jeudi 3 septembre 2026

A contre-saison #35

3 septembre 202..
 

L'assise te montre la voie
Tu ne seras jamais perdu

Sous la pierre une pierre, et sous la pierre sous la pierre une infinité de pierres
Voire quelques os antédiluviens

L'équilibre te porte en avant ainsi que le déséquilibre ta marche
Ta danse de rattrapage en dévalement de pente ?

Il y eut quelqu'un avant toi
Heureusement il est parti

A toi de voir à présent
Ce qui attend de l'autre côté – 


mardi 1 septembre 2026

A contre-saison #34

1er mars

Il y a toujours des fruits – toujours ?
Toujours des fenêtres sur cour ?
Des lignes horizontales et des courbes

Ceci n'est pas une prison
Ceci n'est pas l'arrière-façade d'une église orgueilleuse

Nous sommes au premier jour officiel du printemps –
en Australie
J'étais en avance au rendez-vous –
chez le podologue

Il y a encore des fruits ici qui sentent la figue ; des figues.

jeudi 27 août 2026

Rhizomiques #263 (Apprendre)

Mon père, Matthew Hall, est présent à chaque page, non seulement pour avoir lu et commenté plusieurs versions du texte mais aussi pour avoir fait un exposé oral sur le nautile et la suite de Fibonacci devant ma classe de troisième, m'avoir donné mon premier carnet et montré que le plaisir d'apprendre des choses nouvelles ne se dément jamais.
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    Il t’apprenait à repérer les rues de la ville, regarder la carte, tenir une boussole, être indépendante. Te conduire comme une partisane dans ta ville. Depuis ton plus jeune âge, il te disait Maintenant, va chez Jovanka, à quelques rues d’ici, et remets-lui ce papier.
    Et sur le papier, il avait écrit : "Jovanka, écris juste que tu l’as vue." Et toi, tu revenais au bout de dix minutes : "Papa, la sonnette est terriblement haute, je peux pas appuyer." Et Millosz : "C’est pas mon problème comment tu vas y arriver ! Tu as de la jugeote ? Utilise ta tête !" Et toi, tu retournais là-bas et, dès qu’un voisin pénétrait dans l’immeuble, comme une chatte, tu te faufilais derrière lui sans qu’il s’en aperçoive.
    J’ai fait ça, moi ? réagit Nina avec un sourire qui illumine ses traits.
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Nous avions assisté à une partie de ping-pong. Je me rappelle avoir pensé alors que ça paraissait amusant, j’avais aimé le petit bruit joyeux que faisait la balle en rebondissant sur la table, et j’étais restée longtemps à admirer le spectacle.
"Tu veux jouer ? avait murmuré Grand-Père.
- Oh non ! Je ne sais pas.
- Tu peux apprendre." Mais je m’en savais incapable.
En quittant les lieux, cet après-midi-là, Grand-Père m’avait expliqué : "Tu peux revenir quand tu veux, petit chat. Il suffit de t’inscrire et de demander à quelqu’un de jouer avec toi." J’avais gardé le silence, parce que parfois Grand-Père parlait de ces choses comme si elles étaient faciles à faire pour moi. J’étais fâchée parce qu’il ne comprenait pas, il ne comprenait pas que j’étais incapable de faire ce qu’il croyait être à ma portée, et je m’étais sentie de plus en plus nerveuse et en colère. Mais ensuite il l’avait remarqué, s’était arrêté pour poser ses mains sur mes épaules. "Tu peux le faire, petit chat, avait-il murmuré. Tu te rappelles comment nous nous sommes exercés à parler aux autres ? Notre entraînement à la conversation ?
- Oui.
- Je sais que ce n’est pas facile pour toi. Crois-moi, je le comprends. Mais je ne t’encouragerais pas à le faire si je n’étais pas convaincu, tout au fond de moi, que tu en es capable."

Louisa Hall (Remerciements in Rêves de machines)
& David Grossman (in La vie joue avec moi)
& Hanya Yanagihara (in Vers le paradis)

mardi 25 août 2026

Rhizomiques #262 (Paternités-passerelles)

