mardi 28 avril 2026

Solitudes temporelles

26 novembre (6)
 
Je racontais le sentiment de solitude aussi : la nuit précoce sur le port où, passés les quais de débarquement et les entrepôts frigorifiques, le bateau-usine en chantier, à quai, sa coque ouverte, le trimaran de tour du monde et ses bouées de zodiacs, il n’y avait plus que la silhouette d’un homme, de dos, s’éloignant sur une béquille, se détachant dans sa voussure contre le gris camouflage d’une enfilade de navires militaires. Et s’agit-il seulement d’une scène vécue il y a cinq jours ou d’une vision d’enfant, arrêté sur son vélo bleu, le genou écorché d’être tombé la veille alors qu’il slalomait entre les bacs à criée, et est-ce que cela importe ? (Pour l’invalide oui, soit il est vivant, soit il est mort depuis longtemps.)

Même la réussite du ressouvenir est vouée à l’échec, c’est le piège proustien, sa malédiction peut-être. Guère différente de celle de la tante Léonie confinée dans sa chambre et ses plaintes, aussi réconfortantes ces dernières lui fussent-elles apparues. Devenir Proust c’est avoir vécu, et au bout du compte ne plus faire la différence entre vivre et écrire. Est-ce souhaitable ? Je n’écris pas ces mots sur un clavier mais dans un carnet à l’ancienne (échaudé suis-je, en chat noir de mon propre malheur !). Sur la chaise près du lit est posé le sac à dos, avec lequel j’ai traversé des chaînes montagneuses, qui a résisté à trois mois de vadrouille en Inde. (Dans les poches duquel je gardais toujours un carnet et au moins deux stylos en cas d’urgence.) Je ne veux pas croire qu’il y ait un choix à faire, je ne conçois pas de vivre sans écrire. Mais écrire sans vivre plus avant ? Quelle maladie ! À moins que vivre n’inclue également cette nuit entrecoupée de réveils insomniaques, une nuit que je raconterai à son tour en ressouvenir dans quelques années ou quelques jours ? Une nuit décisive où j’aurais clos par l’absurde un premier cycle de ressassement.

jeudi 23 avril 2026

Proustiennes

26 novembre (5)

« La crique n’est accessible qu’au prix de quelques pas d’équilibriste sur les rochers en contrebas du sentier bien qu’il soit possible de s’aider de ses mains, me voici à nouveau sur la plage où, quelques décennies auparavant, je m’entraînais à sauter en longueur, inlassablement – "Regarde, Maman !" –, dans la compulsion de grandir en puissance sans que jamais se dissolve l’éternité des premières ambitions, jusqu’à ce que, non pas fatigué mais ravi de mes exploits, j’allasse me rafraîchir dans la mer – "Ne va pas trop loin, mon chéri !" – d’où j’émergeais, ruisselant, pour me draper dans la serviette orange qui me servait aussi de cape de mousquetaire lorsque, en alternative à mes exploits athlétiques, je jouais dans le jardin à pourfendre des ennemis surpris par ma prestance et ma vivacité, alors Maman me tendait une crêpe et une barre de chocolat auxquels se mêlait le goût salé de mes doigts ainsi qu’une pincée de grains de sable crissant sous mes dents, le tout effaçant l’amertume des tasses bues en jeune chiot brassant les flots, ébaubi de jouissance réitérée dans cet écrin de sable fin qui me semblait nôtre, d’un droit tacite et sans limite. »

Ces souvenirs de phrases perdues, les rattraper par où ils s’effilochent, tels de plus anciens souvenirs, ainsi se superposant, en ces paysages si familiers de l’enfance, aux sensations de cette saison-ci, quand l’improbabilité d’un soleil comme estival me conduit dans d’autres criques, au côté opposé de la baie, là où me surprend, sur le sentier qui y mène, le parfum résiduel des ajoncs et celui d’un tapis d’aiguilles de pin après la pluie ; dans ces criques renfoncées il était possible de "ruser avec le soleil" – cette formulation mérite-t-elle d’être exhumée ? Je poursuis ces phrases évanouies en en fabriquant de nouvelles, moins ou plus enlevées, pataudes, doublement nostalgiques. 

