jeudi 15 janvier 2026

Dans la lumière

26 juillet
(15/n)

Dans la lumière de la fin de matinée, avant que je parte, ma mère me fait visiter son petit musée personnel d'œuvres en verre et en céramique. C'est son âme singulière, là, qui miroite sous les rayons du soleil. Sa passion à elle, sa collection commencée peu de temps avant la retraite, avec le peu d'argent qu'elle gagnait, une première audace, une petite folie, un cadeau offert à soi-même. Personne dans son entourage (je m'y inclus) ne partageait cet engouement, ne voyait la beauté, ne ressentait l'émotion. Elle s'était abonnée à des revues spécialisées, elle connaissait toutes les bonnes galeries de Paris, les artistes du monde entier. Elle y allait pour regarder la plupart du temps, les pièces étant hors de prix pour elle. Parfois cependant elle craquait. Pour un tout petit verre, ou pour le bol d'un créateur encore sous-coté, voire inconnu. Elle regarde ses œuvres chaque jour, leurs transparences éclairées à tour de rôle sur le rebord d'une fenêtre selon la course du soleil. Ou celles qui sont disposées dans le meuble à étagères, souvent trop haut pour qu'elle puisse désormais les atteindre. Elle me les montre, me raconte leur provenance, le jour où elle n'a pas pu résister, la technique de chaque artisan. J'en prends une ou deux entre mes mains, aussi fragiles que je perçois ma mère elle-même. Je retiens une forte envie de pleurer – tandis que ma mère connaît un regain d'énergie et même, dirais-je, de joie. Ces objets sont beaux, ma mère les aime, je ne veux pas avoir à en hériter, qu'elle ne soit plus là pour les admirer. Un jour prochain, il y aura évaluation, répartition, éparpillement, on les emballera soigneusement dans de petits cercueils transitoires, ce sera horrible. Ma mère est sereine à présent. On a pris une photo de moi avec mon chapeau, des photos de nous deux où l'on sourit bravement face à l'objectif, mon bras sur son épaule si frêle. Elle me fait au revoir avec la main depuis le seuil de la maison tandis que j'enclenche la marche arrière. Au revoir, au revoir, merci, sois prudent, à bientôt ! Je roule en biais par rapport à la plus directe route du retour, demain je marcherai longuement, toute la journée, à m'en épuiser, et j'épuiserai dans le même temps les émotions trop tristes. Je m'arrête pour la nuit dans un village semblable à celui que j'ai quitté quelques heures plus tôt. Je marche en repérage jusqu'à voir les volcans du lendemain, depuis un champ parsemé de meules de foin. Au village un homme obèse et ivre sermonne un adolescent qui joue avec un ballon dans la rue. La marchande de journaux peine à baisser le store de sa boutique, donne des coups de perche maladroits. Je débloque le store en me hissant sur la pointe des pieds, elle me remercie avec effusion, "Quelle chance, d'être grand !"

mardi 13 janvier 2026

Quelle est la priorité ?

25 juillet
(14/n)
 
J'aurais aimé revoir une autre amie qui vit dans la région. Le matin, aux heures où elle se promène, je dors encore. A moi les promenades vespérales, celle-ci est la dernière, je repars demain. Les vignes sentent toujours la même odeur, le ciel est immuablement dégagé, les collines s'assombrissent à l'est et un léger flamboiement illumine en contre-jour l'église du village. Je m'enfonce sans nul bénéfice dans un maquis de faux chemin, sente de sangliers, ronces et toiles d'araignée, puis m'en extirpe, nostalgique.

Puis-je parler d'amie ? Nous ne nous sommes presque pas connus, et pas vus depuis plusieurs décennies. À peine nous écrivons-nous depuis quelques années. Cela a du sens mais ce sens est aberrant d'un point de vue plus raisonnable. Peut-être n'est-elle pas beaucoup plus raisonnable que moi. Quand elle ne me connaissait quasiment pas j'avais la prétention de la connaître mieux que quiconque l'aimerait moins que moi – et personne n'aurait su l'aimer plus. Elle me répond que ce ne sera pas possible cette fois-ci mais qu'elle profite bien de l'été, du vacarme des cigales et de la fraîcheur des promenades matinales.
 