- Papa !!
C’est fou la force de ce mot. C’est un coup de feu à bout portant avec une balle d’amour dans la bouche. Ça te dit que tu existes comme tu n’as jamais existé pour personne. C’est un appel qui happe le présent pur, il t’avale. Il t’oblige à être : ici même,  hic. Tu ne sais pas ne pas y répondre, parce que voilà : tu es là, elle est là et son appel jette une passerelle vers toi que tu n’empruntes même pas : elle te traverse de part en part, elle te crée deux bras en plus, des jambes en mieux, un visage et une voix doubles. Un nous.
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Dans une chambre de motel, son père lui coupait les cheveux. Assise sur une chaise dans la salle de bains, elle regardait ses boucles brunes lui frôler le visage et atterrir sur ses jambes, par terre, pendant qu'il s'affairait autour d'elle avec les ciseaux.
- Tiens-toi bien tranquille, dit-il avec douceur, quoiqu'elle n'eût pas bougé.
Elle ne répondit pas, mais l'odeur d'eau oxygénée lui fit froncer le nez. Elle grimaça, essayant d'ignorer l'odeur et le picotement. (…)
(Il frotta avec une serviette la tête brûlante de Lilia.)
- Et voilà ! Prépare-toi, ma colombe, tu vas avoir une surprise...
Et il la hissa à la hauteur du miroir de la salle de bains.
L'effet était saisissant. Elle se souvenait de cet instant comme de la première fois où elle se regarda dans un miroir sans se reconnaître. Une enfant inconnue aux cheveux blonds, courts et ébouriffés, lui renvoya son regard, et soudain, inexplicablement, elle se sentit en sécurité. Non seulement en sécurité mais remplie de joie ; c'était la première fois qu'un véritable bonheur inondait sa poitrine, comme si une digue se rompait.
- Ça te plaît ?
Elle sourit.
- Je suis content que tu aimes, dit-il. Maintenant, il te faut juste un nouveau prénom.
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Le rasoir, la lanière, le gobelet et le blaireau avaient tous appartenu à son père, et chaque matin en se rasant, il pensait à son père se rasant chaque matin, qui devait avoir eu une autre manière de se rappeler son propre père, car le grand-père avait été barbu. De cette manière, chaque matin en se rasant il arrivait à penser aussi à son grand-père, un homme qu’il n’avait jamais connu et qui ne s’était jamais rasé. Ce processus le satisfaisait doublement en ce qu’il manifestait pour lui la manière dont il pensait que tout fonctionnait.

Alain Damasio (in Les furtifs)
& Emily St. John Mandel (in Dernière nuit à Montréal)
& Russel Banks (in Hamilton Stark)

jeudi 20 août 2026

Rhizomiques #261 (Je regarde mon père)

Parfois je regarde mon père, de côté ou de dos ou bien droit dans les yeux, et je l’aime tellement fort que c’est comme si c’était ma récompense pour une chose extraordinaire que j’aurais faite et dont personne n’est capable aussi bien que moi. Il n’y a aucun risque que quelqu’un entende un jour ces mots-là sortir de ma bouche. Les penser, c’est déjà bien assez.
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Avec mon père, je n’ai pas envie de parler, ni de jouer. Je suis saisie d’un sentiment de gravité si intense et entier qu’il me semble quelquefois que le goût de la parole et l’envie de jouer n’ont pas été premiers, qu’ils ont été des adjuvants, précieux, merveilleux, pour me doter d’une force de désinvolture dans un univers tragique.
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Deux jours auparavant, je le voyais grimper au loin dans les landes qui surplombaient la plage. Notre plage. Je voyais sa silhouette, parka bicolore, mains dans le dos. Je le voyais s'arrêter pour admirer la mer et ne pouvais m'empêcher de me demander : À qui adresserai-je mes questions quand il ne sera plus là ? À qui poserai-je les grandes questions de la vie ? Je m'empressais d'enregistrer cette image de lui, enjambant les hautes tiges, grises et dorées, souplement penchées, des graminées de la lande, je m'empressais de l'inscrire au fond de moi, image-réponse infinie, vers laquelle il serait toujours possible de me tourner à l'avenir. Image pas manquante, petite fiole d'eau sacrée.

Donal Ryan (in Soleil oblique et autres histoires irlandaises)
& Chantal Thomas (in De sable et de neige)
& Marie Richeux (in Officier radio)

mardi 18 août 2026

Rhizomiques #260 (Blessures réciproques)

