mercredi 31 janvier 2024

Rhizomiques #173

L’équipe des Risques Environnementaux ClimaTech a investi dans un projecteur holographique portable. Elle holo-diffuse des visions de sécheresse et de fin du monde sur les murs du restaurant historique Chez Sunny. Rapidement, plusieurs clients perdent l’appétit. Cela ne fait pas rire les propriétaires.
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Rendre la vie normale. Rendre la vie normale. Rendre la vie normale. On dirait un mantra pour les fous. Rendre les choses normales semble être le but de la société moderne et c’est d’un tel ennui. Comme si tourner sur une boule au milieu d’un univers inexplicable l’était, normal. Comme si être fait de poussière d’étoile et ne pas avoir la moindre putain d’idée sur ce qui se passe après la mort ne valait pas la peine d’être discuté ! La vie est une folie. Parler en ligne avec des inconnus et vivre dans des boîtes (…). Essayer de ne pas se lever pour crier dans un train bondé : personne ne m’aime ! Rester occupé. Mourir en silence. Ne pas poser de putains de questions. S’il vous plaît. Ça vaudra mieux pour vous. Un monde où nous empoisonnons la nature et attendons le jour où elle se rebiffera et nous empoisonnera à son tour, et le fera – c’est certain – si nous continuons à planter des piques dans la planète et à lui prendre son pétrole ou à polluer son ciel ou à massacrer ses animaux, un jour elle libérera un agent pathogène capable de tous nous éradiquer. Si ce premier agent pathogène n’y parvient pas, ce sera au moins un avertissement pour nous dire de cesser d’agir de la sorte ou la prochaine fois, il nous éliminera pour de bon. C’est un gaspillage de vie humaine de ne pas tout changer, et plus encore de se laisser enfermer dans le silence jaune de la médiocrité. La planète se meurt pendant que les humains désespèrent ou nient la vérité.
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C’est donc comme ça, la fin du monde, me dis-je. Tout est dingue et pourtant les gens continuent à faire des trucs normaux.
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    Ouais. Comme si le D majuscule de Déluge appartenait au passé. Alors qu’on est tous antédiluviens actuellement.
    Personne ne l’admet, même en voyant les images de l’Australie en feu. Même quand un demi-milliard de créatures mortes – ce qui signifie 500 000 000 êtres vivants morts –, ce n’est le bilan que d’une seule province. Même quand on voit ces photos des Australiens sans aucune lumière d’été qui respirent un air chargé de poussière rouge sur une plage, sous un ciel rouge, suspendus comme des marionnettes dont personne ne peut tirer les ficelles, et un cheval alezan, ahuri et grave au milieu d’eux comme preuve de leur irréprochabilité, tandis que dans leur dos, la boule de feu s’élargit à l’horizon tel un soleil fait de beurre en train de fondre.
 
Lavanya Lakshminarayan (in Analog Virtuel)
& Jenni Fagan (in La fille du Diable)
& Louise Erdrich (in L’enfant de la prochaine aurore)
& Ali Smith (in Eté)