mardi 3 février 2026

Rhizomiques #234 (Produits dérivés)

    Un affreux sentiment de vide s'empara de moi.
    Quand je tournai les yeux vers les gens massés autour de la gare, ce sentiment empira, les corps devant moi n'étaient soudain plus que des sacs d'où émergeaient des jambes et des bras, les cheveux sur leur tête et la barbe sur leurs joues ressemblaient à de l'herbe, ces créatures m'étaient aussi étrangères que des coléoptères ou des mites.
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Ils avaient vu une pieuvre transporter un bocal en verre pour remplacer la coquille que l'évolution lui avait fait perdre. Au moindre signe de danger, la créature se réfugiait dans son mobile home transparent. Ils avaient vu un hippocampe pygmée accroché à une paille de soda comme si c'était un brin de varech accueillant. Quand l'espèce humaine aura disparu, les produits dérivés de sa créativité offriraient au reste de la création un jeu de gestion de ressources qui pourrait durer des millénaires.
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Des poulpes ayant trouvé une petite bouteille en plastique flottant à la surface de leur réservoir se sont longtemps amusés à la projeter par de puissants jets d’eau vers le siphon de l’aquarium, ce qui la faisait revenir vers eux, et le jeu pouvait continuer indéfiniment. Présentez un objet à un poulpe, disent encore les spécialistes, il passera vite de la question "qu’est-ce que cette chose ?" à "que puis-je faire avec elle ?" – une question à laquelle le jeu répond en émancipant les choses de leur être, dans un flux incessant de désappropriations-réappropriations.
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"Régulièrement, poursuit la scientifique asiatique, les bambous d’une colline entière meurent sur pied, et les pandas traversent une terrible période de famine. Jadis, ils pouvaient se déplacer pour trouver de la nourriture, mais aujourd’hui, ils n’ont plus d’endroit où aller." Un  autre extrait de film montre les corps émaciés de ces pauvres bêtes jonchant le sol des forêts. Leurs cadavres ressemblent à ces fauteuils mous italiens du genre sacco, sauf que les bosselures sont ici pathétiques. Grace enserre ses genoux de ses bras croisés pour résister à la tentation habituelle de se lever pour voir si les garçons respirent.

Karl Ove Knausgaard (in Les Loups de l'éternité)
& Richard Powers (in Playground)
& Vinciane Despret (in Autobiographie d’un poulpe, et autres récits d’anticipation)
& Barbara Kingsolver (in Espèces menacées)

jeudi 29 janvier 2026

Rhizomiques #233 (Le vivant possible)

Les Intouchables y déposaient les cadavres des vaches sacrées pour qu'ils ne polluent pas la cité. Ils les laissaient simplement au soleil brûlant et la nature faisait son œuvre. Je demandais à faire un arrêt et, étonnée, j'approchai d'un des monticules. Je m'attendais à ce qu'il soit fait de restes, avec la peau et les os desséchés par le soleil. Pourtant, de près, c'était autre chose : des sacs en plastique chiffonnés, à demi décomposés, avec le nom toujours visible de chaînes de magasins, des fils, des élastiques, des bouchons, des gobelets. Aucun suc digestif naturel ne pouvait venir à bout de la chimie humaine la plus élaborée. Les vaches se nourrissaient d'ordures qu'elles transportaient non digérées dans leur estomac. Voilà ce qui reste des vaches, me dit-on. Le corps disparaît, dévoré par les insectes et les rapaces. Reste ce qui est éternel. Les ordures.
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Elle avait minutieusement observé la disparition du petit corps d'une corneille sur le chemin vers les bois, qu'elle prenait tous les jours : chaque jour son cadavre s'estompait un peu plus, mangé par les chats et la pluie. Il était devenu de jour en jour un tas, puis un tas disloqué, puis des amas séparés, de la poussière, des traits, puis juste une couleur noire sur la terre autrefois battue par ses pas et qu'elle contournait avec respect maintenant. Elle n'y avait pas touché pour pouvoir regarder. Parfois, il lui semblait qu'il valait mieux laisser les choses là où elles étaient, et même là où elles n'étaient plus, où elles disparaissaient, pour pouvoir vraiment les voir, et les voir disparaître.
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    Quand ils mouraient, ils se décomposaient et se transformaient en humus, un humus dans lequel, avec une infinie lenteur, les arbres enfonçaient leurs racines. Si quelqu'un avait l'idée de filmer un animal blessé ou malade qui partait se cacher pour mourir et ensuite la décomposition de son corps, en repassant le film à l'envers on verrait la terre se fendre, former un animal qui se lèverait et s'en irait. Si on usait du même procédé avec la forêt, le sol se fendrait de partout, comme sous une pluie de grenades, et partout la terre formerait des animaux qui se lèveraient et s'en iraient.
    La terre, c'était la vie morte qui rendait le vivant possible.

