vendredi 16 octobre 2026

Interlude

 

On fige un temps mais le paysage reste florissant sur la porte close.

Le temps d'aller voir ailleurs, d'imprimer de nouvelles images sur la rétine.

De retour vers la fin du mois... 

mercredi 14 octobre 2026

Rhizomiques #271 (Poésie - Chant VIII)

S'il n'y a pas de précision, c'est de la merde. C'est de la soupe. La soupe à merde molle ! Et sans vigueur ! Sans vie. (…) Écoute bien. Si dans ton poème un arbre a des feuilles rouges, c'est qu'elles ne pouvaient pas être vertes, elles ne pouvaient pas être orange, elles ne pouvaient pas être mortes, elles étaient rouges ! Et c'est de la chimie. Un milligramme de moins et rien n'explose. Un milligramme de plus, et tout pète à la gueule.
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Elle détestait Braque, elle détestait ses couleurs marécageuses et le fat que si on restait trop longtemps devant n'importe laquelle de ses œuvres, on avait l'impression d'avoir la tête prise en étau entre deux barreaux, incapable de se libérer.
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(…) les tubes en métal argenté encore inentamés, parfaitement fermés avec leurs étiquettes monochromes élégantes à vous donner envie de suçoter du terre de Sienne ou du jaune d’or comme du lait concentré. Toutes les couleurs faisaient de l’œil. C’était à s’y perdre d’emblée avant même d’avoir commencé, tellement de tentations, de possibilités, de sacrifices à faire entre vermillon, outremer, vert lichen, blanc, noir d’ivoire ou bleu de Prusse. Pourtant le prix de ces matériaux magnifiques exigeait de faire une sélection, de savoir à l’avance quelles couleurs employer pour ne pas se tromper à prendre des tons inutiles qu’on n’utiliserait pas. Et pour faire quoi au fait, il était évident que malgré l’attirance il y avait là quelque chose de trop noble, de trop digne et coûteux, tous ces pigments luxueux conditionnés dans des coffrets aux inscriptions traditionnelles avec des arabesques anglaises et ces pinceaux laqués dont le plus petit poil valait son pesant d’or. Et puis dans des casiers spéciaux légèrement inclinés, rangés par tonalités dégradées, il y avait les pastels secs, concentrés poudreux de possibles au fort pouvoir de séduction, encore plus doués dans l’art de vous faire hésiter pour essayer de savoir lequel élire tant ils se déployaient groupés, allongés côte à côte et sûrs de leur effet, déclinant un éventail fascinant de nuances, chacun dans son petit sarcophage dont le capitonnage se colorait sous l’effet du frottement, se couvrait d’un peu de poussière, et ils rayonnaient d’éclat et d’aura. Le seul fait de les saisir pour considérer un instant la possibilité de les acheter constituait déjà un vertige, qui la plupart du temps en restait là, car les rares fois où on s’était permis de céder à la tentation et de s’en offrir quelques-uns, on avait eu le sentiment de ne pas être à la hauteur, de n’avoir fait que gribouiller en mélangeant toutes ces tonalités profondes pour les essayer en même temps mais le résultat, sans grand éclat, s’était révélé décevant et finalement on s’était dit qu’il valait mieux les poser sur une étagère pour simplement les regarder.

Laura Vazquez (in Les Forces)
& Julia Armfield (in Cérémonie d'orage)
& Valérie Mréjen (in La jeune artiste)

vendredi 9 octobre 2026

Rhizomiques #270 (Poésie - Chant VII)

Pourquoi les hommes qui se sont illustrés dans la philosophie, la poésie ou les arts sont-ils tous manifestement des gens chez lesquels prédomine la bile noire ?
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Peut-être qu’il en a marre de ta poésie boursouflée. Tout le monde trouve ce qu’il cherche dans les Terres sombres. Tu parles comme ces hommes aux cheveux blancs et à la peau ratatinée qui croient s’exprimer comme des sages quand ils s’expriment juste comme des vieux.
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    J'ai aussi commandé les poèmes de Saint-John Perse. Je ne suis pas calée en poésie mais ce type a quand même eu le prix Nobel, il me semble pourtant bien verbeux. Encore un qui se gargarise de grands mots sans se soucier de ce qu'ils veulent dire : Et c'est temps de bâtir sur la terre des hommes. Et c'est regain nouveau sur la terre des femmes.
    Ça fait un peu resucée de Pablo Neruda. Ou comme cette jeune femme qui a déclamé son poème lors de l'investiture de Joe Biden. Amanda Je-ne-sais-plus-qui.

