mercredi 5 août 2026

Rhizomiques #257 (Pères ambivalents)

Il quêtait si fort l'approbation de son père. Quand il avait une bonne note à annoncer, il se rapprochait, tout sourire. Gaston attendait tant de et pour ce garçon, son fils et son héritier, son propre avenir ; François le comprenait, et redoutait de décevoir son père, et sa peur même décevait Gaston. Même si cette déception était une forme d'amour.
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Il luttait contre la conscience de cet amour ambigu qu'il ressentait envers l'enfant, à la fois un fils et un adversaire, et qui rendait la paternité aussi instable qu'une relation amoureuse. (…) Il était fier de son fils en même temps qu'il était agacé parce qu'il ne correspondait pas à ses attentes. Là commençaient les contradictions. Il nourrissait des désirs incompatibles. (…) Dès qu'il l'avait vu pour la première fois, nouveau-né à la maternité, il avait projeté sur le nourrisson la vie que lui-même ne pourrait pas avoir, soit qu'il l'avait déjà corrompue et qu'il avait laissé passer sa chance, soit que dans son cas cette vie avait été indisponible depuis toujours. Plus qu'un prolongement, une extension ou un complément de lui-même, il espérait que son fils le remplace et, inconsciemment, il n'écartait pas que cela puisse se faire par un biais détourné et dans l'opposition. Tout au fond de lui, mais non sans lutter, il espérait que son fils soit tout ce qu'il n'avait pas pu être, à l'instar des attentes suscitées par n'importe quel enfant mais avec une contradiction, pour le racheter. Il projetait sur son fils le contraire de lui-même, comme une rédemption.  (…) Son fils était la déception qui l'irritait mais par laquelle, dans l'ambivalence de l'amour, il imaginait aussi pouvoir se sauver.
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Il y a des moments dans la vie où vous reconnaissez que votre père ne possède aucun des pouvoirs spéciaux que vous lui attribuiez dans votre enfance. Vous voyez qu’au fond, c’est un être négligent, le plus souvent confus, qui malmène les choses et les êtres, et ce n’est pas tant qu’il s’en fout, mais plutôt qu’il l’a fait assez souvent pour savoir qu’il en est parfaitement capable, sans jamais pouvoir corriger tout à fait le tir. C’est aussi une vraie ordure. C’est mon père, je sais de quoi je parle.

Claire Messud (in L'étrange tumulte de nos vies)
& Bernardo Carvalho (in Les remplaçants)
& Craig Davidson (in Les bonnes âmes de Sarah Court)