    J’ai entre 15 et 18 ans. J’ai dû reprocher à mon père de "ne s’intéresser à rien", de ne lire que Paris-Normandie, le journal de la région. Lui, si calme et si conciliant d’habitude envers mes insolences de fille unique, me répond durement : "Les livres, c’est bon pour toi. Moi j’en ai pas besoin pour vivre." Cette parole a traversé le temps, elle reste fichée en moi. Comme une douleur et une réalité inadmissible.
    Cette parole, c’était le signe qui entérinait une séparation, que je ne savais pas nommer, entre lui, garçon de ferme à 12 ans, et moi qui poursuivais des études. C’était comme s’il me tournait le dos. Simplement, il me renvoyait la blessure que je lui avais infligée. La lecture, entre lui et moi, c’est une blessure réciproque.
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(…) ses parents eux-mêmes étaient restés si accolés à leur environnement social qu’ils n’en étaient jamais sortis, n’avaient pas su s’affranchir de leurs préjugés et s’étaient peu à peu rigidifiés pour finir par répandre des jugements derniers sans plus faire marcher leur esprit et encore moins leur sensibilité alors qu’on le savait, ils en avaient eu une. Le père s’était mis à donner de ces formulations toutes faites libres de droits parce que c’était sans doute assez commode et ne demandait pas d’effort intellectuel supplémentaire car des efforts il en faisait déjà beaucoup et c’était bien assez rappelait-il en rentrant éreinté le soir.
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    Quand je suis rentré à la maison, mon père ne dormait pas. Il était assis sur le canapé de la pièce télé, enveloppé dans une couverture afghane, et un chauffage d’appoint soufflait. Il regardait un concours de chefs cuisiniers sur Food Network. C’était toujours triste et inquiétant de le voir dans cet état-là car il avait les yeux brillants et regardait attentivement des trucs débiles avec ce doux sourire qui signifiait : Oh, s’il vous plaît, dîtes-m’en plus !
    Peut-être était-ce le genre de regard qu’il posait sur ses patients ? Le genre de sourire qui faisait que les gens étaient convaincus qu’il les écoutait ? Et peut-être qu’une partie de lui les écoutait vraiment. Cette parte de lui qui était sincère, attentionnée, pleine de compassion et désireuse d’aider.

Annie Ernaux (in recueil Pourquoi lire ?)
& Valérie Mréjen (in La jeune artiste)
& Dan Chaon (in Une douce lueur de malveillance)

jeudi 13 août 2026

Rhizomiques #259 (Dinguerie parentale)

Dans les dix commandements il est écrit : "Tu honoreras ton père et ta mère", mais nulle part il n’est écrit "Respecte ton enfant de manière à ce qu’il puisse par la suite se respecter soi-même et respecter les autres".
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Les parents étaient des gens fous, malades, qui envoyaient leurs enfants dans un bâtiment gris. Tous les jours, des gens fous, malades, qui envoyaient leurs enfants dans des bâtiments gris. Chaque jour, leurs meilleurs jours, les meilleurs jours de leur vie, les meilleures saisons. Les parents donnaient les meilleurs jours de leurs enfants comme une chose normale. Les parents avaient donné leurs propres meilleurs jours et ils donnaient les meilleurs jours de leurs enfants comme une chose sans valeur. Salim répétait le mot : Puni, il répétait ces mots dans sa tête : Puni, noté, assis, et il voyait les parents comme des gens punis, normalement punis, nés punis, et punissant eux-mêmes. Ils punissaient leurs enfants qui puniraient leurs enfants pour propager le malheur sur terre.
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Roy avait "traversé une phase" entre dix-huit mois et trois ans environ, pendant laquelle il hurlait et se roulait furieusement par terre. Ces séances avaient été si terribles que Donald, furieux et tremblant lui-même, avait dû se précipiter hors de l’appartement, convaincu que son fils était anormal – jusqu’à ce qu’un pédiatre lui eût expliqué que ce comportement, en fait, n’était pas rare.
Les enfants, avait dit le docteur, sont capables d’éprouver une rage extraordinaire.
Mais ensuite, ça leur passe ?
avait demandé Donald d’un ton dubitatif.
Ça leur passe.

Alice Miller (in L’enfant sous terreur)
& Laura Vazquez (in La semaine perpétuelle)
& Joyce Carol Oates (in Problèmes de réadaptation chez les rescapés de catastrophes naturelles et non naturelles)

mardi 11 août 2026

Rhizomiques #258 (Drôle de parentalité)

Que les enfants soient sacrifiés aux besoins de leurs parents est une vérité gênante. Même les jeunes gens ont du mal à supporter cette vérité parce qu’ils ont avec leurs parents un rapport ambivalent.
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Je ne suis pas sûr d'avoir été vraiment qualifié pour être parent. Il y a trop de douleur pour moi dans ce concept.
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- C'est drôle, d'être parent. On ne sait jamais quelle est notre part de responsabilité.
- C'est pareil quand on est un fils.

