jeudi 12 mars 2026

Rhizomiques #243 (eden canini)

Le biologiste du début du XXème siècle Jacob von Uexküll disait que, lorsqu’un chien court, il meut ses pattes alors que, lorsqu’un ourson court, ses pattes le meuvent. On pourrait donc en dire autant des poulpes – et sans doute est-ce partiellement vrai des humains, mais rares sont ceux qui en font vraiment l’expérience.
---
Ils surent tous qu'elle était là parce qu'ils virent par les fenêtres deux grands chiens sans laisse caracoler dans la cour, labourer les belles de jour, renverser le mobilier de jardin, puis piler net pour creuser un trou dans l'herbe en faisant voler des mottes de terre là où ils avaient détecté la présence d'une proie, sans oublier de pisser et de déposer leurs mottes de merde avant de disparaître.
---
Le chien relève la tête vers moi, fougueux et débordant d’attente. Ici & maintenant et rien d’autre, d’une prodigieuse stupidité, et je l’aime. Nous marchons dans le crépuscule vers le fjord, il court derrière moi, l’instant d’après il est devant moi, il s’arrête, lève sa patte boiteuse, lâche une goutte, se tourne pour me regarder, n’est que pure attente, de quoi, de rien, ici et maintenant, et zim le voilà parti, après quoi il émerge des buissons un peu plus loin sur le chemin, reniflant l’herbe avec sa truffe, en quête d’une crotte étrangère ou d’une quelconque pourriture dans laquelle il pourra rouler son envie de vivre.

Vinciane Despret (in Autobiographie d’un poulpe)
& Richard Ford (in Rien à déclarer)
& Madame Nielsen (in Lamento
[traduction Jean-Baptiste Coursaud]