L'homme de la maison discute un moment avec moi, j'aime bien, nos idées s'accordent dans les grandes lignes. L'époque n'est pas aux petites lignes – je parle ici d'urgence sociale et politique. Bref, nous parlons politique. Ou musique, je ne sais plus. Il me rappelle l'origine de son prénom et de ceux de ses frères : trois combattants antifascistes, amis de son père, assassinés. Cette histoire, cette réalité-là. Cette gravité de toute une existence, cette responsabilité. Moi j'ai longtemps pensé que mon prénom de fils de colonisé était un vœu de paix. Avant de découvrir qu'il évoquait surtout le lieu de naissance de mon père. En fait j'ignore quelle était la priorité, nostalgie ou espoir ?

jeudi 8 janvier 2026

L'ultime fragilité

24 juillet
(13/n)
 

    Dans la maison je suis témoin de la fragilité ultime. Du vieillissement inexorable d'un être essentiel, primordial, sans qui rien de ce qui est moi n'aurait été, et qui ne vivra pas éternellement. Devenir centenaire m'a toujours paru un minimum, peut-être le point à partir duquel il est raisonnable d'accepter de mourir un jour. Ma mère qui a encore de la marge ne partage pas cette conception. Je souhaite déraisonnablement qu'elle demeure aux avant-postes de ma propre existence. Dans le même temps j'assiste à la douleur du corps exténué, non par une bonne journée de marche en montagne mais par une vie entière d'efforts, de craintes, de devoirs, de compensations heureuses aussi (et de tout ce qui m'aura toujours échappé). Peut-on s'en contenter ? Qui suis-je pour en décider ?
    Dans les champs le soir, la terre exhale des senteurs que le soleil avait écrasées le jour durant. A l'odeur j'identifie les vignes qui ont été traitées outrageusement aux pesticides et celles qui relèvent toujours de la nature. A l'œil c'est non moins flagrant, rangées exemptes de toute vie végétale et animale d'un côté, fouillis d'herbes et de plantes, insectes et petits animaux qui s'y dissimulent de l'autre. Les raisins sont loin d'être comestibles. Je me souviens d'une époque où l'on chapardait des épis de maïs dans les champs pour les faire griller sur un feu de bois, rien de meilleur. Je ne me souviens pas avoir jamais mangé de raisin sur pied, peut-être est-ce l'une des raisons pour lesquelles je ne suis pas mort déjà. On survit comme on peut, souvent sans savoir.

mardi 6 janvier 2026

méli-mélo

23 juillet
(12/n)

    La plaine est hostile en ce temps de fascisation, bien qu'elle le soit un peu moins qu'on n'avait pu le craindre. Dans la région, l'extrême-droite est majoritaire aux élections. Dans le département. Dans le village.
    Je suis accueilli en bastion familial de gauche. La maire blonde permanentée invective les "bolchéviques" dans les rues. Un tortionnaire de l'Algérie française patrouille au milieu des vignes avec son chien et son petit-fils en treillis militaire taille enfant.
    J'ai mal au genou. Je rattrape en replay les étapes de montagne du Tour de France.
    Je rattrape la politique, les mails, les posts, je sens mon énergie être aspirée par l'écran de l'ordinateur. Ne plus marcher mais courir rattraper un retard pris vis-à-vis de l'ordi.
    L'ordinaire, l'ordonnateur.
    Je sens ma vitalité qui s'effiloche.
    Mais j'avais faim aussi. On me traite comme un coq en pâte, je finis les assiettes de toute la tablée.
    Le restaurateur vote peut-être pour le fascisme, comment ne pas suspecter ?
    Ça le chiffonne que je ne boive pas de vin, sa contrariété est-elle désir de partage, passion des valeurs traditionnelles et catholiques, considération de sa marge bénéficiaire ? Il me reproche de manquer au soutien des viticulteurs, je choisis de croire que c'est de l'humour. Je soutiens les maraîchers avec un méli-mélo de légumes.

samedi 3 janvier 2026

Un inconscient courage

22 juillet
(11/n)

    C'est jour de départ, adieu les montagnes, direction la plaine.
    Ultime balade le long d'une rivière, cela n'a pas grand intérêt si ce n'est de profiter de la fraîcheur, une dernière goulée avant immersion dans la canicule et l'hostilité que mon apparence basanée risque de susciter chez les bas du front (national).
    La nuit a été éprouvante, agitée de rêves violents où il s'agissait de protéger la veuve, l'orphelin, moi-même, d'être héros à corps défendant. Où j'étais contraint par orgueil à ne pas être lâche.
    C'est d'un tel dilemme que j'ai rêvé : d'une action qui déborde la honte (existentielle, largement inconsciente) en affrontant la peur (irrationnelle). La honte est le cœur de la peur secrète que cache la peur évidente. La honte appelle un débordement dans le rêve et par le rêve, comme le recours aux nombres imaginaires pour résoudre une impossibilité réelle (dans l'espace déjà parallèle en soi des mathématiques). C'est le i correspondant à la racine carrée de -1, soit le i² = -1. La honte est hideuse.
    À l'opposé se trouve – je m'en persuade – un inconscient courage avec lequel redescendre en plaine, et une fierté afférente qui n'aspire qu'à la joie.