Aristote 
& Marlon James (in Léopard noir, loup rouge)
& Peter Stamm (in L'heure bleue)

mardi 6 octobre 2026

Rhizomiques #269 (Poésie - Chant VI)

    Je me disais que, dans son cas, le désordre et la laideur témoignaient d'une tendance à augmenter  la mise. Je voyais, dans les trois poèmes de Dante, l'effort de dépasser ce qu'il savait déjà concevoir et faire. Je me disais : il a abandonné non seulement son sens de la beauté, mais aussi le nôtre ; nous sommes habitués à lire et à écrire avec trop de prudence, nous sommes lâches ; pas lui ; lui, il voit s'il est possible de créer de la poésie y compris avec la négation de la poésie.
    Pour exprimer cet  élan extrême vers l'identification, il nous a laissé – dans le chant IX du poème où il imagine le bonheur céleste des échanges muets, une façon de se fondre et de se confondre dans la lumière mystique – les termes suivants : inluiarsi, intuarsi, inmiarsi. [néologismes fondés à partir de pronoms personnels, ici lui, tu, me, dont le sens est "entrer et se fondre en lui/ en toi / en moi"] Des verbes très audacieux et par conséquent sans succès. Nous leur avons préféré le terme que j'ai employé jusqu'à présent : s'identifier. Et pourtant j'ai vu et je vois encore dans ces mots le plus grand désir de quiconque écrit et raconte : l'envie brûlante de se délier de soi ; le rêve de devenir l'autre sans rencontre d'obstacle ; un "être toi" alors que tu es moi ; un flux de la langue et de l'écriture où l'altérité n'est plus perçue comme une entrave.

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Il me demanda ce que je faisais dans la vie. Comme dans la vie je ne fais rien, je dis je suis poète.

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    Elle m’appelait "le jeune poète".
    Je rougissais.
    (…)
    Le mot poète m’a toujours pesé comme un halo de pierre. Enfant, je croyais que les poètes étaient des entités sublimes, quasi incorporelles. Il me paraissait impossible que quelqu’un écrivant des choses aussi belles tousse, par exemple, ou crache, ou saigne du nez. Je n’avais jamais vu un poète en chair et en os et la possibilité d’en voir un dans le désert me semblait aussi improbable que de rencontrer un ours polaire batifolant dans la réverbération des sables brûlants.

Elena Ferrante (in Entre les marges)
& Laura Vazquez (in Les forces)
& Joyce Carol Oates (in Nuit, néon)

jeudi 1 octobre 2026

Rhizomiques #268 (Poésie - Chant V)

Un matin où elle lui rendait visite à l’hôpital, elle l’avait trouvé assis dans son lit, en train de s’enduire les cheveux de confiture d’oranges. Complètement fou et pourtant ses poèmes étaient magnifiques.
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Joie

    La joie vivait au sein de la douleur.
    Au sein de la douleur, la joie.
    Car joie-douleur plus
    perçante pour nous
    que simple/seule
    Joie.

Je relus plusieurs fois ce petit poème énigmatique. Ma première réaction fut que je ne l'aimais pas – mais le comprenais-je ?
Mais – il me faisait réfléchir.
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En fin d'après-midi, elle trouva dans sa poche un bout de papier plié en deux. Elle reconnut l'écriture d'August.

    Un fragment pour mon amie...
    Si ton âme quittait cette terre, je la suivrais pour te rejoindre
    Silencieux, mon vaisseau spatial suspendu dans la nuit

Elle lisait un de ses poèmes pour la première fois et en fut prodigieusement émue. "Merci", lui dit-elle quand elle le revit. Il se borna à hocher la tête.