L’effilochage ramène à ces trois filaments d’algues brunes que je mentionnais, le samedi précédent, échouées sur le trottoir de la corniche non loin d’un panneau alertant d’un "risque de submersion marine", les risques je n’y crois pas, petit je marchais sur le muret qui bordait tout du long cette même corniche, fier de savoir sauter par-dessus les vides où un escalier de granite donnait sur les plages, les risques invitaient à ce qu’on les brave – et pourquoi, sinon, n’ai-je pas fait de sauvegardes de mon fichu texte ?

mardi 21 avril 2026

Mutatis mutandis

28 novembre


    La bruine m’accompagne ce jour encore, le soleil n’a plus cours depuis l’apocalypse textuelle. Est-ce la métaphore d’un monde sans plus de mots pour le dire ? Je refais ma ballade du premier jour – dont les mots ont disparu dans un trou noir sans cloud –, celle du rouge-gorge et du chablis chimérique. Il ne suffit pas de dire les choses ; ce qui impulsait mes textes c’était la manière, l’agencement, le mouvement, l’insertion dans un flux. Ce jour-là par exemple, il allait pleuvoir, et j’allais découvrir au tournant du sentier la source ou la destination d’un arc-en-ciel, là, en plein milieu de la mer. Ce jour-ci, aucun rouge-gorge ne retient mon attention et la chimère de bois fendu a dû se transformer en une chose différente, moins apparente. Ce soir, je dînerai avec une amie à qui j'offre parfois des romans qui pourraient sauver le monde si le monde croyait en la littérature. Je repense à ce cinglé de Musk, au rêve où je l’ai fait apparaître.
    Je lui professais qu’il y avait d’autres dimensions que les mots ! J’avais raison de me méfier, c’était pousser au crime, inviter le diable dans mon futur immédiat. M’a-t-il justement "pris au mot" ? A-t-il subrepticement implanté une puce (électronique) dans le chat pour le téléguider à effacer mon texte ? Le chat est-il un trans-félin ? J’aurai une petite discussion les yeux dans les yeux avec lui à mon retour, voir s’il passe le test de Turing, s’il cligne des paupières… Ou s’il est un "bot", comme le "chatbot" du support technique qui a refusé de récupérer mon texte. Un chat "botté"... L’amie avec qui je dîne me suggère cette éventualité, ensuite nous évoquons des pervers narcissiques de nos connaissances. Je savoure une dorade. Elle est dotée depuis peu (l'humaine en mutation) d’une hanche en titane. Un macroniste se lève pour nous saluer. À une table voisine se trouvent les propriétaires de la maison d'où mon enfance a été expulsée.

jeudi 16 avril 2026

Un sentier de méandres

27 novembre

    Le lendemain est maussade, dépourvu de soleil. Le matin j’essaie de recoller des morceaux, ça ne tient pas. Je tente de rebâtir toute une architecture nouvelle dont l’écrasement de la veille serait le puits central. Une forme de texte qui exploserait les directions temporelles, progressant vers l’avant et vers l’arrière simultanément.
    Finalement je sors me frotter à l’air du large, courir sur les rochers. Cela glisse un peu mais ils tiennent, et moi dessus, mieux que mes velléités littéraires. La marée est haute jusque dans les anses, et les algues sont d’une teinte rouge prononcée. Je trace sur un sentier de méandres.
    Il y a une joie du corps et de l’âme qui surgit à nouveau, laissant l’esprit un peu en arrière. C’est cela sans doute qu’il me faut connaître, la dissociation entre les émotions de ce qui se vit et de ce qui s’écrit. Ce qui se vit – et ce qui s’est vécu – ne peut s’effacer comme un texte. Peut s’oublier, mais on n’en est pas là.
    L’oubli était la profonde hantise de Proust, mais Proust était un esprit malade. Prodigieusement réflexif mais à s’en miner la santé, à en mourir sans doute d’excès de mémoire. Est-ce de cela que le chat a voulu m’avertir ? Je me perds un peu dans le déchiquètement de la côte. J’accueille la bruine.

mardi 14 avril 2026

Toute une histoire

26 novembre (4)

