Parfois je regarde mon père, de côté ou de dos ou bien droit dans les yeux, et je l’aime tellement fort que c’est comme si c’était ma récompense pour une chose extraordinaire que j’aurais faite et dont personne n’est capable aussi bien que moi. Il n’y a aucun risque que quelqu’un entende un jour ces mots-là sortir de ma bouche. Les penser, c’est déjà bien assez.
---
Avec mon père, je n’ai pas envie de parler, ni de jouer. Je suis saisie d’un sentiment de gravité si intense et entier qu’il me semble quelquefois que le goût de la parole et l’envie de jouer n’ont pas été premiers, qu’ils ont été des adjuvants, précieux, merveilleux, pour me doter d’une force de désinvolture dans un univers tragique.
---
Deux jours auparavant, je le voyais grimper au loin dans les landes qui surplombaient la plage. Notre plage. Je voyais sa silhouette, parka bicolore, mains dans le dos. Je le voyais s'arrêter pour admirer la mer et ne pouvais m'empêcher de me demander : À qui adresserai-je mes questions quand il ne sera plus là ? À qui poserai-je les grandes questions de la vie ? Je m'empressais d'enregistrer cette image de lui, enjambant les hautes tiges, grises et dorées, souplement penchées, des graminées de la lande, je m'empressais de l'inscrire au fond de moi, image-réponse infinie, vers laquelle il serait toujours possible de me tourner à l'avenir. Image pas manquante, petite fiole d'eau sacrée.
Donal Ryan (in Soleil oblique et autres histoires irlandaises)
& Chantal Thomas (in De sable et de neige)
& Marie Richeux (in Officier radio)
Donal Ryan (in Soleil oblique et autres histoires irlandaises)
& Chantal Thomas (in De sable et de neige)
& Marie Richeux (in Officier radio)