Olga Tokarczuk (in Histoires bizarroïdes)
& Emmanuelle Salasc (in De lait et de laine)
& Karl Ove Knausgaard (in Les Loups de l'éternité)

mardi 27 janvier 2026

Rhizomiques #232 (Nos raisons paysagères)

Peu après notre arrivée, j’ai découvert un chemin de ronde autour du mur de la cité antique. (…) Le mur et ses traces me conduisaient devant des fermes autour desquelles poussaient les gueule-de-loup, des voies de chemin de fer désaffectées, des usines inachevées d’une telle laideur que les habitants du coin les traitaient de pugno nell’occhio, coup de poing dans l’œil.
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    Il avait cependant des manies intrigantes, et même irritantes. Par exemple, il changeait brutalement d’itinéraire, coupant à travers champs au lieu de suivre son chemin. Ou alors, ayant fait volte-face, il marchait à reculons pendant quelques mètres, en me priant de l’alerter s’il déviait de sa trajectoire ; ou encore, il tournait la tête à droite et avançait sans regarder devant lui, comme sous l’effet d’un torticolis.
    Au début, j’imputai ces pitreries à son excentricité naturelle, et m’efforçai de n’y pas prendre garde ; mais, au bout d’un moment, je finis par me plaindre.
- Allez-vous cesser de faire le zouave ?
- Pardon ?
    Il avait l’air sincèrement étonné, comme s’il ne voyait pas de quoi je parlais.
- Votre fureur de marcher à reculons, et de suivre des itinéraires impossibles !
- Ah.
    Il s’arrêta et sortit sa gourde.
- Je croyais que vous aviez compris, dit-il.
- Compris quoi ?
- Les raisons paysagères de ma conduite.
- Eh bien, non.
    Il ouvrit grand les bras, comme pour embrasser le décor. Nous étions à la lisière d’un bois ; à droite, une pente douce, herbue, descendait jusqu’à une haie de fougères.
- Que ne voyez-vous pas ? demanda-t-il.
    La question me surprit ; je ne répondis rien.
- Un panneau publicitaire, par exemple. En avez-vous aperçu ?
- Euh, non.
- L’horrible entrepôt, à la sortie du village : l’avons-nous vu ? Non, ni le centre commercial. En tout cas, moi, je ne l’ai pas vu, car j’ai tourné le dos à un moment précis. Vous, je ne sais pas.
    Je commençais de comprendre. Il poursuivit.
- La ligne haute tension, au fond de la vallée : pas vue. L’infecte barre d’immeubles près du champ Perraud : pas vue. Etc.
- Vous sélectionnez ce qui tombe sous vos yeux, conclus-je.
- Exactement, répondit-il. Je compose mon paysage, en éliminant ce qui le gâcherait.
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Mon incapacité à composer avec les aléas forestiers me rappelle la relativité de ma légitimité parmi les espèces qui se passent de chaussures de sacs et de cirés pour s'épanouir sous le ciel. Sans artefacts je serais bras ballants ridicule pire condamnée c'est pourquoi je vis dans une civilisation dans une ville dans un bâtiment dont aucun élément n'existe à l'état sauvage (…). Même les angles et les arêtes sont une invention de mon espèce. Sans eux mon espérance de vie serait dérisoire. Sans lampadaires nous sommes fichus sans bitume nous sommes fichus sans véhicules motorisés sur le bitume nous sommes fichus sans un tissu d'antennes-relais nous sommes fichus.
 
Ceridwen Dovey (in Au Jardin des fugitifs)
& Bertrand Quiriny (in Portrait du baron d'Handrax)
& Fanny Chiarello (in Colline) 

jeudi 22 janvier 2026

Un million d'étoiles

28 juillet
(17/17)