Alice Miller (in L’enfant sous terreur)
& Andrew O'Hagan (in Caledonian Road)
& Andrew O'Hagan (in Caledonian Road)

mercredi 5 août 2026

Rhizomiques #257 (Pères ambivalents)

Il quêtait si fort l'approbation de son père. Quand il avait une bonne note à annoncer, il se rapprochait, tout sourire. Gaston attendait tant de et pour ce garçon, son fils et son héritier, son propre avenir ; François le comprenait, et redoutait de décevoir son père, et sa peur même décevait Gaston. Même si cette déception était une forme d'amour.
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Il luttait contre la conscience de cet amour ambigu qu'il ressentait envers l'enfant, à la fois un fils et un adversaire, et qui rendait la paternité aussi instable qu'une relation amoureuse. (…) Il était fier de son fils en même temps qu'il était agacé parce qu'il ne correspondait pas à ses attentes. Là commençaient les contradictions. Il nourrissait des désirs incompatibles. (…) Dès qu'il l'avait vu pour la première fois, nouveau-né à la maternité, il avait projeté sur le nourrisson la vie que lui-même ne pourrait pas avoir, soit qu'il l'avait déjà corrompue et qu'il avait laissé passer sa chance, soit que dans son cas cette vie avait été indisponible depuis toujours. Plus qu'un prolongement, une extension ou un complément de lui-même, il espérait que son fils le remplace et, inconsciemment, il n'écartait pas que cela puisse se faire par un biais détourné et dans l'opposition. Tout au fond de lui, mais non sans lutter, il espérait que son fils soit tout ce qu'il n'avait pas pu être, à l'instar des attentes suscitées par n'importe quel enfant mais avec une contradiction, pour le racheter. Il projetait sur son fils le contraire de lui-même, comme une rédemption.  (…) Son fils était la déception qui l'irritait mais par laquelle, dans l'ambivalence de l'amour, il imaginait aussi pouvoir se sauver.
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Il y a des moments dans la vie où vous reconnaissez que votre père ne possède aucun des pouvoirs spéciaux que vous lui attribuiez dans votre enfance. Vous voyez qu’au fond, c’est un être négligent, le plus souvent confus, qui malmène les choses et les êtres, et ce n’est pas tant qu’il s’en fout, mais plutôt qu’il l’a fait assez souvent pour savoir qu’il en est parfaitement capable, sans jamais pouvoir corriger tout à fait le tir. C’est aussi une vraie ordure. C’est mon père, je sais de quoi je parle.

Claire Messud (in L'étrange tumulte de nos vies)
& Bernardo Carvalho (in Les remplaçants)
& Craig Davidson (in Les bonnes âmes de Sarah Court)

jeudi 30 juillet 2026

Rhizomiques #256 (L'après)

    En plein cauchemar du décès de ma mère, je passais par des moments qui me choquaient davantage que l’immensité de mon chagrin, des millisecondes où j’étais soulagée qu’elle soit partie, quand je m’avouais qu’il y avait  une sorte de liberté dans le fait d’être débarrassée d’une mère, d’être capable de vivre sans elle. Et à d’autres moments j’éprouvais une bouffée d’euphorie d’une telle fulgurance à l’idée d’être en vie que j’en étais consternée. Même torturée par la douleur, c’était une sensation parfois si intense que la mort de ma mère ne semblait pas un prix trop lourd à payer pour l’éprouver.
    J’étais atterrée par la trahison que représentaient ces pensées, par la créature sans cœur qu’elles révélaient.
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Il pense : On peut aimer quelqu'un et ne pas regretter son absence. C'est la dure réalité.
Il a appris à l'accepter. Sa liberté d'être qui il est véritablement résulte de la mort de son père.
Il ne le dirait à personne ; non. Ils ne comprendraient pas.
(…)
Oui, Papa me manque, mais non, sa présence ne me manque pas. Ses jugements.
Sans Papa dans le monde je peux respirer. Pardonnez-moi !

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Ses parents avaient divorcé alors qu’elle était encore une enfant. Quand sa mère lui avait appris qu’elles partaient s’installer dans une nouvelle maison à l’autre bout de la ville, elle ne se préoccupa plus que de savoir ce qu’elle pourrait emporter ou non lors du déménagement. À maintes reprises, elle avait sollicité l’avis de sa mère. Est-ce que je peux prendre mon bureau ? Mon chien ? Mes livres ? Mes crayons ? Bien des années plus tard, un psychologue lui suggérerait que cette fixation trouvait son origine dans le fait qu’on lui avait déjà dit ce qu’elles n’allaient pas emporter : son père.