mardi 30 décembre 2025

Je ne suis pas un ours

21 juillet
(10/n)

Mais je ne suis pas un ours, me dis-je en renonçant à contourner par la pente raide de la forêt l'éboulis du chemin qui longeait la rivière. Je redescends, en sueur, couvert de griffures de ronces et de fils d'araignées. Et pourtant : "Ça passe, m'assurent deux radieuses randonneuses arrivées en sens inverse, il suffit de grimper d'une cinquantaine de mètres et tu retrouveras un sentier". Au bout d'une centaine de mètres harassants je comprends qu'elles étaient des ensorceleuses – et que je ne suis toujours pas un ours. Pas de sentier. Je redescends à nouveau – et retrouve le sentier... Aussi miro qu'un ours, l'odorat en moins. Ce n'est que le début. Rincé et je n'ai pas encore commencé l'ascension de mes trois ou quatre tours Eiffel quotidiennes. Toujours dans la forêt, longeant une rivière en furie. Un jogger surgit derrière moi et m'effraie comme s'il était... un ours ? Oh, cette journée promet. Voici une vieille chienne à présent, si placide que je propose au couple qui la promène de la leur emprunter ; aucun des trois n'est d'accord. Voici le territoire des moutons, plus haut. Et de leurs chiens protecteurs, le patou porte un collier acéré au cou –  pour le cas où je serais un loup. Il accepte ma main sur sa tête. Il accepte que je chemine lentement au milieu des brebis, de leurs crottes et pissats compulsifs. C'est méditatif. La pluie menace, ça y est, elle tombe. Je suis presque arrivé au refuge. J'y cours. L'aide-gardienne m'enjoint d'enlever mes chaussures. Elle est plongée dans son ordi. Je me réconforte d'une part de tarte. Hors de prix, cuisinée sans cœur, avec un schprout de chantilly industrielle. La gardienne me chasse de sa cuisine où j'allais déposer voire laver mon assiette – "C'est privé !" Leur chatte est énorme, main dans sa fourrure tandis que l'orage tonne et se déchaîne. Rafales démentes, hors de question de repartir là-dedans. Je me sens comme derrière le grillage de mon utilitaire, après les ensorceleuses, les gardiennes de prison. D'autres réfugiés, randonneurs moins pressés que moi, sortent du dortoir, apparaissent en crocs et en chaussettes dans la salle commune. Ça marine, ça cocote, je finis par m'enfuir, au diable la tempête ! Et la tempête s'en va au diable, à peine ai-je dévalé une centaine de mètres. Même le soleil revient, aveugler les nuages en contrebas.
 

 

vendredi 26 décembre 2025

Sanglier loup brebis patou

20 juillet
(9/n)

    J'ai à nouveau changé de vallée, jamais pareilles, toujours semblables.
    Depuis les premiers pas sur le sentier on aperçoit l'objectif du jour – une paroi abrupte qui forme comme un mur entre deux sommets, supposée être un col mais ne faudra-t-il pas plutôt bénéficier d'un Sésame, ouvre-toi ? On serpente le long des torrents, puis d'un versant à l'autre, s'élevant lentement. Puis en lacets serrés. Je plaque de la boue sur mes mollets et mes genoux afin de prévenir la brûlure du soleil. Sanglier je me vautrerais tout entier dans la souille.
    Dans l'abreuvoir, l'eau a pris des teintes rouille.
    Les fleurs se répartissent une infinité de couleurs enthousiastes.
    Au sommet la vue plonge et rafraîchit les perspectives – la paix aussi est enthousiasmante.
    Je redescends, la roche s'avère friable et tranchante. Les rochers bordant le torrent sont instables, mon pied ripe – et je m'écorche, béni des dieux, au lieu de me briser le tibia.    
    La nuit tombe alors que je rejoins la route, une brebis a sauté par dessus sa clôture et erre sur le bitume, un patou non moins désemparé, resté du bon côté, m'interdit d'approcher. Comme si j'étais un loup.
 