    C'est le dernier jour. Le jour du dernier détour de cette escapade. Il y a des amis que je n'ai pas revus depuis le commencement de la pandémie. (C'est la phrase la plus romanesque de ce carnet de voyage, non ? Nous sommes dans une normalité où il n'y a pas besoin de préciser de quelle pandémie il s'agit... Pour la plupart des gens, ces gens qui constituent un "milieu" environnemental dont le potentiel de dangerosité ne saute aux yeux que des paranoïaques pessimistes dans mon genre, la pandémie de Covid 19 est une affaire classée et elle n'en annonce pas forcément de suivantes plus catastrophiques encore. Est-ce la raison pour laquelle mes amis limousins et moi ne nous sommes-nous pas revus depuis tout ce temps ? Pourquoi maintenant ?) La dernière fois, des confitures m'avaient été offertes et j'avais promis de rapporter les bocaux car on en manque toujours quand on confectionne beaucoup de confitures. Depuis cinq ans les bocaux vides sont dans une cagette près de ma porte où je les vois chaque fois que j'entre ou sors de chez moi. Je n'ai pas pensé à les emporter. Comme un symbole de culpabilité. Un crime de lèse-amitié.
    Je n'avais pas prémédité ma visite et je ne préviens personne. J'appelle depuis le jardin, je fais tinter la cloche. Tout le monde est là. Ils n'ont pas changé. Il y a un bébé en plus, qui lui aussi se réjouit de me voir. On se raconte un peu. On aurait sûrement plus à se dire, ou peut-être pas, peut-être qu'après avoir fait le tour (du passé) on se réinstallerait dans une évidence présente, celle d'un quotidien sans plus rien à rattraper. J'ai annoncé d'emblée que je ne resterais pas dormir, que je souhaitais rouler la nuit afin de n'avoir pas trop de route à faire le lendemain. Ça se tient. Si je restais dormir, je ne voudrais plus repartir. Je connais le charme de cette maison, de cette famille. On dîne sur le pouce et sur la terrasse, les vacances se concluent en bonne compagnie. Aura été expérimentée la possibilité de rester sociable malgré l'hostilité effarante de l'époque. Quoique je bénéficie surtout d'avantages (on parle sociologiquement de "privilèges") qui me permettent de croire en des possibilités et en l'amoindrissement des dangers. Pensée solidaire pour tous les étrangers de France (et d'ailleurs). Sur la route, un million d'étoiles m'invitent à pisser dehors.

mardi 20 janvier 2026

Mouche folle

27 juillet
(16/17)

    L'amplitude de mes enjambées me permet d'aller plus vite que la randonneuse qui me devance sur le bas-côté de la départementale. Marcher ici n'est pas amusant, il n'y pas lieu de musarder. On compare nos cartes, la mienne est toujours périmée et à l'échelle trop petite. La randonneuse prévoit une étape deux fois moindre que la mienne mais elle chemine depuis une semaine avec plus de cohérence que mes boucles de mouche folle. Je m'étonne encore de mon affabilité nouvelle, inédite, cette personne que je suis devenue. Pour un peu je serais séduisant. (Pour un peu je m'acheminerais vers un avenir de vieux raseur.)
    Il y a loin du lac au sommet du volcan – et retour. Il y a surtout beaucoup de monde sur le volcan, des touristes arrivés là en téléphérique. Je ne m'y attendais pas, beaucoup moins affable du coup, je m'enfuis sur le versant opposé. Un groupe de quatre mecs en surplomb me vannent parce que je porte des lunettes de glacier. On en reparlera quand vous aurez mon âge et la vue défaillante, suis-je tenté de rétorquer – mais comme ce serait vraiment une réflexion de vieux con, à la place je souris. Être sociable pour n'être pas soi-même hostile ? Le soir, je passe devant un bar, évitant peureusement de croiser le regard des rugbymen.
    La personne que je serais devenu s'efface devant la moquerie ou la menace. Il y a encore du chemin à faire. Trente-cinq kilomètres ce jour-ci, dont deux petites Tour Eiffel montées et descendues. Comme on fatigue ses émotions dérangeantes. Comme on y substitue une fierté valide – la chance d'être (relativement) grand, de ne pas s'être cassé une jambe dans un pierrier, de ne pas avoir été agressé par les fachos qui hantent mes rêves, de n'avoir pas besoin de téléphérique. Des vacanciers en SUV me donnent de l'eau. Je quitte l'emplacement où je comptais m'endormir, à cause d'une nouba de scouts qui hurlent sur de la techno.

jeudi 15 janvier 2026

Dans la lumière

26 juillet
(15/n)

