas aux petites lignes – je parle ici d'urgence sociale et politique. Bref, nous parlons politique. Ou musique, je ne sais plus. Il me rappelle l'origine de son prénom et de ceux de ses frères : trois combattants antifascistes, amis de son père, assassinés. Cette histoire, cette réalité-là. Cette gravité de toute une existence, cette responsabilité. Moi j'ai longtemps pensé que mon prénom de fils de colonisé était un vœu de paix. Avant de découvrir qu'il évoquait surtout le lieu de naissance de mon père. En fait j'ignore quelle était la priorité, nostalgie ou espoir ?

jeudi 8 janvier 2026

L'ultime fragilité

24 juillet
(13/n)
 

    Dans la maison je suis témoin de la fragilité ultime. Du vieillissement inexorable d'un être essentiel, primordial, sans qui rien de ce qui est moi n'aurait été, et qui ne vivra pas éternellement. Devenir centenaire m'a toujours paru un minimum, peut-être le point à partir duquel il est raisonnable d'accepter de mourir un jour. Ma mère qui a encore de la marge ne partage pas cette conception. Je souhaite déraisonnablement qu'elle demeure aux avant-postes de ma propre existence. Dans le même temps j'assiste à la douleur du corps exténué, non par une bonne journée de marche en montagne mais par une vie entière d'efforts, de craintes, de devoirs, de compensations heureuses aussi (et de tout ce qui m'aura toujours échappé). Peut-on s'en contenter ? Qui suis-je pour en décider ?
    Dans les champs le soir, la terre exhale des senteurs que le soleil avait écrasées le jour durant. A l'odeur j'identifie les vignes qui ont été traitées outrageusement aux pesticides et celles qui relèvent toujours de la nature. A l'œil c'est non moins flagrant, rangées exemptes de toute vie végétale et animale d'un côté, fouillis d'herbes et de plantes, insectes et petits animaux qui s'y dissimulent de l'autre. Les raisins sont loin d'être comestibles. Je me souviens d'une époque où l'on chapardait des épis de maïs dans les champs pour les faire griller sur un feu de bois, rien de meilleur. Je ne me souviens pas avoir jamais mangé de raisin sur pied, peut-être est-ce l'une des raisons pour lesquelles je ne suis pas mort déjà. On survit comme on peut, souvent sans savoir.

mardi 6 janvier 2026

méli-mélo

23 juillet
(12/n)

    La plaine est hostile en ce temps de fascisation, bien qu'elle le soit un peu moins qu'on n'avait pu le craindre. Dans la région, l'extrême-droite est majoritaire aux élections. Dans le département. Dans le village.
    Je suis accueilli en bastion familial de gauche. La maire blonde permanentée invective les "bolchéviques" dans les rues. Un tortionnaire de l'Algérie française patrouille au milieu des vignes avec son chien et son petit-fils en treillis militaire taille enfant.
    J'ai mal au genou. Je rattrape en replay les étapes de montagne du Tour de France.
    Je rattrape la politique, les mails, les posts, je sens mon énergie être aspirée par l'écran de l'ordinateur. Ne plus marcher mais courir rattraper un retard pris vis-à-vis de l'ordi.
    L'ordinaire, l'ordonnateur.
    Je sens ma vitalité qui s'effiloche.
    Mais j'avais faim aussi. On me traite comme un coq en pâte, je finis les assiettes de toute la tablée.
    Le restaurateur vote peut-être pour le fascisme, comment ne pas suspecter ?
    Ça le chiffonne que je ne boive pas de vin, sa contrariété est-elle désir de partage, passion des valeurs traditionnelles et catholiques, considération de sa marge bénéficiaire ? Il me reproche de manquer au soutien des viticulteurs, je choisis de croire que c'est de l'humour. Je soutiens les maraîchers avec un méli-mélo de légumes.

samedi 3 janvier 2026

Un inconscient courage

22 juillet
(11/n)

    C'est jour de départ, adieu les montagnes, direction la plaine.
    Ultime balade le long d'une rivière, cela n'a pas grand intérêt si ce n'est de profiter de la fraîcheur, une dernière goulée avant immersion dans la canicule et l'hostilité que mon apparence basanée risque de susciter chez les bas du front (national).
    La nuit a été éprouvante, agitée de rêves violents où il s'agissait de protéger la veuve, l'orphelin, moi-même, d'être héros à corps défendant. Où j'étais contraint par orgueil à ne pas être lâche.
    C'est d'un tel dilemme que j'ai rêvé : d'une action qui déborde la honte (existentielle, largement inconsciente) en affrontant la peur (irrationnelle). La honte est le cœur de la peur secrète que cache la peur évidente. La honte appelle un débordement dans le rêve et par le rêve, comme le recours aux nombres imaginaires pour résoudre une impossibilité réelle (dans l'espace déjà parallèle en soi des mathématiques). C'est le i correspondant à la racine carrée de -1, soit le i² = -1. La honte est hideuse.
    À l'opposé se trouve – je m'en persuade – un inconscient courage avec lequel redescendre en plaine, et une fierté afférente qui n'aspire qu'à la joie.

mardi 30 décembre 2025

Je ne suis pas un ours

21 juillet
(10/n)