 

mardi 23 décembre 2025

Jubilation

19 juillet
(8/n)

    Le mari d’Élisabeth m'apprenait la veille que "retraite" se disait "jubilation" en espagnol. Je le croise au matin dans le village, en allant remplir ma gourde. Il me conseille d'aller découvrir la vallée d'à-côté. Le pays de ceux qu'on interdisait à sa femme, quarante ans plus tôt, de fréquenter. (Pour qu'au final arrive un pur étranger, du Sud d'au-delà de la frontière, qui allait l'emmener plus au nord.)
    Il est vrai que la vallée d'à-côté est plus belle. Quelques nuages font leur apparition, éclipsant la canicule. Je grimpe aux lacs, face aux glaciers. Il pleut doucement sur le plateau, l'atmosphère empreinte de silence est féérique.
    Je jubile, c'est de tous les âges.
    Repensant au besoin de parler à des gens. Et si nous avions tous besoin de dire (un savoir, une pensée en cours d'élaboration, des découvertes et enthousiasmes) ? (Si nous étions aussi bien la vieille dame qui nous aborde au supermarché pour commenter le degré de maturité des avocats ?) Si, contrairement à ce que je me raconte habituellement, je n'étais pas fondé à me suffire à moi-même ? 
    Et se pourrait-il que l'environnement immédiat de toute mon existence sociale n'ait pas à être appréhendé par un sentiment d'hostilité ? (J'anticipe ma descente des prochains jours dans un Sud gangrené par le racisme...)

 

jeudi 18 décembre 2025

Torrents, prairies, bruissements...

18 juillet
(7/n)


    Enfermé dans ma cage, je ne vois rien, je ne bouge pas, tentant de grappiller un peu de sommeil en plus avant que le soleil ne transforme l'habitacle en étuve, le soleil est encore loin en-dessous des montagnes alors que deux camions viennent et vont au ralenti sur la portion de route où je suis garé, mais que font-ils, en marche arrière les bip-bip-bip prolongés, est-ce la voirie, un entretien des fossés ? Est-ce encore un employé municipal qui se gare à côté et reste au volant, l'autoradio allumé, à écouter d'exaspérants chroniqueurs, puis un collègue qui arrive à sa suite avec une grosse voix, lequel des deux démarre une défricheuse qui s'active tout autour, à projeter des mottes de terre sur la carlingue (hé, ma caution!), pile à hauteur de ma tête ?
    Quand il fait trop chaud je me lève.
    Plus personne.
    Le ciel est vide excepté le soleil bleu pâle.
    Je marche, longuement, toute la journée, je m'élève dans la vallée puis jusqu'au col. Torrents, prairies, fleurs éclatantes. Corps fourbu dans le bonheur de l'effort.
    L'avoir fait. Le faire. Contredire le sentiment éprouvé cinq jours plus tôt quand je m'étais assis  à côté de vieux avérés, par besoin de reprendre des forces... Contrer la pensée du "Ce n'est plus de mon âge". Eh bien si. "Ce n'est plus de mon âge" devrait toujours n'être qu'une pensée d'avant rendue caduque. Un défaitisme biaisé, un manque de lucidité.
    De retour au village je remplis ma gourde. Demande à une femme près de la fontaine si elle sait où se trouve le camping le plus proche. Élisabeth m'invite chez elle et son mari, profiter de leur douche. Et d'un jus de fruit en terrasse, à échanger sur la montagne, la vie, la philosophie.
 

 

mardi 16 décembre 2025

Transition - poussière de rabot

17 juillet
(6/n)

    Tout le jour je m'obstine à trouver où marcher un peu en attendant de marcher beaucoup le lendemain. Mon utilitaire me conduit d'échec en désillusion : la route est fermée, le sentier est éboulé, l'urbanisation moche étend ses tentacules... 
    La dernière tentative m'amène à grimper au milieu de détritus sur un sentier battu, à longer une carrière où des vigiles à chiens patrouillent entre les engins d'extraction, à retenir ma respiration dans la poussière en espérant vaguement qu'au-delà l'herbe sera plus verte, à ressentir de la peine pour la rivière brune en contrebas.
    La nature rabotée supplie qu'on l'achève.
    J'achète un melon.
    Une commerçante retraitée sur son banc explique à une amie qu'elle ne recrutait jamais quelqu'un qui posait la question des congés.
    Un chat intéressé frotte ses puces contre mes mollets.    

samedi 13 décembre 2025

Passer le col

16 juillet
(5/n)
 

Aujourd'hui j'ai rencontré Laurie. Nous avons posé nos sacs à dos, retiré nos casquettes et lunettes de soleil afin de mieux nous voir. Elle a déplié sa carte deux fois plus précise que la mienne pour me montrer où je m'étais trompé et comment retrouver le droit chemin. Son uniforme vert et son talkie à la ceinture m'intimidaient un peu, on se vouvoyait. On a parlé des avantages des randonnées vintage, sans GPS. De la topographie piégeuse de la région. J'avais déjà franchi le "pas" du matin, j'étais descendu dans la vallée opposée. Il me restait la moitié du chemin, un second "pas", plus loin, pour boucler la boucle.