Dans la lumière de la fin de matinée, avant que je parte, ma mère me fait visiter son petit musée personnel d'œuvres en verre et en céramique. C'est son âme singulière, là, qui miroite sous les rayons du soleil. Sa passion à elle, sa collection commencée peu de temps avant la retraite, avec le peu d'argent qu'elle gagnait, une première audace, une petite folie, un cadeau offert à soi-même. Personne dans son entourage (je m'y inclus) ne partageait cet engouement, ne voyait la beauté, ne ressentait l'émotion. Elle s'était abonnée à des revues spécialisées, elle connaissait toutes les bonnes galeries de Paris, les artistes du monde entier. Elle y allait pour regarder la plupart du temps, les pièces étant hors de prix pour elle. Parfois cependant elle craquait. Pour un tout petit verre, ou pour le bol d'un créateur encore sous-coté, voire inconnu. Elle regarde ses œuvres chaque jour, leurs transparences éclairées à tour de rôle sur le rebord d'une fenêtre selon la course du soleil. Ou celles qui sont disposées dans le meuble à étagères, souvent trop haut pour qu'elle puisse désormais les atteindre. Elle me les montre, me raconte leur provenance, le jour où elle n'a pas pu résister, la technique de chaque artisan. J'en prends une ou deux entre mes mains, aussi fragiles que je perçois ma mère elle-même. Je retiens une forte envie de pleurer – tandis que ma mère connaît un regain d'énergie et même, dirais-je, de joie. Ces objets sont beaux, ma mère les aime, je ne veux pas avoir à en hériter, qu'elle ne soit plus là pour les admirer. Un jour prochain, il y aura évaluation, répartition, éparpillement, on les emballera soigneusement dans de petits cercueils transitoires, ce sera horrible. Ma mère est sereine à présent. On a pris une photo de moi avec mon chapeau, des photos de nous deux où l'on sourit bravement face à l'objectif, mon bras sur son épaule si frêle. Elle me fait au revoir avec la main depuis le seuil de la maison tandis que j'enclenche la marche arrière. Au revoir, au revoir, merci, sois prudent, à bientôt ! Je roule en biais par rapport à la plus directe route du retour, demain je marcherai longuement, toute la journée, à m'en épuiser, et j'épuiserai dans le même temps les émotions trop tristes. Je m'arrête pour la nuit dans un village semblable à celui que j'ai quitté quelques heures plus tôt. Je marche en repérage jusqu'à voir les volcans du lendemain, depuis un champ parsemé de meules de foin. Au village un homme obèse et ivre sermonne un adolescent qui joue avec un ballon dans la rue. La marchande de journaux peine à baisser le store de sa boutique, donne des coups de perche maladroits. Je débloque le store en me hissant sur la pointe des pieds, elle me remercie avec effusion, "Quelle chance, d'être grand !"

mardi 13 janvier 2026

Quelle est la priorité ?

25 juillet
(14/n)
 
J'aurais aimé revoir une autre amie qui vit dans la région. Le matin, aux heures où elle se promène, je dors encore. A moi les promenades vespérales, celle-ci est la dernière, je repars demain. Les vignes sentent toujours la même odeur, le ciel est immuablement dégagé, les collines s'assombrissent à l'est et un léger flamboiement illumine en contre-jour l'église du village. Je m'enfonce sans nul bénéfice dans un maquis de faux chemin, sente de sangliers, ronces et toiles d'araignée, puis m'en extirpe, nostalgique.

Puis-je parler d'amie ? Nous ne nous sommes presque pas connus, et pas vus depuis plusieurs décennies. À peine nous écrivons-nous depuis quelques années. Cela a du sens mais ce sens est aberrant d'un point de vue plus raisonnable. Peut-être n'est-elle pas beaucoup plus raisonnable que moi. Quand elle ne me connaissait quasiment pas j'avais la prétention de la connaître mieux que quiconque l'aimerait moins que moi – et personne n'aurait su l'aimer plus. Elle me répond que ce ne sera pas possible cette fois-ci mais qu'elle profite bien de l'été, du vacarme des cigales et de la fraîcheur des promenades matinales.
 
L'homme de la maison discute un moment avec moi, j'aime bien, nos idées s'accordent dans les grandes lignes. L'époque n'est pas aux petites lignes – je parle ici d'urgence sociale et politique. Bref, nous parlons politique. Ou musique, je ne sais plus. Il me rappelle l'origine de son prénom et de ceux de ses frères : trois combattants antifascistes, amis de son père, assassinés. Cette histoire, cette réalité-là. Cette gravité de toute une existence, cette responsabilité. Moi j'ai longtemps pensé que mon prénom de fils de colonisé était un vœu de paix. Avant de découvrir qu'il évoquait surtout le lieu de naissance de mon père. En fait j'ignore quelle était la priorité, nostalgie ou espoir ?

jeudi 8 janvier 2026

L'ultime fragilité

24 juillet
(13/n)
 

    Dans la maison je suis témoin de la fragilité ultime. Du vieillissement inexorable d'un être essentiel, primordial, sans qui rien de ce qui est moi n'aurait été, et qui ne vivra pas éternellement. Devenir centenaire m'a toujours paru un minimum, peut-être le point à partir duquel il est raisonnable d'accepter de mourir un jour. Ma mère qui a encore de la marge ne partage pas cette conception. Je souhaite déraisonnablement qu'elle demeure aux avant-postes de ma propre existence. Dans le même temps j'assiste à la douleur du corps exténué, non par une bonne journée de marche en montagne mais par une vie entière d'efforts, de craintes, de devoirs, de compensations heureuses aussi (et de tout ce qui m'aura toujours échappé). Peut-on s'en contenter ? Qui suis-je pour en décider ?
    Dans les champs le soir, la terre exhale des senteurs que le soleil avait écrasées le jour durant. A l'odeur j'identifie les vignes qui ont été traitées outrageusement aux pesticides et celles qui relèvent toujours de la nature. A l'œil c'est non moins flagrant, rangées exemptes de toute vie végétale et animale d'un côté, fouillis d'herbes et de plantes, insectes et petits animaux qui s'y dissimulent de l'autre. Les raisins sont loin d'être comestibles. Je me souviens d'une époque où l'on chapardait des épis de maïs dans les champs pour les faire griller sur un feu de bois, rien de meilleur. Je ne me souviens pas avoir jamais mangé de raisin sur pied, peut-être est-ce l'une des raisons pour lesquelles je ne suis pas mort déjà. On survit comme on peut, souvent sans savoir.