Jean Hegland (in Dans la forêt)
& Joyce Carol Oates (in La nuit. Le sommeil. La mort. Les étoiles.)
& Lisa Halliday (in Asymétrie)

mardi 28 juillet 2026

Rhizomiques #255 (Trop tard)

Elle constate qu'il ne s'apaise pas avec les années, au contraire, et elle le déplore, même si parfois elle a l'impression que c'est justement grâce à lui qu'elle garde un esprit vif et lucide. Il lui en veut comme si elle était toujours une jeune mère suffisamment forte pour donner, réparer, se défendre, et non une vieille dame dont il faut prendre soin. Le jour où il comprendra qu'il n'y a plus personne à qui demander des comptes, je mourrai, songe-t-elle souvent, ou alors, il ne le comprendra qu'à ma mort.
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Je vais et viens dans l'appartement en ramassant les objets d'Amber. Chaque objet semble palpiter de vie, d'expérience, d'amour. C'était pareil quand ma mère est morte : j'ai tournicoté dans sa maison, celle où j'avais grandi, au milieu de sa collection de DVD, de ses chemisiers à fleurs vaporeux, des tubes d'ibuprofène géants, des livres intitulés La Solution à l'arthrite ou Recettes anti-inflammatoires.
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L'odeur de l'encens l'accompagna toute la journée. Au bout d'un moment, à force d'écouter les anecdotes que les gens racontaient sur sa mère, Elizabeth se sentit discrètement envahie par une tristesse qu'elle ne pouvait partager. Cela tenait en partie, pensait-elle, au fait que sa mère avait toujours été une personne pour les autres, et pas tant que ça pour elle, et il était à présent trop tard pour arranger les choses.

Zeruya Shalev (in Stupeur)
& Deborah Willis (in Girlfriend on Mars)
& Andrew O'Hagan (in Caledonian Road)

mardi 21 juillet 2026

Rhizomiques #254 (Fêlure)

L'enfant se couche. Elle ne lui a pas fait de bisou pour lui souhaiter une bonne nuit, ils sont tombés d'accord sur le fait que l'enfant est déjà grand pour ces séances de bisous.
- Tu l'as fait par obligation.
- De quoi tu parles ?
- Me faire des bisous et me prendre dans les bras avant que je me couche.
- Oui, il faut le faire quand les enfants sont petits.
- Et t'as plus envie de me prendre dans les bras ni de m'embrasser pour me souhaiter une bonne nuit ?
- Parfois. Quand tu me le demandes pas.
L'enfant se tourne dans le lit et lui présente son dos. Ce pourrait être l'origine d'un drame, avoir à accepter qu'il y a un âge où il est préférable de dormir sans qu'une mère vous prenne dans les bras et vous donne un bisou. S'habituer à ne plus être à l'abri.
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Ma seule consolation, quand je montais me coucher, était que maman viendrait m'embrasser quand je serais dans mon lit. Mais ce bonsoir durait si peu de temps, elle redescendait si vite, que le moment où je l'entendais monter, puis où passait dans le couloir à double porte le bruit léger de sa robe de jardin en mousseline bleue, à laquelle pendaient de petits cordons de paille tressée, était pour moi un moment douloureux. Il annonçait celui qui allait le suivre, où elle m'aurait quitté, où elle serait redescendue. De sorte que ce bonsoir que j'aimais tant, j'en arrivais à souhaiter qu'il vînt le plus tard possible, à ce que se prolongeât le temps de répit où maman n'était pas encore venue.
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Oui, m’man, dit-il comme un gamin dans une sitcom, avec cette familiarité morose cette indulgence surjouée ce même grognement qui cachaient un amour sans fond. Le genre d’amour qu’on ne peut jamais avouer ouvertement parce que rien n’est plus exposé au danger, la frontière entre une chose pleinement tenue pour acquise et une chose à jamais disparue si mince si microscopique comme une fêlure dans la porcelaine uniquement visible sous un certain angle, la distinction subtile entre le visionnaire et le malade.

Camila Sosa Villada (in Histoire d'une domestication)
& Marcel Proust (in Du côté de chez Swann)
& Nina Allan (in Conquest)

jeudi 16 juillet 2026

Rhizomiques #253 (Intelligence conversationnelle)