    
    Ce mardi, donc, je suis parti tôt et j’ai marché tard, entre un premier grain balayé par les essuie-glaces et la fermeture du ciel prévue pour le milieu de l’après-midi. Je ne dirai pas combien le spectacle était beau, depuis la côte, de plage en falaise – je l’avais déjà décrit, ô combien, dans mon texte perdu. Je notais des pensées en résonance avec des considérations antérieures, c’était joyeux, je me révélais plus bondissant sur les rochers qu’aux premiers jours où il me semblait porter des semelles de plomb – j’en déduisais, ah ah ! que ce n’étaient pas les chaussures qui faisaient le traîne-savate.
    La fille aux mèches roses du jeudi précédent, peut-être allais-je la retrouver non pas un jeudi suivant à la même heure – et alors, obligé, je lui aurais adressé la parole –, peut-être pouvait-on rêvasser en base 5 plutôt que 7, ou se référer au calendrier des marées ? Ou au hasard ? Proust a rêvé ses aubépines comme une reconnaissance – quelque chose vers quoi l’on revient, une réitération. Plus probant même, il lui aura fallu suçoter une seconde fois, un peu par hasard, sa madeleine pour en faire toute une histoire.
    Mais non, je croise juste un homme et ses trois chiens.

    Je me souviens d’un rêve de la veille où je faisais un effort de sociabilité à l’égard d’Elon Musk qui se retrouvait isolé à notre table de gala. Je lui disais qu’il y avait d’autres dimensions de l’existence que celle des mots et des nombres et il m’écoutait d’un air effaré, semblable à celui du chat quand il me regardait rire tout seul devant l’ordi (j’ignorais alors que ce dernier méditait un coup pendable). Puis je me taisais, craignant soudain d’inspirer malgré moi à Elon un projet cataclysmique ; je ne sais plus lequel des deux a fini par quitter négligemment la table, je crois que c’est moi qui l’ai planté là, trop antipathique ce type, et stupide, avec sa gueule de poisson irradié.
    J’ai consacré dix minutes à photographier des oiseaux en vol, lignes graphiques sur fond de ciel mauve.
    Puis le destin de mon texte en brouillon s’est accompli. Non, ce n’est pas une catastrophe, ou alors il faudrait que je m’identifie à la tante recluse de Proust, fort contrariée par la visite d’un second confident quand celui-ci empiétait sur la disponibilité de la brave Eulalie. À en concevoir des aigreurs d’estomac. Quant à moi, je ne tolérerai qu’un peu d’insomnie rageuse. Et qu’on n’en parle plus. Ou qu’on en parle encore mais en passant à autre chose. Au lendemain déjà.
 

jeudi 9 avril 2026

Kintsugi textuel

26 novembre (jour 0)

Il est midi, mercredi (jour 1 qui aurait dû être le neuvième), et au-dehors la pluie bruine et détrempe. Je reste à l’intérieur, à tenter de réparer les dégâts causés à mon récit, sa continuité sabrée. Poursuivre le récit, une évidence puisque le temps avance, mais remonter aussi à contre-courant pour lui redonner un ancrage ? Tenter un kintsugi textuel ? Paratexter à mort et tous azimuts, vers les passés, le futur chamboulé, le présent ?

Le présent n’attend pas, j’entends le présent de la veille, où je retourne, le présent de ce mardi funeste. Vais-je trouver moyen d’en rire et d’en faire rire ? Ce serait un minimum d’élégance requise. L’élégance contre l’indécence de gloser sur LA CATASTROPHE alors qu’il ne s’agit que de choses écrites dont le monde se fout globalement, qui n’ont d’importance que pour moi – ainsi mes préoccupations d’ordre purement littéraire telle la force particulière du tiret dans un registre de ponctuation (et je prétends mieux manier la virgule que Proust et ses trop respectueux éditeurs) –, qui d’autre pour s’y intéresser ? 

