jeudi 16 juillet 2026

Rhizomiques #253 (Intelligence conversationnelle)

- Bonsoir, maman. Ne t’inquiète pas, tout va bien. Excuse-moi de t’appeler si tard. Tu dormais ?
- Oui. Il est quelle heure ? On est au milieu de la nuit, non ?
- Oui.
Je regrettai d’avoir appelé. Je ne savais pas quoi lui dire, ni même si j’avais quoi que ce soi à lui dire.
- Que se passe-t-il ?
- Rien de spécial. Du moins…
- Du moins ?
J’inspirai.
- Je ne suis pas rentrée à la maison ce soir. J’ai décidé de dormir à l’hôtel.
- pourquoi donc ?
Elle me parlait d’une voix si neutre et si sèche que je devais lutter contre l’impression d’être rejetée. Elle était toujours comme ça. Cela ne tenait pas à moi.
- Je ne sais pas. Sincèrement, je ne sais pas.
- Tu pleures ?
Je ne répondis pas. (…)
- Que dirais-tu qu’on se voie demain pour en discuter à tête reposée ?
- D’accord.
- Va te coucher, repose-toi un peu. Tout t’apparaîtra sous un jour différent quand tu te réveilleras. À demain.
- Merci.
- De rien. Bonne nuit.
- Bonne nuit, répondis-je, mais elle avait déjà raccroché.
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- Bonjour, ma chérie, dit le bot.
J’ai choisi l’option Mère. La voix simule une femme d’une cinquantaine d’années, au timbre chaud, grave, à l’élocution posée, presque flegmatique.
- Bonjour.
- Qu’est-ce qui t’arrive, ma petite ?
En dépit de ma propre expérience, je m’étonne toujours de constater à quelle vitesse on oublie qu’on est en train de parler à une machine. Sa vois et ses capacités de réaction ne se distinguent quasiment pas de celles d’un humain. (…)
- Je n’arrive pas à dormir, dis-je.
- Ma pauvre. Tu as pris un cachet ?
- Oui.
- Tu penses à quelque chose en particulier qui t’empêche de dormir ?
- Mon travail.
La voix, à l’autre bout du fil, se met à rire.
- Tu travailles trop, comme d’habitude, ma chérie.
- Je n’avance pas.
- Mais là, tout de suite, tu n’as pas besoin d’avancer.
- C’est vrai.
- Je suis fière de toi, que tu avances ou pas, dit la voix.
Je laisse ses paroles résonner en moi. Je me sens déjà mieux. Peut-être que si je lui parle encore un peu, je finirai par réussir à m’endormir.
(…)
- La vie est précieuse, tu as raison, ma chérie, répond la voix. La vie est notre bien le plus précieux.
Et s’il c’était une vraie femme en train de me parler ? S’il y avait vraiment quelqu’un dans une pièce sombre, au bout du fil ? Quelqu’un qui s’inquiète réellement pour moi ?
(…)
- Tu as bien raison, dit le bot. Je suis contente que tu sois devenue une jeune femme aussi raisonnable. Tu te souviens de ce que je te répétais quand tu étais petite ? Estimons-nous heureux.
- Oui, maman, dis-je. Tout à fait. Estimons-nous heureux.
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Maman ! Je me suis mise à pleurer intérieurement. Maman, j'ai tellement peur ! Et la gentille mère que je me suis fabriquée au fil des années m'a répondu : Oui, je sais.

Karl Ove Knausgaard (in L’Étoile du matin)
& Julia von Lucadou (in Sauter des gratte-ciels)
Elizabeth Strout (in Oh William!)