mardi 6 janvier 2026

méli-mélo

23 juillet
(12/n)

    La plaine est hostile en ce temps de fascisation, bien qu'elle le soit un peu moins qu'on n'avait pu le craindre. Dans la région, l'extrême-droite est majoritaire aux élections. Dans le département. Dans le village.
    Je suis accueilli en bastion familial de gauche. La maire blonde permanentée invective les "bolchéviques" dans les rues. Un tortionnaire de l'Algérie française patrouille au milieu des vignes avec son chien et son petit-fils en treillis militaire taille enfant.
    J'ai mal au genou. Je rattrape en replay les étapes de montagne du Tour de France.
    Je rattrape la politique, les mails, les posts, je sens mon énergie être aspirée par l'écran de l'ordinateur. Ne plus marcher mais courir rattraper un retard pris vis-à-vis de l'ordi.
    L'ordinaire, l'ordonnateur.
    Je sens ma vitalité qui s'effiloche.
    Mais j'avais faim aussi. On me traite comme un coq en pâte, je finis les assiettes de toute la tablée.
    Le restaurateur vote peut-être pour le fascisme, comment ne pas suspecter ?
    Ça le chiffonne que je ne boive pas de vin, sa contrariété est-elle désir de partage, passion des valeurs traditionnelles et catholiques, considération de sa marge bénéficiaire ? Il me reproche de manquer au soutien des viticulteurs, je choisis de croire que c'est de l'humour. Je soutiens les maraîchers avec un méli-mélo de légumes.

samedi 3 janvier 2026

Un inconscient courage

22 juillet
(11/n)

    C'est jour de départ, adieu les montagnes, direction la plaine.
    Ultime balade le long d'une rivière, cela n'a pas grand intérêt si ce n'est de profiter de la fraîcheur, une dernière goulée avant immersion dans la canicule et l'hostilité que mon apparence basanée risque de susciter chez les bas du front (national).
    La nuit a été éprouvante, agitée de rêves violents où il s'agissait de protéger la veuve, l'orphelin, moi-même, d'être héros à corps défendant. Où j'étais contraint par orgueil à ne pas être lâche.
    C'est d'un tel dilemme que j'ai rêvé : d'une action qui déborde la honte (existentielle, largement inconsciente) en affrontant la peur (irrationnelle). La honte est le cœur de la peur secrète que cache la peur évidente. La honte appelle un débordement dans le rêve et par le rêve, comme le recours aux nombres imaginaires pour résoudre une impossibilité réelle (dans l'espace déjà parallèle en soi des mathématiques). C'est le i correspondant à la racine carrée de -1, soit le i² = -1. La honte est hideuse.
    À l'opposé se trouve – je m'en persuade – un inconscient courage avec lequel redescendre en plaine, et une fierté afférente qui n'aspire qu'à la joie.

mardi 30 décembre 2025

Je ne suis pas un ours

21 juillet
(10/n)

Mais je ne suis pas un ours, me dis-je en renonçant à contourner par la pente raide de la forêt l'éboulis du chemin qui longeait la rivière. Je redescends, en sueur, couvert de griffures de ronces et de fils d'araignées. Et pourtant : "Ça passe, m'assurent deux radieuses randonneuses arrivées en sens inverse, il suffit de grimper d'une cinquantaine de mètres et tu retrouveras un sentier". Au bout d'une centaine de mètres harassants je comprends qu'elles étaient des ensorceleuses – et que je ne suis toujours pas un ours. Pas de sentier. Je redescends à nouveau – et retrouve le sentier... Aussi miro qu'un ours, l'odorat en moins. Ce n'est que le début. Rincé et je n'ai pas encore commencé l'ascension de mes trois ou quatre tours Eiffel quotidiennes. Toujours dans la forêt, longeant une rivière en furie. Un jogger surgit derrière moi et m'effraie comme s'il était... un ours ? Oh, cette journée promet. Voici une vieille chienne à présent, si placide que je propose au couple qui la promène de la leur emprunter ; aucun des trois n'est d'accord. Voici le territoire des moutons, plus haut. Et de leurs chiens protecteurs, le patou porte un collier acéré au cou –  pour le cas où je serais un loup. Il accepte ma main sur sa tête. Il accepte que je chemine lentement au milieu des brebis, de leurs crottes et pissats compulsifs. C'est méditatif. La pluie menace, ça y est, elle tombe. Je suis presque arrivé au refuge. J'y cours. L'aide-gardienne m'enjoint d'enlever mes chaussures. Elle est plongée dans son ordi. Je me réconforte d'une part de tarte. Hors de prix, cuisinée sans cœur, avec un schprout de chantilly industrielle. La gardienne me chasse de sa cuisine où j'allais déposer voire laver mon assiette – "C'est privé !" Leur chatte est énorme, main dans sa fourrure tandis que l'orage tonne et se déchaîne. Rafales démentes, hors de question de repartir là-dedans. Je me sens comme derrière le grillage de mon utilitaire, après les ensorceleuses, les gardiennes de prison. D'autres réfugiés, randonneurs moins pressés que moi, sortent du dortoir, apparaissent en crocs et en chaussettes dans la salle commune. Ça marine, ça cocote, je finis par m'enfuir, au diable la tempête ! Et la tempête s'en va au diable, à peine ai-je dévalé une centaine de mètres. Même le soleil revient, aveugler les nuages en contrebas.
 