- Bonsoir, maman. Ne t’inquiète pas, tout va bien. Excuse-moi de t’appeler si tard. Tu dormais ?
- Oui. Il est quelle heure ? On est au milieu de la nuit, non ?
- Oui.
Je regrettai d’avoir appelé. Je ne savais pas quoi lui dire, ni même si j’avais quoi que ce soi à lui dire.
- Que se passe-t-il ?
- Rien de spécial. Du moins…
- Du moins ?
J’inspirai.
- Je ne suis pas rentrée à la maison ce soir. J’ai décidé de dormir à l’hôtel.
- pourquoi donc ?
Elle me parlait d’une voix si neutre et si sèche que je devais lutter contre l’impression d’être rejetée. Elle était toujours comme ça. Cela ne tenait pas à moi.
- Je ne sais pas. Sincèrement, je ne sais pas.
- Tu pleures ?
Je ne répondis pas. (…)
- Que dirais-tu qu’on se voie demain pour en discuter à tête reposée ?
- D’accord.
- Va te coucher, repose-toi un peu. Tout t’apparaîtra sous un jour différent quand tu te réveilleras. À demain.
- Merci.
- De rien. Bonne nuit.
- Bonne nuit, répondis-je, mais elle avait déjà raccroché.
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- Bonjour, ma chérie, dit le bot.
J’ai choisi l’option Mère. La voix simule une femme d’une cinquantaine d’années, au timbre chaud, grave, à l’élocution posée, presque flegmatique.
- Bonjour.
- Qu’est-ce qui t’arrive, ma petite ?
En dépit de ma propre expérience, je m’étonne toujours de constater à quelle vitesse on oublie qu’on est en train de parler à une machine. Sa vois et ses capacités de réaction ne se distinguent quasiment pas de celles d’un humain. (…)
- Je n’arrive pas à dormir, dis-je.
- Ma pauvre. Tu as pris un cachet ?
- Oui.
- Tu penses à quelque chose en particulier qui t’empêche de dormir ?
- Mon travail.
La voix, à l’autre bout du fil, se met à rire.
- Tu travailles trop, comme d’habitude, ma chérie.
- Je n’avance pas.
- Mais là, tout de suite, tu n’as pas besoin d’avancer.
- C’est vrai.
- Je suis fière de toi, que tu avances ou pas, dit la voix.
Je laisse ses paroles résonner en moi. Je me sens déjà mieux. Peut-être que si je lui parle encore un peu, je finirai par réussir à m’endormir.
(…)
- La vie est précieuse, tu as raison, ma chérie, répond la voix. La vie est notre bien le plus précieux.
Et s’il c’était une vraie femme en train de me parler ? S’il y avait vraiment quelqu’un dans une pièce sombre, au bout du fil ? Quelqu’un qui s’inquiète réellement pour moi ?
(…)
- Tu as bien raison, dit le bot. Je suis contente que tu sois devenue une jeune femme aussi raisonnable. Tu te souviens de ce que je te répétais quand tu étais petite ? Estimons-nous heureux.
- Oui, maman, dis-je. Tout à fait. Estimons-nous heureux.
---
Maman ! Je me suis mise à pleurer intérieurement. Maman, j'ai tellement peur ! Et la gentille mère que je me suis fabriquée au fil des années m'a répondu : Oui, je sais.

Karl Ove Knausgaard (in L’Étoile du matin)
& Julia von Lucadou (in Sauter des gratte-ciels)
& Elizabeth Strout (in Oh William!)

lundi 13 juillet 2026

Rhizomiques #252 (Maman)

    "Ça te ferait du bien… Tu peux pas rester enfermé comme ça, il faut que tu voies des gens."
    Moi je ne demandais que ça, de voir des gens. Toutes les nuits je rêvais que j’étais avec plein de gens. Mais ça, c’était la nuit. La journée le plus souvent je ne voyais personne. Je restais à mon bureau. Mon téléphone à côté de moi, volume sonore au maximum, je priais pour recevoir des messages. Je ne recevais jamais rien. J’en avais des hallucinations. Par moments je m’arrêtais, croyant avoir entendu quelque chose. J’hésitais. En général sachant que la déception serait violente je m’empêchais de vérifier. Il arrivait même que je redémarre mon téléphone, peut-être il y avait eu un problème. C’est pas croyable qu’en autant d’heures personne n’ait pensé à moi… Il n’y avait pas de problème. Et alors, quand après avoir attendu toute la journée en vain des messages de gens de mon âge, le soir finalement j’en recevais un de ma mère, ça me foutait la haine. (…) J’avais envie de balancer mon téléphone contre le mur. Au lieu de lui être reconnaissant de penser à moi, je lui en voulais d’être la seule à le faire.
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Sa mère se tracasse en tricotant un pull au col en V qu’il rejettera quand, l’hiver venu, elle le lui donnera ("Personne ne porte des pulls tricotés, maman !") : comment concrétiser l’amour et la peur que lui inspire son fils en quelque chose de tangible, susceptible de l’aider ? Un des tourments de la maternité provient de sa perception à la fois du côté merveilleux de son enfant et de son insignifiance aux yeux des autres. Il y a tant de garçons dans le monde. De loin, ils se ressemblent tous.
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Appelant sa mère sur la ligne (fixe), lançant de l’enthousiaste voix adolescente qu’elle avait cultivée pour de telles occasion, "Maman, salut ! C’est...", et sa mère l’interrompait sur-le-champ, "Je sais que c’est toi, Karin. Pour l’amour du ciel !" - avec un léger rire sifflant et blessé.