L'exténuation de ça. La nécessité de ça : penser dix fois à renoncer, persévérer, passer le col. Éprouver du bonheur, une fois de l'autre côté. S'extasier à chaque fleur, voire à chaque pierre. La descente du second "pas" est escarpée à ne pas y mettre le pied. Trois bouquetins m'observent sans crainte bien que je fasse glisser des morceaux de montagne. On peut être heureux malgré le malheur, en temps de génocide, en état de désespérance. Non seulement comme des animaux sauvages ignorants des désastres en cours, mais en humains concernés, obstinés et désireux toujours.


mercredi 10 décembre 2025

Transition - de rivière en lisière

15 juillet
4/n
 
    En route vers les montagnes, journée de transition. Défilé de zones industrielles et "artisanales". Un autre bord d'un autre fleuve où se dégourdir, solitaire. Une femme comate sa pause de midi dans sa voiture à l'ombre, un adolescent rate tous ses paniers de basket, inlassablement. Le fleuve ici est une rivière, remonter son cours le redescendre, juste histoire de se dérouiller les jambes. Le basketteur s'éloigne de plus en plus du panier, est-ce preuve d'optimisme ? La femme fume et transpire.
    Avec quoi êtes-vous venus ? demandait le poète*, et je pensais : avec ma désespérance insoluble. Ça ne se dit pas, je me suis tu. Les spectacles que j'ai vus ont répondu différemment. Tu peux venir avec ton vrai visage. Tu peux t'assumer saxifragique. Tu peux t'autoriser à danser. Tu peux donner le moche aussi, le petit, l'effrayé, le laborieux. Tu peux orienter tes dissociations, jusqu'à réconciliation. La liberté est une maîtrise des contraires, je me gare pour la nuit en lisière de réserve.

* Arthur Ribo 

lundi 8 décembre 2025

Un oreiller fend-la-foule

14 juillet
(3/n)
 
 

... Dans mon sommeil j'écrase les deux avocats et les trois bananes dont j'avais oublié que je les avais placés sous la couverture pour un effet laine de verre-frigo. Effet compote et sopalin à trois heures du matin. Cela aromatise l'habitacle, voilà qu'il est près de midi. Les amies 3 et 4 dorment encore, le festival est fini. J'erre dans la ville quelque peu hébétée. Traces de démontage dans les squares et les parcs, reliquats d'affichages. S'asseoir un moment près d'un toboggan et de deux chevaux à bascule. Finalement rejoindre cinq filles et un garçon, deux compagnies aux petits yeux, à une terrasse.

Ne reste plus que mon amie troisième, de Marseille, nous nous promenions le long de la Seine en dégustant des glaces deux boules quand elle habitait Paris ; munis de glaces deux boules nous allons nous asseoir au bord de la Saône. L'amitié s'écoule paisiblement, cassis-macadamia. Alors que les badauds commencent à s'installer en prévision du feu d'artifice nous rejoignons l'amie quatrième pour un resto du dimanche soir. Laquelle m'offre de prendre une douche chez elle et un oreiller pour mon utilitaire – je le serre contre moi, fendant la foule, tandis que les fusées éclatent.

jeudi 4 décembre 2025

Une danse saxifragique

13 juillet
(2/n)
 