 

vendredi 26 décembre 2025

Sanglier loup brebis patou

20 juillet
(9/n)

    J'ai à nouveau changé de vallée, jamais pareilles, toujours semblables.
    Depuis les premiers pas sur le sentier on aperçoit l'objectif du jour – une paroi abrupte qui forme comme un mur entre deux sommets, supposée être un col mais ne faudra-t-il pas plutôt bénéficier d'un Sésame, ouvre-toi ? On serpente le long des torrents, puis d'un versant à l'autre, s'élevant lentement. Puis en lacets serrés. Je plaque de la boue sur mes mollets et mes genoux afin de prévenir la brûlure du soleil. Sanglier je me vautrerais tout entier dans la souille.
    Dans l'abreuvoir, l'eau a pris des teintes rouille.
    Les fleurs se répartissent une infinité de couleurs enthousiastes.
    Au sommet la vue plonge et rafraîchit les perspectives – la paix aussi est enthousiasmante.
    Je redescends, la roche s'avère friable et tranchante. Les rochers bordant le torrent sont instables, mon pied ripe – et je m'écorche, béni des dieux, au lieu de me briser le tibia.    
    La nuit tombe alors que je rejoins la route, une brebis a sauté par dessus sa clôture et erre sur le bitume, un patou non moins désemparé, resté du bon côté, m'interdit d'approcher. Comme si j'étais un loup.
 

 

mardi 23 décembre 2025

Jubilation

19 juillet
(8/n)

    Le mari d’Élisabeth m'apprenait la veille que "retraite" se disait "jubilation" en espagnol. Je le croise au matin dans le village, en allant remplir ma gourde. Il me conseille d'aller découvrir la vallée d'à-côté. Le pays de ceux qu'on interdisait à sa femme, quarante ans plus tôt, de fréquenter. (Pour qu'au final arrive un pur étranger, du Sud d'au-delà de la frontière, qui allait l'emmener plus au nord.)
    Il est vrai que la vallée d'à-côté est plus belle. Quelques nuages font leur apparition, éclipsant la canicule. Je grimpe aux lacs, face aux glaciers. Il pleut doucement sur le plateau, l'atmosphère empreinte de silence est féérique.
    Je jubile, c'est de tous les âges.
    Repensant au besoin de parler à des gens. Et si nous avions tous besoin de dire (un savoir, une pensée en cours d'élaboration, des découvertes et enthousiasmes) ? (Si nous étions aussi bien la vieille dame qui nous aborde au supermarché pour commenter le degré de maturité des avocats ?) Si, contrairement à ce que je me raconte habituellement, je n'étais pas fondé à me suffire à moi-même ? 
    Et se pourrait-il que l'environnement immédiat de toute mon existence sociale n'ait pas à être appréhendé par un sentiment d'hostilité ? (J'anticipe ma descente des prochains jours dans un Sud gangrené par le racisme...)
 

 

jeudi 18 décembre 2025

Torrents, prairies, bruissements...

18 juillet
(7/n)