Ma "catastrophe" en sujet central tandis que plus abominables malheurs se déclenchent à chaque seconde ici ou là. Sur les ruines d’un texte écrasé, faire naître un nouveau texte, va-t-en parler de ruines à un Palestinien de Gaza. Et qui sait si je n’ai pas évité d’un cheveu, sans le savoir, un accident de voiture qui ne m’aurait pas permis de rentrer m’asseoir devant l’ordinateur et de permettre qu’un chat innocent ne piétine mes vanités ?

mardi 7 avril 2026

17h27

25 novembre (2)

 

     Lundi le soleil était revenu, je suis parti sur la grande plage où les nudistes déambulent nonchalamment l’été. Mes chaussures s’enfonçaient lourdement à chaque pas si je ne choisissais pas bien mon sable. Un ruisseau se déversait en provenance d’un marais où il m’est arrivé de voir des cygnes ; l’été il se traverse à pieds nus, j’ai fait un détour par un champ où paissaient des brebis. Arrivé sur l’autre bord, j’ai continué jusqu’au bout de la plage, au plus près du déferlement des vagues, et puis je suis revenu. Le ciel était immense et l’océan ouvert. Repassant par le champ des brebis, j’ai trempé à l’orée du crépuscule un pied chaussé dans un coin de marécage – c’était bien la peine !
    Le soleil est tombé très rapidement derrière l’horizon, à 17h27.
    (La jeune femme à la coiffure punk qui regardait romantiquement le paysage sur un rocher avait été saluée un jeudi vers 16h45. Et le vieux monsieur du dimanche sciait sa branche vers 16h10. On s’en fiche ? Oui mais sait-on jamais, ça pourrait resservir.)
    C’était beau.
    Oh, je ne suis pas inspiré ce jour-ci, à l’heure de raconter ce jour-là.
    Nous sommes mardi, il est minuit, et ma catastrophe a eu lieu.

samedi 4 avril 2026

J'en suis là

25 novembre (jour -1)
   
    Ce jour-là n’avait pas encore été transcrit dans le brouillon de ma boîte mail que le chat a effacé. Mais j’aurais bien besoin de la fin du jour précédent pour reprendre le fil de l’histoire. Où en étions-nous, le dimanche 24 ? Nous avions marché le long de la retenue d’eau qui paraissait tantôt lac, tantôt rivière, le temps était maussade, pas de soleil au-dessus de l’ombrage des châtaigniers. Nous avions rencontré ce vieil homme qui sciait une branche tombée à terre, sans doute pour se chauffer – le maniement énergique de la scie dispense d’allumer un feu dans la cheminée. (J'écrivais cela, je me souviens, mon trait d’esprit apportait une note amusée dans le récit plus grave d’une rencontre avec un sosie de celui que mon père était peut-être devenu, vingt après son départ.) Ce n’était pas une journée très remplie à part ça, je n’ai aucun souvenir de ce que j’avais écrit en transition pour le jour suivant. Une histoire de chat ?
    (Bien entendu, le "nous" du "Où en étions-nous" est de pure forme, il inclut un lectorat hypothétique, ici je suis seul. J'en suis là. Avec le chat. Ce fameux chat. Ce diable de chat.)

jeudi 2 avril 2026

Infra-proustien

26 novembre (3)
 
    Je vais reprendre là où j'en suis, à plus de la moitié du séjour. Comme si c'était un premier jour. Me reviendront des éclats de phrases évanouies. Ce sera infra-proustien. Ce sera mieux que rien.
    Et je veillerai à ce que le chat ne passe plus sur le clavier. Et je sauvegarderai chaque session d'écriture. Et je ne garderai pas rancune à cet animal qui n'a aucun sens de l'écriture et surtout pas de sa dimension sacrée. Le vent chante par les huisseries (je parlais de ses rafales plus bruyantes qu'un ronronnement). 
    Je parlais de mes chaussures et de mes sur-chaussettes que le chat, dans sa nudité immuable, m'observait retirer comme si c'était un homard qu'on dépiautait. Je racontais comment il sautait sur le rebord de la fenêtre, regardait dehors, bondissait sur le parquet, miaulait, me regardait, bâillait, s'allongeait... avant de sauter sur le rebord de la fenêtre, regarder dehors, bondir sur le parquet, miauler, me regarder, bâiller, s'allonger... (ad libitum), et je me demandais ce que je ne comprenais pas ; je l'avais nourri, j'avais renouvelé ses écuelles d'eau, nettoyé sa litière, je l'avais caressé sur la nuque et entre les oreilles, là où ça ronronne, je lui parlais ASMR, alors quoi encore ?
    Je l'aimais bien, ce chat.

