mardi 18 août 2026

Rhizomiques #260 (Blessures réciproques)

    J’ai entre 15 et 18 ans. J’ai dû reprocher à mon père de "ne s’intéresser à rien", de ne lire que Paris-Normandie, le journal de la région. Lui, si calme et si conciliant d’habitude envers mes insolences de fille unique, me répond durement : "Les livres, c’est bon pour toi. Moi j’en ai pas besoin pour vivre." Cette parole a traversé le temps, elle reste fichée en moi. Comme une douleur et une réalité inadmissible.
    Cette parole, c’était le signe qui entérinait une séparation, que je ne savais pas nommer, entre lui, garçon de ferme à 12 ans, et moi qui poursuivais des études. C’était comme s’il me tournait le dos. Simplement, il me renvoyait la blessure que je lui avais infligée. La lecture, entre lui et moi, c’est une blessure réciproque.
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(…) ses parents eux-mêmes étaient restés si accolés à leur environnement social qu’ils n’en étaient jamais sortis, n’avaient pas su s’affranchir de leurs préjugés et s’étaient peu à peu rigidifiés pour finir par répandre des jugements derniers sans plus faire marcher leur esprit et encore moins leur sensibilité alors qu’on le savait, ils en avaient eu une. Le père s’était mis à donner de ces formulations toutes faites libres de droits parce que c’était sans doute assez commode et ne demandait pas d’effort intellectuel supplémentaire car des efforts il en faisait déjà beaucoup et c’était bien assez rappelait-il en rentrant éreinté le soir.
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    Quand je suis rentré à la maison, mon père ne dormait pas. Il était assis sur le canapé de la pièce télé, enveloppé dans une couverture afghane, et un chauffage d’appoint soufflait. Il regardait un concours de chefs cuisiniers sur Food Network. C’était toujours triste et inquiétant de le voir dans cet état-là car il avait les yeux brillants et regardait attentivement des trucs débiles avec ce doux sourire qui signifiait : Oh, s’il vous plaît, dîtes-m’en plus !
    Peut-être était-ce le genre de regard qu’il posait sur ses patients ? Le genre de sourire qui faisait que les gens étaient convaincus qu’il les écoutait ? Et peut-être qu’une partie de lui les écoutait vraiment. Cette parte de lui qui était sincère, attentionnée, pleine de compassion et désireuse d’aider.

Annie Ernaux (in recueil Pourquoi lire ?)
& Valérie Mréjen (in La jeune artiste)
& Dan Chaon (in Une douce lueur de malveillance)