    Enfermé dans ma cage, je ne vois rien, je ne bouge pas, tentant de grappiller un peu de sommeil en plus avant que le soleil ne transforme l'habitacle en étuve, le soleil est encore loin en-dessous des montagnes alors que deux camions viennent et vont au ralenti sur la portion de route où je suis garé, mais que font-ils, en marche arrière les bip-bip-bip prolongés, est-ce la voirie, un entretien des fossés ? Est-ce encore un employé municipal qui se gare à côté et reste au volant, l'autoradio allumé, à écouter d'exaspérants chroniqueurs, puis un collègue qui arrive à sa suite avec une grosse voix, lequel des deux démarre une défricheuse qui s'active tout autour, à projeter des mottes de terre sur la carlingue (hé, ma caution!), pile à hauteur de ma tête ?
    Quand il fait trop chaud je me lève.
    Plus personne.
    Le ciel est vide excepté le soleil bleu pâle.
    Je marche, longuement, toute la journée, je m'élève dans la vallée puis jusqu'au col. Torrents, prairies, fleurs éclatantes. Corps fourbu dans le bonheur de l'effort.
    L'avoir fait. Le faire. Contredire le sentiment éprouvé cinq jours plus tôt quand je m'étais assis  à côté de vieux avérés, par besoin de reprendre des forces... Contrer la pensée du "Ce n'est plus de mon âge". Eh bien si. "Ce n'est plus de mon âge" devrait toujours n'être qu'une pensée d'avant rendue caduque. Un défaitisme biaisé, un manque de lucidité.
    De retour au village je remplis ma gourde. Demande à une femme près de la fontaine si elle sait où se trouve le camping le plus proche. Élisabeth m'invite chez elle et son mari, profiter de leur douche. Et d'un jus de fruit en terrasse, à échanger sur la montagne, la vie, la philosophie.
 

 

mardi 16 décembre 2025

Transition - poussière de rabot

17 juillet
(6/n)

    Tout le jour je m'obstine à trouver où marcher un peu en attendant de marcher beaucoup le lendemain. Mon utilitaire me conduit d'échec en désillusion : la route est fermée, le sentier est éboulé, l'urbanisation moche étend ses tentacules... 
    La dernière tentative m'amène à grimper au milieu de détritus sur un sentier battu, à longer une carrière où des vigiles à chiens patrouillent entre les engins d'extraction, à retenir ma respiration dans la poussière en espérant vaguement qu'au-delà l'herbe sera plus verte, à ressentir de la peine pour la rivière brune en contrebas.
    La nature rabotée supplie qu'on l'achève.
    J'achète un melon.
    Une commerçante retraitée sur son banc explique à une amie qu'elle ne recrutait jamais quelqu'un qui posait la question des congés.
    Un chat intéressé frotte ses puces contre mes mollets.    

samedi 13 décembre 2025

Passer le col

16 juillet
(5/n)
 

Aujourd'hui j'ai rencontré Laurie. Nous avons posé nos sacs à dos, retiré nos casquettes et lunettes de soleil afin de mieux nous voir. Elle a déplié sa carte deux fois plus précise que la mienne pour me montrer où je m'étais trompé et comment retrouver le droit chemin. Son uniforme vert et son talkie à la ceinture m'intimidaient un peu, on se vouvoyait. On a parlé des avantages des randonnées vintage, sans GPS. De la topographie piégeuse de la région. J'avais déjà franchi le "pas" du matin, j'étais descendu dans la vallée opposée. Il me restait la moitié du chemin, un second "pas", plus loin, pour boucler la boucle.

L'exténuation de ça. La nécessité de ça : penser dix fois à renoncer, persévérer, passer le col. Éprouver du bonheur, une fois de l'autre côté. S'extasier à chaque fleur, voire à chaque pierre. La descente du second "pas" est escarpée à ne pas y mettre le pied. Trois bouquetins m'observent sans crainte bien que je fasse glisser des morceaux de montagne. On peut être heureux malgré le malheur, en temps de génocide, en état de désespérance. Non seulement comme des animaux sauvages ignorants des désastres en cours, mais en humains concernés, obstinés et désireux toujours.


mercredi 10 décembre 2025

Transition - de rivière en lisière

15 juillet
4/n
 
    En route vers les montagnes, journée de transition. Défilé de zones industrielles et "artisanales". Un autre bord d'un autre fleuve où se dégourdir, solitaire. Une femme comate sa pause de midi dans sa voiture à l'ombre, un adolescent rate tous ses paniers de basket, inlassablement. Le fleuve ici est une rivière, remonter son cours le redescendre, juste histoire de se dérouiller les jambes. Le basketteur s'éloigne de plus en plus du panier, est-ce preuve d'optimisme ? La femme fume et transpire.
    Avec quoi êtes-vous venus ? demandait le poète*, et je pensais : avec ma désespérance insoluble. Ça ne se dit pas, je me suis tu. Les spectacles que j'ai vus ont répondu différemment. Tu peux venir avec ton vrai visage. Tu peux t'assumer saxifragique. Tu peux t'autoriser à danser. Tu peux donner le moche aussi, le petit, l'effrayé, le laborieux. Tu peux orienter tes dissociations, jusqu'à réconciliation. La liberté est une maîtrise des contraires, je me gare pour la nuit en lisière de réserve.