Mais je ne suis pas un ours, me dis-je en renonçant à contourner par la pente raide de la forêt l'éboulis du chemin qui longeait la rivière. Je redescends, en sueur, couvert de griffures de ronces et de fils d'araignées. Et pourtant : "Ça passe, m'assurent deux radieuses randonneuses arrivées en sens inverse, il suffit de grimper d'une cinquantaine de mètres et tu retrouveras un sentier". Au bout d'une centaine de mètres harassants je comprends qu'elles étaient des ensorceleuses – et que je ne suis toujours pas un ours. Pas de sentier. Je redescends à nouveau – et retrouve le sentier... Aussi miro qu'un ours, l'odorat en moins. Ce n'est que le début. Rincé et je n'ai pas encore commencé l'ascension de mes trois ou quatre tours Eiffel quotidiennes. Toujours dans la forêt, longeant une rivière en furie. Un jogger surgit derrière moi et m'effraie comme s'il était... un ours ? Oh, cette journée promet. Voici une vieille chienne à présent, si placide que je propose au couple qui la promène de la leur emprunter ; aucun des trois n'est d'accord. Voici le territoire des moutons, plus haut. Et de leurs chiens protecteurs, le patou porte un collier acéré au cou –  pour le cas où je serais un loup. Il accepte ma main sur sa tête. Il accepte que je chemine lentement au milieu des brebis, de leurs crottes et pissats compulsifs. C'est méditatif. La pluie menace, ça y est, elle tombe. Je suis presque arrivé au refuge. J'y cours. L'aide-gardienne m'enjoint d'enlever mes chaussures. Elle est plongée dans son ordi. Je me réconforte d'une part de tarte. Hors de prix, cuisinée sans cœur, avec un schprout de chantilly industrielle. La gardienne me chasse de sa cuisine où j'allais déposer voire laver mon assiette – "C'est privé !" Leur chatte est énorme, main dans sa fourrure tandis que l'orage tonne et se déchaîne. Rafales démentes, hors de question de repartir là-dedans. Je me sens comme derrière le grillage de mon utilitaire, après les ensorceleuses, les gardiennes de prison. D'autres réfugiés, randonneurs moins pressés que moi, sortent du dortoir, apparaissent en crocs et en chaussettes dans la salle commune. Ça marine, ça cocote, je finis par m'enfuir, au diable la tempête ! Et la tempête s'en va au diable, à peine ai-je dévalé une centaine de mètres. Même le soleil revient, aveugler les nuages en contrebas.
 

 

vendredi 26 décembre 2025

Sanglier loup brebis patou

20 juillet
(9/n)

    J'ai à nouveau changé de vallée, jamais pareilles, toujours semblables.
    Depuis les premiers pas sur le sentier on aperçoit l'objectif du jour – une paroi abrupte qui forme comme un mur entre deux sommets, supposée être un col mais ne faudra-t-il pas plutôt bénéficier d'un Sésame, ouvre-toi ? On serpente le long des torrents, puis d'un versant à l'autre, s'élevant lentement. Puis en lacets serrés. Je plaque de la boue sur mes mollets et mes genoux afin de prévenir la brûlure du soleil. Sanglier je me vautrerais tout entier dans la souille.
    Dans l'abreuvoir, l'eau a pris des teintes rouille.
    Les fleurs se répartissent une infinité de couleurs enthousiastes.
    Au sommet la vue plonge et rafraîchit les perspectives – la paix aussi est enthousiasmante.
    Je redescends, la roche s'avère friable et tranchante. Les rochers bordant le torrent sont instables, mon pied ripe – et je m'écorche, béni des dieux, au lieu de me briser le tibia.    
    La nuit tombe alors que je rejoins la route, une brebis a sauté par dessus sa clôture et erre sur le bitume, un patou non moins désemparé, resté du bon côté, m'interdit d'approcher. Comme si j'étais un loup.
 

 

mardi 23 décembre 2025

Jubilation

19 juillet
(8/n)

    Le mari d’Élisabeth m'apprenait la veille que "retraite" se disait "jubilation" en espagnol. Je le croise au matin dans le village, en allant remplir ma gourde. Il me conseille d'aller découvrir la vallée d'à-côté. Le pays de ceux qu'on interdisait à sa femme, quarante ans plus tôt, de fréquenter. (Pour qu'au final arrive un pur étranger, du Sud d'au-delà de la frontière, qui allait l'emmener plus au nord.)
    Il est vrai que la vallée d'à-côté est plus belle. Quelques nuages font leur apparition, éclipsant la canicule. Je grimpe aux lacs, face aux glaciers. Il pleut doucement sur le plateau, l'atmosphère empreinte de silence est féérique.
    Je jubile, c'est de tous les âges.
    Repensant au besoin de parler à des gens. Et si nous avions tous besoin de dire (un savoir, une pensée en cours d'élaboration, des découvertes et enthousiasmes) ? (Si nous étions aussi bien la vieille dame qui nous aborde au supermarché pour commenter le degré de maturité des avocats ?) Si, contrairement à ce que je me raconte habituellement, je n'étais pas fondé à me suffire à moi-même ? 
    Et se pourrait-il que l'environnement immédiat de toute mon existence sociale n'ait pas à être appréhendé par un sentiment d'hostilité ? (J'anticipe ma descente des prochains jours dans un Sud gangrené par le racisme...)