Ian McEwan (in Leçons)
& Joyce Carol Oates (in Boucher)
& Emily St John Mandel (in Station Eleven)

mardi 29 septembre 2026

Rhizomiques #267 (Poésie - Chant IV)

    Il entre dans un magasin Maplin pour y acheter une carte mémoire. La chaîne Maplin va bientôt fermer. TOUT DOIT DISPARAITRE. Il demande à un type – son badge indique que c’est le gérant – s’il lui reste des cartes mémoire. Le type secoue la tête. Trop tard. (…)
    Deux jours plus tard, il parle à Paddy du type chez Maplin.
    Tout doit disparaître, elle répète, comme si c’était de la poésie.
    Et moi qui lui demande une carte mémoire, il dit. Je suis le type le plus maladroit sur Terre.
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Un beau jour, il s'est exilé à l'intérieur de chez lui. On a cru à une poussée d'humeurs, une chose passetemporaire. Mais c'était définitif. Avec le temps, on a fini par s'étonner de cette absence. On est allés le voir. On l'a secoué, lui, rien.
 - Je ne veux plus jamais sortir.
 - Tu as peur de quoi ?
 - Le monde désormais n'a plus de beauté.

Comme des amants qui, après une brouille, ne veulent plus jamais se voir. La bouderie de notre oncle était ainsi. Il avait une liaison avec le monde. Et ça lui faisait trop de peine, à présent, la décadence du visage de celui qu'il avait aimé. Les autres s'étaient moqués. Leur parent souffrait de poésies attardées ?
 - Toi, Abstinencio, tu es une personne très impersonnelle. Tu as peur de la vie ou de l'existence ?
 - Laissez-moi, frères : c'est ma nature.
 - Ou, si ça se trouve, c'est que le frère Abstinencio n'a pas reçu une nature suffisante.

Et ils le laissèrent, seul et unique. Tout compte fait, c'était son choix. La pénombre s'était immiscée en lui comme une moisissure et il avait fini par devenir nostalgique d'un temps jamais arrivé, veuf sans même avoir jamais été marié.
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La guerre a rendu ma mère folle, dit Amélia, parce qu'elle pensait qu'il fallait trouver les mots pour la dire, et une fois les mots trouvés il n'y aurait d'autre possibilité que de l'arrêter. Il fallait trouver une forme pour l'arrêter, pour que les écailles tombent enfin des yeux de ce que l'on appelait l'opinion internationale. Et elle pensait que c'était sa tâche à elle. La tâche de la poésie. Trouver cette forme qui transporte cette réalité-ci ailleurs. Hors de ses limites, au cœur de l'Occident, au cœur de ceux qui la liraient et qui, après l'avoir lue, l'auraient vécue, et ne pourraient plus l'ignorer. Elle écrivait. (…) Elle était persuadée que l'échec du processus de paix était son échec à elle, l'échec de sa poésie. De la poésie tout entière. Au bout de trois ans, elle a fini par se rendre à l'évidence : ce qu'elle voulait révéler au monde, le monde le savait déjà. Le savait depuis le début. Et s'en moquait. Ce n'était ni la faute des mots, ni de ceux qui s'en servaient ; c'était la faute de la nature humaine, de ceux qui refusaient d'entendre. 

Ali Smith (in Printemps)
& Mia Couto (in Un fleuve appelé temps, une maison appelée terre)
& Jakuta Alikavazovic (in L'avancée de la nuit)

jeudi 24 septembre 2026

Rhizomiques #266 (Poésie - Chant III)

Les poètes font toujours du temps une affaire personnelle. Ils mettent toujours leurs émotions dans des choses qui n'en ont pas.
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au soleil pèlent ses roses
comme à ses orteils les mycoses
il bat de l’aile, Machinchose 
 
sa bouche ne chante ni ne cause
de sa main ni dessin ni prose
il ne va pas fort, Machinchose
 
paupières d’abord puis bière closes
son cœur vaillamment se nécrose
c’en est fini de Machinchose
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C’est là le véritable secret de la vie. Celui aussi de la poésie : le passage vertigineux du temps. Aimer c’est serrer la main de cet ouragan, parcourir ce désir fait de nuages et de vent, qui nous conduit vers la fin.