Photo : Vincent Muthelet 
Droits d'auteur : Studio Griffon
 
  Je me lève à l'aube, retrouver l'amie cheminant au bord du fleuve, méditant à propos des plantes, du cosmos, de l'existence sur Terre impulsée des profondeurs via les tourbes et les racines. C'est une "aube de la création", première ébauche de spectacle, de promenade participative. On s'égaille plein champ, replanter des pissenlits ; on regarde le ciel entre nos doigts ; on empathise le temps d'une danse saxifragique. C'est délicat, joyeux, ça nous met la rosée aux yeux. La planète est peut-être foutue mais on peut encore placer sa lucidité ailleurs, en vision décentrée de nos accablements. L'amie et son compagnon musicien sont beaux, raison d'espérer non moins que de désespérer, il est ici question de choix.
    Et d'être soi. De laisser s'exprimer la danse. De venir avec son propre visage, ainsi que le proposait le poète.
    Avant midi une autre amie danse sous un loup et une fourrure, il me faut quelques secondes pour l'identifier. Je suis arrivé en retard, j'ai manqué sa prise de parole. On se reverra plus tard. Je ne manque pas le début de la déambulation de l'amie troisième et de son double dissocié. Il y est question de se taire ou non. Six cents personnes dans la rue écoutent. Puis je passe saluer l'amie quatrième, en pause de sa Radio Banane. Heureux de se revoir, à demain ! Je retourne voir danser l'amie deuxième du jour. Elle a conservé le long des bras ses tatouages du matin. Cette fois elle porte une combinaison de chantier et distribue des pensées de chien photocopiées à la hâte.
    La nuit tombe, mes jambes aussi. Je m'assieds à côté de petits vieux, parce qu'il y a de la place, non loin d'un spectacle assourdissant qui ne m'intéresse pas.
    C'est la nuit à présent. Dernier effort du dernier jour, couché sur le flanc et sur l'herbe humide, "Mes amours" en titre comme une provocation : je m'attends à ne pas sourire. Un couple se sépare par textos, une oie casse des assiettes, une mariée chante sa liberté dans une arène de feu électrique... Et tout un flux de joie possible m'envahit, qui me porte jusqu'à l'utilitaire, jusque dans mon sommeil.

mardi 2 décembre 2025

Alvéolaire

vendredi 12 juillet
(1/n)


    Ça démarre péniblement, on y va quand même ?
    Revenir en peur, sans peau, exposé à l'air libre... 
À l'air renfermé d'un coffre-fort utilitaire – l'arrière de la fourgonnette où je ne peux me tenir qu'à genoux ou couché sur le plancher. (Les sièges avant, je m'en avise bien tard, ne s'inclinent que vers l'avant et je n'ai rien apporté pour épargner mon dos qu'une couverture élimée datant d'un demi-siècle.) La lumière passe par une grille à chenil – qui ne peut s'ouvrir que depuis la cabine. Suée de peur claustrophobique. À croire que je ne pourrai jamais dormir de la nuit, alors pourquoi ne pas repartir en sens inverse, rapporter au loueur l'inutile utilitaire, retrouver le cocon de mon lit à quelques centaines de kilomètres d'ici ? Pourquoi, comment croire aux bienfaits d'une énergie de festival ?
    Je finis par m'endormir, d'un sommeil cent fois entrecoupé de douleurs osseuses et d'assauts de moustiques.
    Réveil tardif, hagard. Dehors la fête – où je m'égare, ne trouve rien. J'achète au centre commercial un tapis de sol alvéolaire, la nuit prochaine je dormirai comme un œuf. En fin de journée, quatre funambules discrètes dessinent des lignes sous le ciel.

jeudi 27 novembre 2025

Rhizomiques #231 (crustacés)