César Morgiewicz (in Mon pauvre lapin)
& Jennifer Egan (in La maison en pain d’épices)
& Joyce Carol Oates (in Moineau)

mercredi 8 juillet 2026

Rhizomiques #251 (Culpabilités)

Dans sa biographie de Kafka, Max Brod nous dit que la mère de Kafka était une "femme calme, bonne, extraordinairement intelligente, et même pleine de sagesse". (Il semble que la "bonne mère" soit un des concepts préférés des biographes.) (…) Julie Kafka écrit à Max Brod qu’elle serait prête à donner son cœur et son sang pour le bonheur de n’importe lequel de ses enfants. (…) Combien de cœurs peut donc avoir une mère ? Et que ferait l’enfant de tout ce sang quand il n’a besoin que d’une oreille attentive ?
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"Les principes pédagogiques permettent aux parents d'éduquer très tôt les enfants à avoir des sentiments de culpabilité." Ensuite faudra-t-il découvrir qu'on "ne peut pas déduire de la présence de sentiments de culpabilité celle d'une véritable culpabilité".
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Ma mère savait à quel point elle me manquait ; il me fallait veiller à ne pas trahir que c'était la raison pour laquelle j'appelais. Si elle devinait à ma voix à quel point elle me manquait, elle pouvait se mettre à pleurer et nous nous sentions alors coupables tous les deux.

? (référence manquante)
& Alice Miller (in L’enfant sous terreur)
& John Irving (in Les fantômes de l'hôtel Jerome)

jeudi 2 juillet 2026

Rhizomiques #250 (Plouf) / ou #249 bis

Ma mère m'a eue toute seule, cela n'a pas dû être facile. Elle m'a donné toute sa vie, m'a-t-elle dit un jour, toute sa vie, à quoi j'ai répondu : Va te faire foutre, va te faire foutre, va te faire foutre.
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J'ai souffert énormément quand je t'ai eue, j'ai mis trente-six heures pour accoucher de toi, cinq seulement pour ton frère. Après ta naissance, il m'a fallu quatre mois pour me remettre, rien que physiquement. A certains égards, j'avoue me sentir plus proche de ton frère. Il me téléphone plus souvent aussi.
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« Je sais ce que tu penses, disait parfois ma mère quand elle n’était pas sûre d’elle. Tu me détestes, pas vrai ? Ma chérie. Est-ce que tu me détestes ? » Et je restais plantée là, affichant l’expression la plus neutre possible tout en essayant de me rappeler à quoi j’avais bien pu penser parce que le fait qu’elle pose la question avait rendu la chose un peu vraie. »    

Anne Enright (in Pose ta tête sur mon cœur sombre)
& Audur Ava Olafsdottir (in L'Embellie)
& Aimee Bender (in Un papillon, un scarabée, une rose)


lundi 29 juin 2026

Rhizomiques #249 (Bateau sur l'eau)

Quand j'étais toute petite, peut-être deux ou trois ans, elle me prenait sur ses genoux, elle nous balançait, elle accélérait un petit peu et murmurait, bateau, sur l'eau, la rivière, la rivière. J'attendais avec une merveilleuse angoisse le moment où elle allait desserrer brusquement ses cuisses en chantant, et tombe à l'eau ! J'adorais avoir peur comme ça, en famille. Avec ma mère, on faisait souvent semblant de se manger, de se poursuivre, de se cacher, se perdre l'une l'autre, se retrouver pour s'engloutir et se dévorer crues, de préférence. Je provoquais sa peur en restant trop longtemps cachée, elle s'amusait à déclencher la mienne en me jetant dans l'eau de ses jambes. Et moi j'en rajoutais : plus j'avais l'air d'avoir peur, plus son câlin était long, qui suivait pour me rassurer. Ma mère écartait les genoux. Je tombais dans l'eau pour de faux, et j'aimais ses plouf, j'en redemandais.
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« Je vais prier pour toi, ma puce », dit sa mère.
- Merci », répond Hannah.
Elle ne sait jamais comment réagir à ça.
Merci, Mmaan, mais Dieu n'existe pas.
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Comment vas-tu ?
Bien, ouais.
Tu me sembles un peu pâle.
La majeure partie du temps, nous avons une relation apaisée, m'man et moi. Nous formons un cercle magique – et nous avons les bougies parfumées pour le prouver si besoin –, à l'extérieur du cercle, l'usure opère.
Ah bon ?
Tu vas bien ?
Moi ? Parfaitement bien.
(Je ne raconte jamais rien à ma mère. Je ne suis pas si stupide.)

Emmanuelle Salasc (in Ni de lait ni de laine)
Anna Hope (in Nos espérances)
Anne Enright (in Pose ta tête sur mon cœur sombre)

mercredi 24 juin 2026

A contre-saison #33


 

Ceci est une « pause fraîcheur ».

Ceci est une suspension temporaire de l'activité...