mardi 31 mars 2026

Tant de choses

26 novembre (2)

    Je ne peux pas reconstituer mes textes. Mais je voudrais les raconter, un minimum. On y trouvait des journées de marche sur les falaises, les plages. Entremêlées à ma lecture tardive de La recherche du temps perdu. J'avais écrit une somptueuse phrase proustienne, plus belle que les siennes... Je parlais du fait d'écrire avant que de savoir lire, d’écrire sans écrire mais simplement en marchant, qu’ainsi naissait l’écriture. Je pensais à Proust en croisant une punk sur un sentier. Ou un vieil homme qui m'indiquait un raccourci et à qui je n'avais osé demander s'il était né dans le même pays que mon père. 
    Je parlais de l'amie qui m'invitait à passer une quinzaine de jours chez elle en son absence, en compagnie de son chat. Je parlais des oiseaux peuplant la retenue d’eau qui se déversait dans le port. Je parlais d'une bouée de chenal rouge dans la nuit, alors que je n'y voyais plus trop sur le chemin. Je parlais d’un rouge-gorge inconnu lors d'une ballade faite cent fois depuis mes cinq ans et de l'arbre mort qui semblait animal chimérique, cette ballade était donc inédite.
    Il y avait tant de choses à raconter.

jeudi 26 mars 2026

La langue au chat

26 novembre (1)


Tout a été effacé. Cela fait deux heures maintenant. Je ne vais pas pouvoir reconstituer le dixième de ce que j'ai écrit depuis mon arrivée ici. Je le vis comme une catastrophe, je tente de modérer en affirmant que ce n'est pas comme une véritable amputation. Mais de fait, je n'ai jamais connu de perte si pénible en matière d'écriture, sachant que l'écriture, telle que je la pratique, c'est la vie. Une part de la vie. Une célébration de la vie.

Le matin même face à la mer, je pensais aux mails que je reçois et que j'envoie, des milliers épinglés sur leur nuage électronique, je me disais qu'il serait sage d'en copier le plus grand nombre sur une clef de sauvegarde. Car ces échanges sont de la vie – me disais-je –, ma vie vécue, ils sont mon continuum d'existence. Je ne jette jamais rien de ce qui importe à ce point. Puis je suis retourné à mon ordi.

Et voilà qu’une semaine disparaît en une seconde sous les coussinets d'un chat. (Je me suis juste pris la tête dans les mains et j'ai poussé un cri, puis un autre et un autre encore. Le chat m'a regardé sans mépris, contrairement aux fois où je riais tout seul, les jours précédents, devant mon écran – je racontais ceci dans mon texte perdu – et je comprenais que de son point de vue j'étais ridicule.) Le chat : Ctrl+A. Puis : k »hsgd^l...

mardi 24 mars 2026

Rhizomiques #245 (Dialecte)

    Quand j'atteins la rue Austurstræti, le chat est toujours là, il me suit sur tout le trajet jusqu'à la rue Stýrimannastígur. J'ouvre la porte de la maison, il se faufile aussitôt entre mes jambes et gravit l'escalier en bois. Il m'attend sur le petit palier et miaule. Je le laisse entrer.
    Je lui verse du lait dans une écuelle.
    Me voici propriétaire d'un chat.
    Je le caresse.
    Me voilà propriétaire du chat.
---
    C'est le tien ?
    Je frottai l'oreille du chien tandis qu'elle fermait la portière et approchait.
    C'est plutôt moi qui suis le sien.
---
    À quoi ressemble le dialecte que tu veux créer ? Qu'est-ce qu'il a de spécial ?
    Tout est dans les détails, c'est pour ça que je le décris comme
discrètement secret : seuls ceux qui l'entendent pleinement peuvent saisir sa spécificité. Il n'est pas parfait mais attentif à ne pas figer les êtres et les choses dans un concept fossile. Parfois il oblige à des périphrases, par exemple je désignerais la personne qui remue dans la poche de ma vareuse comme le chien avec qui je vis pour ne pas employer
    Un pronom possessif, oui, je vois.
    Exactement.
    Ta différence serait une exigence ?
    Je vais pleurer si vous continuez à me comprendre, je ne suis pas prête.