* Arthur Ribo 

lundi 8 décembre 2025

Un oreiller fend-la-foule

14 juillet
(3/n)
 
 

... Dans mon sommeil j'écrase les deux avocats et les trois bananes dont j'avais oublié que je les avais placés sous la couverture pour un effet laine de verre-frigo. Effet compote et sopalin à trois heures du matin. Cela aromatise l'habitacle, voilà qu'il est près de midi. Les amies 3 et 4 dorment encore, le festival est fini. J'erre dans la ville quelque peu hébétée. Traces de démontage dans les squares et les parcs, reliquats d'affichages. S'asseoir un moment près d'un toboggan et de deux chevaux à bascule. Finalement rejoindre cinq filles et un garçon, deux compagnies aux petits yeux, à une terrasse.

Ne reste plus que mon amie troisième, de Marseille, nous nous promenions le long de la Seine en dégustant des glaces deux boules quand elle habitait Paris ; munis de glaces deux boules nous allons nous asseoir au bord de la Saône. L'amitié s'écoule paisiblement, cassis-macadamia. Alors que les badauds commencent à s'installer en prévision du feu d'artifice nous rejoignons l'amie quatrième pour un resto du dimanche soir. Laquelle m'offre de prendre une douche chez elle et un oreiller pour mon utilitaire – je le serre contre moi, fendant la foule, tandis que les fusées éclatent.

jeudi 4 décembre 2025

Une danse saxifragique

13 juillet
(2/n)
 
Photo : Vincent Muthelet 
Droits d'auteur : Studio Griffon
 
  Je me lève à l'aube, retrouver l'amie cheminant au bord du fleuve, méditant à propos des plantes, du cosmos, de l'existence sur Terre impulsée des profondeurs via les tourbes et les racines. C'est une "aube de la création", première ébauche de spectacle, de promenade participative. On s'égaille plein champ, replanter des pissenlits ; on regarde le ciel entre nos doigts ; on empathise le temps d'une danse saxifragique. C'est délicat, joyeux, ça nous met la rosée aux yeux. La planète est peut-être foutue mais on peut encore placer sa lucidité ailleurs, en vision décentrée de nos accablements. L'amie et son compagnon musicien sont beaux, raison d'espérer non moins que de désespérer, il est ici question de choix.
    Et d'être soi. De laisser s'exprimer la danse. De venir avec son propre visage, ainsi que le proposait le poète.
    Avant midi une autre amie danse sous un loup et une fourrure, il me faut quelques secondes pour l'identifier. Je suis arrivé en retard, j'ai manqué sa prise de parole. On se reverra plus tard. Je ne manque pas le début de la déambulation de l'amie troisième et de son double dissocié. Il y est question de se taire ou non. Six cents personnes dans la rue écoutent. Puis je passe saluer l'amie quatrième, en pause de sa Radio Banane. Heureux de se revoir, à demain ! Je retourne voir danser l'amie deuxième du jour. Elle a conservé le long des bras ses tatouages du matin. Cette fois elle porte une combinaison de chantier et distribue des pensées de chien photocopiées à la hâte.
    La nuit tombe, mes jambes aussi. Je m'assieds à côté de petits vieux, parce qu'il y a de la place, non loin d'un spectacle assourdissant qui ne m'intéresse pas.
    C'est la nuit à présent. Dernier effort du dernier jour, couché sur le flanc et sur l'herbe humide, "Mes amours" en titre comme une provocation : je m'attends à ne pas sourire. Un couple se sépare par textos, une oie casse des assiettes, une mariée chante sa liberté dans une arène de feu électrique... Et tout un flux de joie possible m'envahit, qui me porte jusqu'à l'utilitaire, jusque dans mon sommeil.

mardi 2 décembre 2025

Alvéolaire

vendredi 12 juillet
(1/n)


    Ça démarre péniblement, on y va quand même ?
    Revenir en peur, sans peau, exposé à l'air libre... 
À l'air renfermé d'un coffre-fort utilitaire – l'arrière de la fourgonnette où je ne peux me tenir qu'à genoux ou couché sur le plancher. (Les sièges avant, je m'en avise bien tard, ne s'inclinent que vers l'avant et je n'ai rien apporté pour épargner mon dos qu'une couverture élimée datant d'un demi-siècle.) La lumière passe par une grille à chenil – qui ne peut s'ouvrir que depuis la cabine. Suée de peur claustrophobique. À croire que je ne pourrai jamais dormir de la nuit, alors pourquoi ne pas repartir en sens inverse, rapporter au loueur l'inutile utilitaire, retrouver le cocon de mon lit à quelques centaines de kilomètres d'ici ? Pourquoi, comment croire aux bienfaits d'une énergie de festival ?
    Je finis par m'endormir, d'un sommeil cent fois entrecoupé de douleurs osseuses et d'assauts de moustiques.
    Réveil tardif, hagard. Dehors la fête – où je m'égare, ne trouve rien. J'achète au centre commercial un tapis de sol alvéolaire, la nuit prochaine je dormirai comme un œuf. En fin de journée, quatre funambules discrètes dessinent des lignes sous le ciel.