Ce n'était pas l'histoire d'amour du siècle, mais point n'en était besoin ; si vous appréciez sincèrement la compagnie d'une personne, si vous appréciez votre vie avec elle et ne voyez pas d'inconvénient à dormir avec elle, n'est-ce pas suffisant ? Avez-vous vraiment besoin d'être amoureux pour que la relation soit réelle, quel est le sens du mot réel, tant qu'il y a du respect et quelque chose qui ressemble à de l'amitié ? Elle passait plus de temps à y réfléchir quelle ne l'aurait souhaité, ce qui donnait à penser qu'il s'agissait d'une question non résolue, mais elle avait la conviction de pouvoir continuer longtemps ainsi, sans doute des années.
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Les ronflements de Lionel étaient étonnamment puissants pour cet homme long et maigre aux manières délicates. Ils avaient le pouvoir de pénétrer le sommeil de sa femme comme une perceuse s'enfonce dans un mur de Placoplâtre. Depuis trente ans, les rêves de Camille se modifiaient pour absorber ces ronflements. Elle se retrouvait souvent dans des aéroports, ou dans des avions vrombissants. Elle était dans des trains, bercée par le vacarme rythmé des roues. Elle avait affaire à des machines à coudre, des tondeuses à gazon, des tours à moteur. Parfois les ronflements de Lionel cédaient la place à des sons mouillés, à des gargouillements, et Camille se retrouvait en chemise de nuit, pieds nus, dans des vagues écumeuses. Quelle éternité qu'une nuit, et de quelles éternités sont composés nos longs mariages !
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Jonathan lui semblait être un homme qui croyait à une proximité toujours plus grande entre mari et femme, au partage des problèmes et au dépassement, difficile, des frictions qui menaient à une intimité toujours plus profonde et à une plus grande connaissance mutuelle. Alors que ce n'était absolument pas son cas, elle n'était tout simplement pas, et ne serait jamais, ce genre de personne. Ce décalage risquait de les rendre malheureux tous les deux parce qu'il impliquait que quelque chose d'immensément important pour chacun serait indéfiniment vécu sur le mode du manque ou de l'excès.
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- (…) je n’arrive pas à comprendre ce que tu as découvert exactement.
- Que les gens sont ensemble… un peu par hasard, en fait. Comme deux crabes qui se croiseraient sur une immense plage pleine de crabes et l’un des deux dirait Qu’est-ce que tu en penses ? et l’autre dirait Allez. Ils se prendraient par la pince et ils clopineraient ensemble, en crabe, chacun tirant d’un côté, ça partirait un peu par-ci, un peu par-là et ça continuerait d’avancer comme ça, cahin-caha, sans véritable nécessité.
- Sans nécessité ?
- Par hasard, quoi. Je vois des individus multiplier compromis et concessions pour convenir à quelqu’un et je me dis qu’ils pourraient tout aussi bien composer avec quelqu’un d’autre, quitte à consentir d’autres types de contorsions. Je ne saurais pas faire ça. Dès lors que quelqu’un ne m’agrée pas ou inversement, je sors. L’amour n’est pas censé nous aliéner, ce n’est pas une série d’ajustements comme quand on monte une porte de placard et qu’il faut desserrer un peu ici et resserrer un peu là. Je veux être entière face à une autre qui soit tout aussi entière que moi. 

 
Emily St John Mandel (in L'hôtel de verre)
& Joyce Carol Oates (in Middle Age: a Romance)
& Richard Ford (in Rien à déclarer)
& Fanny Chiarello (in L’évaporée)


mardi 25 novembre 2025

Rhizomiques #230 (épouses)

Elle fouille dans sa mémoire pour en extraire une citation d'Albert Cohen, sur laquelle elle était tombée en lisant Le livre de ma mère. Une citation lunaire qui glorifiait l'épouse perçant avec tendresse sur la peau de son mari un bubon plein de pus, trouvant ce geste plus beau que les élans passionnels d'Anna Karénine en personne.
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Depuis qu’un médecin de Géorgie lui avait dit que « tant qu’un homme a le cou plein, ferme et fort, sa santé sera bonne », Mme Wilson avait pris l’habitude de masser le cou du Dr Wilson tous les soirs avant le coucher, et d’y chercher boutons enflammés, grains de beauté sensibles, grosseurs, creux anormaux, etc. Jamais épouse ne fut aussi soucieuse de la santé de son mari qu’Ellen Wilson : j’espère ne pas faire un trop grand bond en avant dans mon récit en notant que, sur son lit de mort, en août 1914, Mme Wilson s’épuisa en questions anxieuses sur la santé de son mari, car la présidence des États-Unis qui reposait lourdement sur ses épaules exacerbait les nombreux maux physiques du pauvre homme.
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Au bout de presque trente ans de mariage, Luce n’est jamais tout à fait certaine du ton de son mari, ni de la signification de ses expressions faciales. Dédain pour son esprit obtus, compassion pour sa naïveté, affection envers son grand cœur ?
Ou alors toutes ou aucune de ces options ?
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Comment avait-elle pu devenir à ce point dépendante d'une autre personne ? La réponse, bien sûr, était d'une déprimante évidence : elle avait glissé dans la dépendance parce que c'était la solution la plus facile.

Chloé Delaume (in Ils appellent ça l'amour)
& Joyce Carol Oates (in Maudits)
& Joyce Carol Oates (in Pêcheurs entre les mains d’un dieu en colère)
& Emily St John Mandel (in L'hôtel de verre)


mercredi 19 novembre 2025

Rhizomiques #229 (apanage des riches)