Auður Ava Ólafsdòttir (in Miss Islande)
& Craig Johnson (in Morning Star)
& Fanny Chiarello (in Colline)

jeudi 19 mars 2026

Attentives #38 (Nommer/posséder)

    J'aime bien ce nom [Apollon]. Mais même si je le détestais, je ne le changerais pas. Pourtant, je me rends bien compte que quand je prononce son nom et qu'il réagit - s'il réagit - c'est sans doute davantage à ma voix qu'il réagit qu'au mot lui-même.
    Parfois je me surprends à me poser cette question absurde : quel est son "vrai" nom ? Car il en a forcément eu plusieurs. Et que signifie le nom d'un chien au fond ? Si on ne donnait pas de nom à nos animaux, cela ne changerait rien pour eux, ce n'est qu'à nous qu'il manquerait quelque chose. Elle n'a pas de nom, dit quelqu'un à propos d'une chatte errante, alors on l'a appelée Minette. Un nom, malgré tout.
    Samuel Butler a décrété un jour que l'épreuve ultime pour l'imagination était de nommer un chat.
(...)
    Je connais des gens profondément opposés à l'idée de donner des noms aux animaux domestiques. Ce sont les mêmes qui rejettent l'idée qu'il y ait une catégorie d'animaux qu'on appelle domestiques. Ils n'apprécient pas davantage le terme de propriétaire en matière d'animaux ; et voient carrément rouge quand on prononce le mot maître. Ce qui leur répugne, c'est la notion de domination : cette domination des animaux que le genre humain revendique comme droit divin depuis Adam et Eve, et qui, à leurs yeux, n'a jamais été rien d'autre que de l'esclavage.
    Quand je disais que je préférais les chats aux chiens, je ne voulais pas dire que j'aimais mieux les chats. J'aime autant les deux espèces. Mais en plus d'être mal à l'aise face à la dévotion des chiens, je rechigne, comme beaucoup de gens, à l'idée de dominer un animal. Et il est inutile de débattre, même si par ailleurs on peut trouver ridicule le fait de comparer les propriétaires d'animaux à des maîtres d'esclaves, les chiens, comme de nombreux animaux domestiqués, sont élevés pour être dominés par les hommes, pour être utilisés par les hommes, pour exécuter les ordres des hommes.
    Contrairement aux chats.
 
Sigrid Nunez (in L'ami

mardi 17 mars 2026

Rhizomiques #244 (La langue au chien)

    La plupart du temps, ce sont surtout des questions que je lui pose. Quoi de neuf, petit ? C'était bien, cette sieste ? Est-ce que tu courais après quelque chose dans ton sommeil ? Tu veux sortir ? Tu as faim ? Tu es heureux ? Ça te fait mal, ton arthrite ? Pourquoi tu ne joues pas un peu avec les autres chiens ? Est-ce que tu es vraiment un ange ? Tu veux que je te fasse la lecture ? Tu veux que je chante ? Tu sais que je t'aime ? Et toi, tu m'aimes ? Tu m'aimes pour toujours ? Tu veux danser ? Est-ce que c'est moi, la meilleure personne que tu as connue ? Ça se voit que j'ai bu ? J'ai l'air grosse dans ce jean ?
    Si seulement nous pouvions parler aux animaux.
    C'est-à-dire : si seulement ils pouvaient nous répondre.
    Mais bien sûr cela gâcherait tout.
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Je me suis entendue parler au chien, et ça m’a rappelé que j’existais. Ça ne ressemblait jamais à ce à quoi je m’attendais, l’existence.
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Vois
Comme je vis mal
Je n'ai plus que toi, animal



Sigrid Nunez (in L'ami)
& Melissa Broder (in Sous le signe des poissons)
& Jean-Louis Murat

jeudi 12 mars 2026

Rhizomiques #243 (eden canini)