J. D. Salinger (in Teddy)
& Éric Chevillard (in L'Autofictif du 26/02/25)
& Santiago Gamboa (in Colombian Psycho)

mardi 22 septembre 2026

Rhizomiques #265 (Poésie - Chant II)

"Dressez-vous, éléments ! Roule, tonnerre ! Éclaire, feu follet, ô toi visiteur éthéré !" Dans l'adolescence déjà, William surestimait terriblement la portée littéraire des éléments météorologiques.
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Un samedi, Mrs E.C.B. entra en fanfare dans les bureaux, brandissant une œuvre de sa plume dont Mr Underwood déclara se refuser à déshonorer les colonnes du Tribune : il s'agissait de la nécrologie d'une vache, écrite en vers, qui commençait ainsi :

    Ô bovine amie loin de ma patrie
    Avec tes grands yeux bruns infinis...


et qui par certains aspects portait gravement atteinte à l'esprit du christianisme. "Les vaches ne vont pas au paradis", dit Mr Underwood, à quoi Mrs E.C.B. répliqua : "Celle-là, si", avant de lui expliquer en quoi consistait la licence poétique. Il n'en restait pas moins, répéta Mr Underwood, qui avait lui-même en son temps publié quelques vers élégiaques d'incertaine facture, qu'il ne pourrait pas imprimer ceux-ci, parce qu'ils étaient blasphématoires et que leur scansion était fautive.
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Ce poème était une horreur absolue. Existait-il dans d’autres professions, par exemple en architecture – des architectes qui ne savaient pas manipuler un rapporteur ou qui ne connaissaient pas les rudiments de la trigonométrie ?
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sous les pâquerettes
présence fluette
pas dans son assiette, Bidulechouette
 
plus toute sa tête 
caroncules ni crête
pas à la fête, Bidulechouette
 
drôlement fine sa couette
capitonnée sa banquette
rien que squelette, Bidulechouette

Zadie Smith (in L'imposture)
& Harper Lee (in Va et poste une sentinelle)
& Michael Collins (in The Death of all Things Seen) ([Le titre en français est d’une platitude trop navrante : Des souvenirs américains.]
& Éric Chevillard (in L'Autofictif du 4 mars 2025)

jeudi 17 septembre 2026

Rhizomiques #264 (Poésie - Chant I)


si tôt déjà pour lui si tard
et bien seul dans sa bande à part 
il est sur le départ, Zigomar

absent du matin jusqu’au soir
invisible dans son miroir
il largue les amarres, Zigomar

très peu de poil très peu de lard
cendre et poussière sous le carrare 
terre rare, Zigomar
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Le poète s'arrête et s'assied sur le lit, tenaillé par le doute.
- J'ai l'impression que j'aurais dû changer deux autres mots dans la strophe qui commence par "panse les blessures" et se termine sur "la brume du crépuscule recouvre l'espérance".
Il récite le poème à voix basse.
- Et je me demande si "encor" ne serait pas mieux que "encore".
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    J'avais dix ou douze ans quand mon père et moi avons traversé une phase au cours de laquelle nous avions coutume de lire le recueil de poèmes d'Arturo Giovannitti et d'en rire ensemble à en pleurer. Giovannitti lui inspirait une vive antipathie, en dépit du bon cœur du poète et de ses intentions encore meilleures. Car la pire littérature, disait mon père, est toujours écrite avec les meilleures intentions. Ainsi ai-je appris à éprouver de l'antipathie pour ces poèmes, moi aussi.
    La dernière strophe d'Utopie, adressée à un "Maître", donnera une bonne idée du style de Giovannitti :

Un jour viendra où l'or ne te fascinera plus,
Où le vol et le meurtre ta règle ne seront plus ;
Alors pour moi, qui suis à présent ton ami, tu m'appelleras,
Toi l'homme franc et droit, « Ô scélérat ! »
 
    Á la demande de mon père, je récitais des vers comme ceux-là sur un ton déclamatoire enflammé, avec une emphase théâtrale, prenant soin d'insister sur tous les mots archaïques et les rimes douteuses avec un accent italien de pitre et des gestes vifs. Et nous nous étranglions de rire.