Il parlait avec la douceur voire la gentillesse de qui a appris qu’un homme à la voix douce est un roi dans un pays de braillards.
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Il m'avait dit, un jour où il était entré dans mon bureau et m'avait trouvé sans cravate :
- La cravate est un symbole – non pas le symbole du pouvoir, mais d'un souci du pouvoir. Ceux qui portent des cravates n'appartiennent pas forcément à l'élite de la société, mais ils signalent aux autres, en en portant une, qu'ils souhaitent appartenir à l'élite. Au contraire, ceux qui ne portent pas de cravate affirment vouloir se révolter contre tout ce qu'il y a de plus important, ou pire, déclarent publiquement leur indifférence.
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Il avait le même regard que ces crétins d’hommes d’affaires assis, les jambes croisées, sur les bancs des parcs dans le centre de Houston, par les belles journées de printemps, le journal grand ouvert devant eux, à quelques centimètres de leur nez ; ces messieurs lisaient, en clignant des yeux derrière leurs verres à double foyer, les pages boursières pour s’assurer que leur petite pelote d’actions marchait bien, pendant qu’au-dessus de leurs têtes, les oies hurlaient en volant vers le nord dans un ciel d’un bleu éclatant. 
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Ils paraissaient ordinaires, vus de près. Ordinaires mais riches, avec tout ce qui était l'apanage des riches. Une belle peau, de bonnes dents, un corps choyé par des coachs personnels et des chefs à domicile. Des vêtements aux contours parfaitement nets même  quand le tissu était souple. Ce n'étaient pas des gens beaux – même Lenk, le plus séduisant d'entre eux en théorie, avait un air renfrogné qui le rendait presque laid. Mais ils étaient riches et leur argent les avait définis avec soin et précision.

Taiye Selasi (in Le ravissement des innocents)
& Luke Rhinehart (in Le fils de l'homme-dé)
& Rick Bass (in Là où se trouvait la mer)
& Naomi Alderman (in Le futur)

vendredi 14 novembre 2025

Rhizomiques #228 (maîtres et subalternes)

    Une présence relative, en surplomb absolu : c'était encore cela, être un homme, au siècle dernier. Un homme blanc, riche, puissant. Les autres s'étaient toujours efforcés d'apprendre à penser comme lui ; lui ne s'était jamais demandé comment pensaient les autres ; l'effort qu'ils fournissaient par nécessité, par besoin pur et simple, pour survivre auprès de lui, lui donnait l'illusion d'être universel. Son rapport au monde était celui d'un écrasement.
    Paul se souvenait de la seule fois où il l'avait croisé, l'homme n'avait pas daigné lui serrer la main (…). Ton père m'a regardé et ce qu'il a vu – c'est un métèque, dit-il à Amélia, mais pas exactement. Il n'y a pas de mots pour dire ce qu'il a vu, pas de mots que je puisse employer moi.
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« Tout le monde sait bien que le subalterne a tendance à sublimer, c'est-à-dire intérioriser, les ordres de son maître. La domination devient intériorisée et renforce ainsi le principe même de domination. Un peu comme... euh, ceux qui sont trop faibles pour se défendre contre la réalité et n'ont donc pas d'autre choix que de s'oblitérer eux-mêmes en s'identifiant à elle. Ils s'y soumettent, acceptant tacitement l'identité de la raison et de la domination, s'obstinant à reconnaître dans la loi du plus fort la norme de toute éternité. »
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Mais l'un des traits les plus marquants du Blanc occidental, c'est depuis toujours la conviction, fanatique et pour ainsi dire faite d'instincts, que ses idées sur le monde sont éminemment enviables et, qui plus est, que ceux qu'elles n'attirent pas ou qui, du moins, ne les les trouvent pas admirables sont des sauvages ou des ennemis.

Jakuta Alikavazovic (in L'avancée de la nuit)
& Dario Diofebi (in Paradise, Nevada)
& LeRoi Jones (in Le Peuple du Blues)


lundi 10 novembre 2025

Rhizomiques #227 (bulle intime)

Il était obsédé par le pouvoir. Lorsqu’il rencontrait des gens pour la première fois, il les jaugeait. S’il considérait son interlocuteur comme inférieur sur l’échelle du respect, il s’autorisait à aboyer et grogner. Si au contraire il estimait que la personne face à lui possédait quelque chose dont il avait besoin, il devenait tout doux et baveux.
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Il avait l’autoritarisme d’un homme petit en pleine forme physique qui en veut aux autres d’être obligé de lever la tête pour croiser leur regard.
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Il me parle de trop près, il n’a pas la notion de bulle intime – ou il en a une toute personnelle, une perception astigmate : il la voit loin alors qu’il est en plein dedans.

Kristin Eiriksdottir (in La matière du chaos)
& Joyce Carol Oates (in Nuit, néon)
& Fabrice Caro (in Journal d’un scénario)