Le biologiste du début du XXème siècle Jacob von Uexküll disait que, lorsqu’un chien court, il meut ses pattes alors que, lorsqu’un ourson court, ses pattes le meuvent. On pourrait donc en dire autant des poulpes – et sans doute est-ce partiellement vrai des humains, mais rares sont ceux qui en font vraiment l’expérience.
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Ils surent tous qu'elle était là parce qu'ils virent par les fenêtres deux grands chiens sans laisse caracoler dans la cour, labourer les belles de jour, renverser le mobilier de jardin, puis piler net pour creuser un trou dans l'herbe en faisant voler des mottes de terre là où ils avaient détecté la présence d'une proie, sans oublier de pisser et de déposer leurs mottes de merde avant de disparaître.
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Le chien relève la tête vers moi, fougueux et débordant d’attente. Ici & maintenant et rien d’autre, d’une prodigieuse stupidité, et je l’aime. Nous marchons dans le crépuscule vers le fjord, il court derrière moi, l’instant d’après il est devant moi, il s’arrête, lève sa patte boiteuse, lâche une goutte, se tourne pour me regarder, n’est que pure attente, de quoi, de rien, ici et maintenant, et zim le voilà parti, après quoi il émerge des buissons un peu plus loin sur le chemin, reniflant l’herbe avec sa truffe, en quête d’une crotte étrangère ou d’une quelconque pourriture dans laquelle il pourra rouler son envie de vivre.

Vinciane Despret (in Autobiographie d’un poulpe)
& Richard Ford (in Rien à déclarer)
& Madame Nielsen (in Lamento
[traduction Jean-Baptiste Coursaud]

mardi 10 mars 2026

Rhizomiques #242 (Hygge)

Le chat est entré, ses petits coussinets marchant sur un nuage. Je ne l'avais même pas remarqué jusqu'à ce qu'il saute sur le lit. Ses moustaches ont frémi quand il s'est frotté à mes joues. Plus tôt, je l'avais vu allongé devant le feu de cheminée. Peut-on faire plus hygge qu'être étendu auprès d'un chat qui ronronne, dont la fourrure encore chaude exhale un parfum de fumée tandis qu'il tasse la couette sous ses pattes ?
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Dans le jardin il y avait une pierre de druide et des tombes d'animaux. J'ai pensé à mes chiens, Polly et Milly, et à mes petits chats, Mookie et Pud. Ils me manquaient et je me demandais aussi ce que faisait Kiki. Je savais qu'elle prendrait bien soin d'eux, mais Pud aime quand je lui gratte le ventre – il roule sur le dos, les pattes en l'air, et Mookie veut toujours que je lui frotte le dessus du nez. Je ne l'ai pas dit à Kiki, parce que je n'avais pas envie qu'ils se mettent à l'aimer plus que moi.    
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    Ma mère me caressait le ventre et cela me faisait agiter mes pattes. Et je poussais des cris, j’imagine, comme tous les petits de mon espèce. Il y avait aussi des sessions de dressage.
    Je fais beaucoup de choses que les animaux ne font pas.


Sigrid Nunez (in Quel est donc ton tourment ?)
Larissa Behrendt (in After Story)
Gaëlle Obiégly (in Totalement inconnu)

vendredi 6 mars 2026

Attentives #37 (Compensations croisées)

Les Okano croient en une loi naturelle de l'équilibre et de la compensation : chaque fois qu'un homme tue un animal, un autre homme meurt quelque part sur la planète afin que son esprit, en le quittant, se transforme en un individu de cette même espèce, compensant celui qui est mort. Une mort par une autre. Chaque fois qu'un homme tue un animal, le monde naturel se charge d'insuffler l'esprit d'un autre homme mort dans un individu en gestation de cette espèce. De la même manière, chaque fois qu'un animal tue un homme, quelque part sur la planète l'esprit d'un autre individu de cette même espèce donnera vie à un nouvel homme, par un échange spirituel pérenne entre les hommes et les animaux, en mourant et en naissant sans discontinuer. La mort est la compensation croisée, entre espèces, d'une mort antérieure. L'esprit de la victime sera toujours la compensation d'une autre victime qui la précède. L'animisme okano est un cas unique se confondant sous de nombreux aspects avec le totémisme. L'aventure de la vie de l'individu okano consiste à obtenir la réponse au mystère de son origine : quel animal (son totem), en tuant un homme, lui aurait permis de venir au monde, grâce à un processus de substitution où la mort parallèle et compensatoire d'un autre individu de cette même espèce et la transmigration conséquente de son esprit assureraient sa naissance. Inversement, chaque fois qu'un homme tue une bête, il sait qu'en même temps il ôte la vie d'un autre homme dont l'esprit, en se transformant en cet animal, permettra la naissance d'un nouvel individu de cette espèce. Telle est la dynamique du monde, selon les Okano, une dynamique de réparations spirituelles entre les espèces différentes. Les esprits ne migrent pas d'un individu à l'autre au sein de la même espèce, mais entre des espèces différentes qui se tuent, en se faisant vivre. Il est possible de tuer un individu de sa propre espèce, dans une guerre, par exemple, mais personne ne devra, au risque de sa vie, tuer un individu de l'espèce qui lui a donné son esprit. Dans la cosmogonie des Okano, les parents spirituels totémiques, victimes des hommes, sont plus importants que le père et la mère biologiques.
 