Éric Chevillard (in L'Autofictif du 01/03/25)
& Audur Ava О́lafsdо́ttir (in Miss Islande)
& Hernan Diaz (in Trust)

mardi 15 septembre 2026

A contre-saison #37

15 septembre

Le jour le plus chaud
Si nous en avons le courage
Parmi les jours moins chauds
À la traîne de l'été

Pourquoi du courage ?
Nous nous étions démultipliés
Déjà, une autre année
Diagonalisant la rigole

Cherchant à ne pas trop se voir
En découpe de foire
Il faisait moins chaud alors
Le soleil se moque de nos efforts

mardi 8 septembre 2026

A contre-saison #36

8 juin

Échangerais automne tardif contre printemps précoce
Qu'es-tu devenue ?
Out of the blue, on y croit
Toute couleur est jeu de lumière

Et rien de plus surprenant qu'un nuage.
Vaut-il mieux s'en tenir à son ombre ?
Une minute d'équilibre
Et d'inattention

Comme si l'on ne voyait pas le contrechamp,
Aveugle au flou.
Comme s'il n'était qu'une fleur
Immortelle dans le pré –

jeudi 3 septembre 2026

A contre-saison #35

3 septembre 202..
 

L'assise te montre la voie
Tu ne seras jamais perdu

Sous la pierre une pierre, et sous la pierre sous la pierre une infinité de pierres
Voire quelques os antédiluviens

L'équilibre te porte en avant ainsi que le déséquilibre ta marche
Ta danse de rattrapage en dévalement de pente ?

Il y eut quelqu'un avant toi
Heureusement il est parti

A toi de voir à présent
Ce qui attend de l'autre côté – 


mardi 1 septembre 2026

A contre-saison #34

1er mars

Il y a toujours des fruits – toujours ?
Toujours des fenêtres sur cour ?
Des lignes horizontales et des courbes

Ceci n'est pas une prison
Ceci n'est pas l'arrière-façade d'une église orgueilleuse

Nous sommes au premier jour officiel du printemps –
en Australie
J'étais en avance au rendez-vous –
chez le podologue

Il y a encore des fruits ici qui sentent la figue ; des figues.

jeudi 27 août 2026

Rhizomiques #263 (Apprendre)

Mon père, Matthew Hall, est présent à chaque page, non seulement pour avoir lu et commenté plusieurs versions du texte mais aussi pour avoir fait un exposé oral sur le nautile et la suite de Fibonacci devant ma classe de troisième, m'avoir donné mon premier carnet et montré que le plaisir d'apprendre des choses nouvelles ne se dément jamais.
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    Il t’apprenait à repérer les rues de la ville, regarder la carte, tenir une boussole, être indépendante. Te conduire comme une partisane dans ta ville. Depuis ton plus jeune âge, il te disait Maintenant, va chez Jovanka, à quelques rues d’ici, et remets-lui ce papier.
    Et sur le papier, il avait écrit : "Jovanka, écris juste que tu l’as vue." Et toi, tu revenais au bout de dix minutes : "Papa, la sonnette est terriblement haute, je peux pas appuyer." Et Millosz : "C’est pas mon problème comment tu vas y arriver ! Tu as de la jugeote ? Utilise ta tête !" Et toi, tu retournais là-bas et, dès qu’un voisin pénétrait dans l’immeuble, comme une chatte, tu te faufilais derrière lui sans qu’il s’en aperçoive.
    J’ai fait ça, moi ? réagit Nina avec un sourire qui illumine ses traits.
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Nous avions assisté à une partie de ping-pong. Je me rappelle avoir pensé alors que ça paraissait amusant, j’avais aimé le petit bruit joyeux que faisait la balle en rebondissant sur la table, et j’étais restée longtemps à admirer le spectacle.
"Tu veux jouer ? avait murmuré Grand-Père.
- Oh non ! Je ne sais pas.
- Tu peux apprendre." Mais je m’en savais incapable.
En quittant les lieux, cet après-midi-là, Grand-Père m’avait expliqué : "Tu peux revenir quand tu veux, petit chat. Il suffit de t’inscrire et de demander à quelqu’un de jouer avec toi." J’avais gardé le silence, parce que parfois Grand-Père parlait de ces choses comme si elles étaient faciles à faire pour moi. J’étais fâchée parce qu’il ne comprenait pas, il ne comprenait pas que j’étais incapable de faire ce qu’il croyait être à ma portée, et je m’étais sentie de plus en plus nerveuse et en colère. Mais ensuite il l’avait remarqué, s’était arrêté pour poser ses mains sur mes épaules. "Tu peux le faire, petit chat, avait-il murmuré. Tu te rappelles comment nous nous sommes exercés à parler aux autres ? Notre entraînement à la conversation ?
- Oui.
- Je sais que ce n’est pas facile pour toi. Crois-moi, je le comprends. Mais je ne t’encouragerais pas à le faire si je n’étais pas convaincu, tout au fond de moi, que tu en es capable."