Ceci est la bénédiction des glaciers – tant qu'il y en a.

Et quand il n'y en aura plus... Ne restera qu'à aller se noyer dans la mer.

Et l'on gueulera « Allez vous faire foutre ! » à l'instar de Belmondo.


#AboutDeSouffle

#LaCaniculeEstUnCrimePolitique


jeudi 18 juin 2026

Rhizomiques #248 (La septième vague)

    Elle sauta, attrapa une branche et se hissa avec adresse, grimpa à deux ou trois mètres et cueillit une poire dans la partie haute et ensoleillée du feuillage.
    "Tiens", cria-t-elle en la lançant à Sally.
    Encore un moment incroyable. Sally ne connaissait aucune adulte qui monte dans les arbres. Ceux qu’elle connaissait faisaient du sport. Mais ce n’était que du sport. Ils ne bougeaient pas pour arriver quelque part. Ils bougeaient pour être quelque chose. Plus minces ou plus rapides ou meilleurs. En réalité ils ne faisaient que tourner en rond.
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Pendant qu’elle marchait et parlait, elle a penché la tête d’un côté et compté jusqu’à trente, et puis penché la tête de l’autre côté et compté jusqu’à trente. Elle a dit qu’elle essayait de créer de l’espace entre ses vertèbres.
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Parfois il y a des enfants dans le parc en-dessous (…) Ils font de la trottinette dans les allées. Ils restent dans le sillage de leurs parents, s'arrêtent pour ramasser des cailloux, les regarder. Elle observe les enfants regarder ces cailloux et leurs parents qui, la plupart du temps, reviennent vite vers eux, les attrapent par le poignet et les relèvent de force. Si elle avait un enfant, songe-t-elle, elle ne presserait pas, ne tirerait pas, elle se baisserait au sol et, accroupie à ses côtés, elle regarderait les cailloux.
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Le plus efficace pour voir de la chance, et pour éviter le plus longtemps le mauvais œil, consistait à laver le seuil de sa maison avec de l'eau de mer.  Le dernier jour de plage, à la fin de chaque mois d'août, (…) je voyais ma mère hésiter sur le sable, psalmodiant des mots que je n'entendais pas ; puis, quelques bouteilles vides à la main, elle entrait dans l'eau jusqu'aux cuisses, car on ne pouvait décemment utiliser l'au du bord de mer, pleine d'écume et sans pouvoir. Ce sortilège puissant nécessitait l'eau issue de la septième vague... "La septième à partir de quoi ? Du moment où tu es sur la plage ? Où tu es entrée dans l'eau ? Et si tu la rates, tu dois recompter jusqu'à sept ?" Je n'eus jamais de réponse, car ma mère me chassait rituellement après de telles questions. Elle avait raison. J'étais la vaine mouche du coche. Sa tâche à elle était terrible, essentielle, magnifique – protéger ceux qu'elle aimait pendant toute une année.

Ewald Arenz (in Le parfum des poires anciennes)
Miriam Toews (in Ce que combattre veut dire)
Anna Hope (in Nos espérances)
Laurent Nunez (in Tout ira bien)

mardi 16 juin 2026

Rhizomiques #247 (Le vent parlait)

Dehors, le vent parlait aux cheveux de ma mère dans une langue triviale. J'avais honte de ses gestes, de ses mots, des réponses qu'elle donnait au vent, aux choses, à n'importe qui. J'avais honte, et ma mère riait.
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Pendant qu’on marchait, maman faisait des étirements, qu’elle appelait des feintes. Elle poussait sur les édifices et les lampadaires comme si elle voulait les renverser. Elle a dit que c’était pour renforcer son utérus et sa paroi vaginale. Et aussi parce que toutes les actrices le font.  Pousse avec moi, Swiv ! Non ! ai-je dit. Je n’ai pas toutes ces merdes. Tu n’as ni utérus ni paroi vaginale ? a demandé maman. Je me suis éloignée pendant qu’elle poussait de toutes ses forces sur la boulangerie Nova Era parce que je ne veux pas être près d’elle quand elle fait des trucs bizarres, et avoir l’air de la soutenir. À moitié à plat ventre, elle prenait presque toute la place sur le trottoir et les gens devaient faire un grand détour.
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Il arrive parfois que les mères truies dévorent leur portée entière. Si Liss était née cochon, peut-être sa mère l’aurait-elle… Les cochons n’avaient peut-être pas tort. Quand la progéniture n’est pas assortie aux parents, il vaut peut-être mieux la dévorer.

Emmanuelle Salasc (in Ni de lait ni de laine)
& Miriam Toews (in Ce que combattre veut dire)
& Ewald Arenz (in Le parfum des poires anciennes)