Bernardo Carvalho (Les remplaçants)

mardi 3 mars 2026

Rhizomiques #241 (Facteur humain)

L'homme passe son temps à boire du café et à uriner, alors que le chameau survit sans eau des jours durant en plein désert.
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Dans mon métier, le facteur humain est au moins aussi important que l’aspect purement médical, me confie ce vétérinaire. J’en déduis qu’il lui revient à chaque fois de décider s’il doit piquer plutôt le chien ou son maître.
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Certains de ces chiens étaient des esprits, des spectres de chiens martyrisés de leur vivant. Ils hantaient les toits de la ville et s’en prenaient aux innocents parce que leur propre innocence avait été violée, et qu’ils criaient vengeance.

Audur Ava Olafsdottir (in La vérité sur la lumière)
& Éric Chevillard (in L'autofictif du 25/5/2022)
& John Irving (in Avenue des mystères)


jeudi 26 février 2026

Rhizomiques #240 (Dans le mille)

Le jeune Miecio, quant à lui, était récalcitrant à pratiquer cette tuerie. Il visait toujours un centimètre plus à gauche, une petite tromperie qu'il avait appelée l'"intervalle du faisan", un décalage que ni son oncle ni son père n'avaient remarqué. Eux préféraient dire que son tir était un "loupé".
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Rudy passe le lendemain, de retour du parc d’éoliennes de Columbia.
- Les oies, dit-il. C’était comme s’il y avait du pâté partout.
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Il n'y a pas de satisfaction plus grande que celle de mettre fin à l'existence d'un moustique gonflé en plein vol. Elle essuya la bouillie de moustique sur un bout de papier qui traînait puis se rassit et patienta à nouveau.

Olga Tokarczuk (in Le banquet des Empouses)
& Pete Fromm (in La vie en chantier)
& Jennifer Nansubuga Makumbi (in La première femme)

mardi 24 février 2026

Rhizomiques #239 (Dévoration)

J’ai commencé par lui mitonner sa gamelle. J’adorais le regarder manger, tellement concentré et décomplexé, engloutissant prestement la nourriture, droit au but. J’adorais les bruits qu’il faisait avec ses lèvres noires et les claquements de sa grosse langue pendante quand il était à fond dans son repas. Parfois il s’interrompait au beau milieu, en pleine bouchée, pour m’observer un instant du coin de l’œil comme pour dire : Qu’est-ce que tu regardes ? Je mange, c’est tout. Tu sais, tout le monde fait ça.
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Il arrive parfois que les mères truies dévorent leur portée entière. Si Liss était née cochon, peut-être sa mère l’aurait-elle… Les cochons n’avaient peut-être pas tort. Quand la progéniture n’était pas assortie aux parents, il vaut peut-être mieux la dévorer.
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"Je les imaginais plus grandes, ai-je déclaré quand on nous a apporté les cailles. La taille d'un faisan, plus ou moins.
- Non, non", a dit Cara. Un petit oiseau entier, doré au four, les pattes désespérément écartées, gisait sur le dos dans chaque assiette blanche. "Il y en a une deuxième pour chacun, mais j'ai toujours trouvé que deux oiseaux dans une assiette, c'était un peu rebutant."
 
Melissa Broder (in Sous le signe des poissons)
Ewald Arenz (in Le parfum des poires anciennes)
& Allan Hollinghurst (in Nos soirées)
 
(et si vous avez encore un petit creux...)