Je racontais le sentiment de solitude aussi : la nuit précoce sur le port où, passés les quais de débarquement et les entrepôts frigorifiques, le bateau-usine en chantier, à quai, sa coque ouverte, le trimaran de tour du monde et ses bouées de zodiacs, il n’y avait plus que la silhouette d’un homme, de dos, s’éloignant sur une béquille, se détachant dans sa voussure contre le gris camouflage d’une enfilade de navires militaires. Et s’agit-il seulement d’une scène vécue il y a cinq jours ou d’une vision d’enfant, arrêté sur son vélo bleu, le genou écorché d’être tombé la veille alors qu’il slalomait entre les bacs à criée, et est-ce que cela importe ? (Pour l’invalide oui, soit il est vivant, soit il est mort depuis longtemps.)
Même la réussite du ressouvenir est vouée à l’échec, c’est le piège proustien, sa malédiction peut-être. Guère différente de celle de la tante Léonie confinée dans sa chambre et ses plaintes, aussi réconfortantes ces dernières lui fussent-elles apparues. Devenir Proust c’est avoir vécu, et au bout du compte ne plus faire la différence entre vivre et écrire. Est-ce souhaitable ? Je n’écris pas ces mots sur un clavier mais dans un carnet à l’ancienne (échaudé suis-je, en chat noir de mon propre malheur !). Sur la chaise près du lit est posé le sac à dos, avec lequel j’ai traversé des chaînes montagneuses, qui a résisté à trois mois de vadrouille en Inde. (Dans les poches duquel je gardais toujours un carnet et au moins deux stylos en cas d’urgence.) Je ne veux pas croire qu’il y ait un choix à faire, je ne conçois pas de vivre sans écrire. Mais écrire sans vivre plus avant ? Quelle maladie ! À moins que vivre n’inclue également cette nuit entrecoupée de réveils insomniaques, une nuit que je raconterai à son tour en ressouvenir dans quelques années ou quelques jours ? Une nuit décisive où j’aurais clos par l’absurde un premier cycle de ressassement.