Louisa Hall (Remerciements in Rêves de machines)
& David Grossman (in La vie joue avec moi)
& Hanya Yanagihara (in Vers le paradis)

mardi 25 août 2026

Rhizomiques #262 (Paternités-passerelles)

- Papa !!
C’est fou la force de ce mot. C’est un coup de feu à bout portant avec une balle d’amour dans la bouche. Ça te dit que tu existes comme tu n’as jamais existé pour personne. C’est un appel qui happe le présent pur, il t’avale. Il t’oblige à être : ici même,  hic. Tu ne sais pas ne pas y répondre, parce que voilà : tu es là, elle est là et son appel jette une passerelle vers toi que tu n’empruntes même pas : elle te traverse de part en part, elle te crée deux bras en plus, des jambes en mieux, un visage et une voix doubles. Un nous.
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Dans une chambre de motel, son père lui coupait les cheveux. Assise sur une chaise dans la salle de bains, elle regardait ses boucles brunes lui frôler le visage et atterrir sur ses jambes, par terre, pendant qu'il s'affairait autour d'elle avec les ciseaux.
- Tiens-toi bien tranquille, dit-il avec douceur, quoiqu'elle n'eût pas bougé.
Elle ne répondit pas, mais l'odeur d'eau oxygénée lui fit froncer le nez. Elle grimaça, essayant d'ignorer l'odeur et le picotement. (…)
(Il frotta avec une serviette la tête brûlante de Lilia.)
- Et voilà ! Prépare-toi, ma colombe, tu vas avoir une surprise...
Et il la hissa à la hauteur du miroir de la salle de bains.
L'effet était saisissant. Elle se souvenait de cet instant comme de la première fois où elle se regarda dans un miroir sans se reconnaître. Une enfant inconnue aux cheveux blonds, courts et ébouriffés, lui renvoya son regard, et soudain, inexplicablement, elle se sentit en sécurité. Non seulement en sécurité mais remplie de joie ; c'était la première fois qu'un véritable bonheur inondait sa poitrine, comme si une digue se rompait.
- Ça te plaît ?
Elle sourit.
- Je suis content que tu aimes, dit-il. Maintenant, il te faut juste un nouveau prénom.
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Le rasoir, la lanière, le gobelet et le blaireau avaient tous appartenu à son père, et chaque matin en se rasant, il pensait à son père se rasant chaque matin, qui devait avoir eu une autre manière de se rappeler son propre père, car le grand-père avait été barbu. De cette manière, chaque matin en se rasant il arrivait à penser aussi à son grand-père, un homme qu’il n’avait jamais connu et qui ne s’était jamais rasé. Ce processus le satisfaisait doublement en ce qu’il manifestait pour lui la manière dont il pensait que tout fonctionnait.

Alain Damasio (in Les furtifs)
& Emily St. John Mandel (in Dernière nuit à Montréal)
& Russel Banks (in Hamilton Stark)

jeudi 20 août 2026

Rhizomiques #261 (Je regarde mon père)

Parfois je regarde mon père, de côté ou de dos ou bien droit dans les yeux, et je l’aime tellement fort que c’est comme si c’était ma récompense pour une chose extraordinaire que j’aurais faite et dont personne n’est capable aussi bien que moi. Il n’y a aucun risque que quelqu’un entende un jour ces mots-là sortir de ma bouche. Les penser, c’est déjà bien assez.
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Avec mon père, je n’ai pas envie de parler, ni de jouer. Je suis saisie d’un sentiment de gravité si intense et entier qu’il me semble quelquefois que le goût de la parole et l’envie de jouer n’ont pas été premiers, qu’ils ont été des adjuvants, précieux, merveilleux, pour me doter d’une force de désinvolture dans un univers tragique.
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Deux jours auparavant, je le voyais grimper au loin dans les landes qui surplombaient la plage. Notre plage. Je voyais sa silhouette, parka bicolore, mains dans le dos. Je le voyais s'arrêter pour admirer la mer et ne pouvais m'empêcher de me demander : À qui adresserai-je mes questions quand il ne sera plus là ? À qui poserai-je les grandes questions de la vie ? Je m'empressais d'enregistrer cette image de lui, enjambant les hautes tiges, grises et dorées, souplement penchées, des graminées de la lande, je m'empressais de l'inscrire au fond de moi, image-réponse infinie, vers laquelle il serait toujours possible de me tourner à l'avenir. Image pas manquante, petite fiole d'eau sacrée.

Donal Ryan (in Soleil oblique et autres histoires irlandaises)
& Chantal Thomas (in De sable et de neige)
& Marie Richeux (in Officier radio)

mardi 18 août 2026

Rhizomiques #260 (Blessures réciproques)

    J’ai entre 15 et 18 ans. J’ai dû reprocher à mon père de "ne s’intéresser à rien", de ne lire que Paris-Normandie, le journal de la région. Lui, si calme et si conciliant d’habitude envers mes insolences de fille unique, me répond durement : "Les livres, c’est bon pour toi. Moi j’en ai pas besoin pour vivre." Cette parole a traversé le temps, elle reste fichée en moi. Comme une douleur et une réalité inadmissible.
    Cette parole, c’était le signe qui entérinait une séparation, que je ne savais pas nommer, entre lui, garçon de ferme à 12 ans, et moi qui poursuivais des études. C’était comme s’il me tournait le dos. Simplement, il me renvoyait la blessure que je lui avais infligée. La lecture, entre lui et moi, c’est une blessure réciproque.
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(…) ses parents eux-mêmes étaient restés si accolés à leur environnement social qu’ils n’en étaient jamais sortis, n’avaient pas su s’affranchir de leurs préjugés et s’étaient peu à peu rigidifiés pour finir par répandre des jugements derniers sans plus faire marcher leur esprit et encore moins leur sensibilité alors qu’on le savait, ils en avaient eu une. Le père s’était mis à donner de ces formulations toutes faites libres de droits parce que c’était sans doute assez commode et ne demandait pas d’effort intellectuel supplémentaire car des efforts il en faisait déjà beaucoup et c’était bien assez rappelait-il en rentrant éreinté le soir.
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    Quand je suis rentré à la maison, mon père ne dormait pas. Il était assis sur le canapé de la pièce télé, enveloppé dans une couverture afghane, et un chauffage d’appoint soufflait. Il regardait un concours de chefs cuisiniers sur Food Network. C’était toujours triste et inquiétant de le voir dans cet état-là car il avait les yeux brillants et regardait attentivement des trucs débiles avec ce doux sourire qui signifiait : Oh, s’il vous plaît, dîtes-m’en plus !
    Peut-être était-ce le genre de regard qu’il posait sur ses patients ? Le genre de sourire qui faisait que les gens étaient convaincus qu’il les écoutait ? Et peut-être qu’une partie de lui les écoutait vraiment. Cette parte de lui qui était sincère, attentionnée, pleine de compassion et désireuse d’aider.

Annie Ernaux (in recueil Pourquoi lire ?)
& Valérie Mréjen (in La jeune artiste)
& Dan Chaon (in Une douce lueur de malveillance)

jeudi 13 août 2026

Rhizomiques #259 (Dinguerie parentale)

Dans les dix commandements il est écrit : "Tu honoreras ton père et ta mère", mais nulle part il n’est écrit "Respecte ton enfant de manière à ce qu’il puisse par la suite se respecter soi-même et respecter les autres".
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Les parents étaient des gens fous, malades, qui envoyaient leurs enfants dans un bâtiment gris. Tous les jours, des gens fous, malades, qui envoyaient leurs enfants dans des bâtiments gris. Chaque jour, leurs meilleurs jours, les meilleurs jours de leur vie, les meilleures saisons. Les parents donnaient les meilleurs jours de leurs enfants comme une chose normale. Les parents avaient donné leurs propres meilleurs jours et ils donnaient les meilleurs jours de leurs enfants comme une chose sans valeur. Salim répétait le mot : Puni, il répétait ces mots dans sa tête : Puni, noté, assis, et il voyait les parents comme des gens punis, normalement punis, nés punis, et punissant eux-mêmes. Ils punissaient leurs enfants qui puniraient leurs enfants pour propager le malheur sur terre.
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Roy avait "traversé une phase" entre dix-huit mois et trois ans environ, pendant laquelle il hurlait et se roulait furieusement par terre. Ces séances avaient été si terribles que Donald, furieux et tremblant lui-même, avait dû se précipiter hors de l’appartement, convaincu que son fils était anormal – jusqu’à ce qu’un pédiatre lui eût expliqué que ce comportement, en fait, n’était pas rare.
Les enfants, avait dit le docteur, sont capables d’éprouver une rage extraordinaire.
Mais ensuite, ça leur passe ?
avait demandé Donald d’un ton dubitatif.
Ça leur passe.

Alice Miller (in L’enfant sous terreur)
& Laura Vazquez (in La semaine perpétuelle)
& Joyce Carol Oates (in Problèmes de réadaptation chez les rescapés de catastrophes naturelles et non naturelles)

mardi 11 août 2026

Rhizomiques #258 (Drôle de parentalité)

Que les enfants soient sacrifiés aux besoins de leurs parents est une vérité gênante. Même les jeunes gens ont du mal à supporter cette vérité parce qu’ils ont avec leurs parents un rapport ambivalent.
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Je ne suis pas sûr d'avoir été vraiment qualifié pour être parent. Il y a trop de douleur pour moi dans ce concept.
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- C'est drôle, d'être parent. On ne sait jamais quelle est notre part de responsabilité.
- C'est pareil quand on est un fils.

Alice Miller (in L’enfant sous terreur)
& Andrew O'Hagan (in Caledonian Road)
& Andrew O'Hagan (in Caledonian Road)

mercredi 5 août 2026

Rhizomiques #257 (Pères ambivalents)

Il quêtait si fort l'approbation de son père. Quand il avait une bonne note à annoncer, il se rapprochait, tout sourire. Gaston attendait tant de et pour ce garçon, son fils et son héritier, son propre avenir ; François le comprenait, et redoutait de décevoir son père, et sa peur même décevait Gaston. Même si cette déception était une forme d'amour.
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Il luttait contre la conscience de cet amour ambigu qu'il ressentait envers l'enfant, à la fois un fils et un adversaire, et qui rendait la paternité aussi instable qu'une relation amoureuse. (…) Il était fier de son fils en même temps qu'il était agacé parce qu'il ne correspondait pas à ses attentes. Là commençaient les contradictions. Il nourrissait des désirs incompatibles. (…) Dès qu'il l'avait vu pour la première fois, nouveau-né à la maternité, il avait projeté sur le nourrisson la vie que lui-même ne pourrait pas avoir, soit qu'il l'avait déjà corrompue et qu'il avait laissé passer sa chance, soit que dans son cas cette vie avait été indisponible depuis toujours. Plus qu'un prolongement, une extension ou un complément de lui-même, il espérait que son fils le remplace et, inconsciemment, il n'écartait pas que cela puisse se faire par un biais détourné et dans l'opposition. Tout au fond de lui, mais non sans lutter, il espérait que son fils soit tout ce qu'il n'avait pas pu être, à l'instar des attentes suscitées par n'importe quel enfant mais avec une contradiction, pour le racheter. Il projetait sur son fils le contraire de lui-même, comme une rédemption.  (…) Son fils était la déception qui l'irritait mais par laquelle, dans l'ambivalence de l'amour, il imaginait aussi pouvoir se sauver.
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Il y a des moments dans la vie où vous reconnaissez que votre père ne possède aucun des pouvoirs spéciaux que vous lui attribuiez dans votre enfance. Vous voyez qu’au fond, c’est un être négligent, le plus souvent confus, qui malmène les choses et les êtres, et ce n’est pas tant qu’il s’en fout, mais plutôt qu’il l’a fait assez souvent pour savoir qu’il en est parfaitement capable, sans jamais pouvoir corriger tout à fait le tir. C’est aussi une vraie ordure. C’est mon père, je sais de quoi je parle.

Claire Messud (in L'étrange tumulte de nos vies)
& Bernardo Carvalho (in Les remplaçants)
& Craig Davidson (in Les bonnes âmes de Sarah Court)