vendredi 15 mars 2019

15 mars


Ça sature d’intelligence contestable, ça n’en finit pas de penser. Ça élabore des théories sur la vie, ça cherche à comprendre comment fonctionner. Plus ou moins. Ils ont des idées. Binh-Dû a l’impression que lui seul pourrait penser ce qu’il pense, mais cela fait-il de lui une personne exceptionnelle ? À quoi cela sert-il, que chacun pense avec  son propre cerveau des choses qui semblent relever d’une expérience individuelle ? Scientifiques et gourous ont dit l’essentiel de ce qu’il y avait à savoir pour ce qui est de détruire ou d’aimer, l’absolu est à portée. Ne manquent plus que des modalités de diffusion. Avant le néant. Car quel est le dessein ? L’ultime révélation se fait jour dans le cerveau de Binh-Dû : il n’y a pas d’accomplissement sensé. Ah, ah, va-t-en flairer la piste des lièvres, continue à poser une pierre sur l’autre, fixe ton obsession sur tel ou tel objet à portée d’ambition. Tout ce qui fait sens est une course tangentielle, la seule réussite est de l’ordre de la perpétuation. Et il n’y a pas d’éveil qui fasse désirer la fin du sommeil. Vous vous  souvenez ? devise-t-il avec ses amis allongés sur l’herbe. Certes, mollement, et pourquoi faire. Ça ne fait pas de mal. Ça retourne à l’inconscience.

jeudi 14 mars 2019

14 mars


                Et revoici Binh-Dû, comme un petit bonhomme clignotant constitué de dizaines de diodes colorées. Plein d’allant et pourtant indécis. Il cherche sa forme – ce qui n’est pas nouveau – mais mieux encore il voudrait retrouver l’enchantement. À cette fin (qui serait un recommencement) il a essayé la logique, la chimie, la spiritualité, mais pas assez : l’étourderie.
                Ou pourquoi pas la perdition ? Ne plus savoir l’heure ni le lieu, qui l’on est, si l’on rêve. Combien de temps il nous reste à vivre. Heureusement la soif amène à se lever, tâtonnant, en se basant sur une mémoire irréfléchie, et à tituber jusqu’à l’évier. Au-dehors le ciel est sombre comme s’il allait se mettre à pleuvoir ou à faire nuit, encore ou déjà.
                Binh-Dû revenu à lui va se perdre dans la ville où personne ne l’attend vraiment, il commence par confondre deux portes surmontées du même numéro. Puis il emprunte le mauvais escalier, pousse un battant au lieu de tirer. Il apporte ce qu’on lui rend, en un échange absurde. Attention ! met-il en garde un musicien de métro, qui en laisse choir son archet.

mercredi 13 mars 2019

13 mars


                Mais tu as toujours préféré te taire. C’est ainsi que Binh-Dû écrit. Chanter, tu aimais bien aussi, manger tu aimes de même. Quant à embrasser ou ne pas, c’est un regret sans fin. Une satiété vouée à se refuser. Le chagrin est un aiguillon qui ôte au rêveur sa lucidité.
                Il est seul et soi, s’imagine-t-il, et en même temps on le regarde. On l’apprécie à juste titre, ses gestes sont gracieux et ses pensées subtiles. Il est drôle, qu’est-ce qu’on rit ! Ce serait dommage d’en perdre une miette, avis aux générations futures.
                Mais la vie n’est pas une course de relais (heureusement, car la métaphore est d’une pauvreté à pleurer). Ce que tu voudrais prendre, c’est la tangente. Qu’ils se débrouillent sans toi ! Et sans Binh-Dû à plus forte raison. Laisser place nette, voilà un acte.
                Si le désespoir est un espace, tout espace pue le désespoir. Un lien de causalité n’est pas nécessaire (il serait même factice), en revanche une fraternité se dessine avec les pires salopards : dans ton espace défini, tu ne te soucierais que de jouir.

mardi 12 mars 2019

12 mars


                Tu vas prendre le relais, dis ? Y es-tu disposé ? Vas-tu dire ailleurs et te taire ici ? Là où les arbres retenaient la neige se propage la mousse. Quand les feuilles à leur tour pousseront, tout sera oublié, pardonné. Le chagrin ne sera plus une entrave mais un simple chatouillement.
                Oh, prophétiser est un acte de bonté, quand bien même tu révélerais l’effroi plutôt que la résignation. Tu as choisi d’assister au désastre, c’est donc que tu y trouves avantage ; Binh-Dû lui-même ne ferait pas étalage d'une présomption supérieure.
                Dans la rue les livreurs de pizza passent et repassent. Une femme crie sans raison apparente. Des enfants sachant tout juste marcher te regardent comme si tu étais une personne intéressante. Tu penses à des obligations qui n’en sont pas mais qui t’attendent.
                Tu penses à l’amour des corps. Aux raisons de se laisser vieillir, qui ne convainquent que des convaincus - sages ou soumis. L’ellipse est plus belle observée avec du recul, mais il sera plaisant de la rejoindre, ne crois-tu pas ? Comme au début, inspirer : dire ah, oh, ou n'importe quoi.

lundi 11 mars 2019

11 mars


                Tu prends le soleil sur le perron de ta maison de pierre. La vue porte loin, une vallée, des montagnes. Dans les arbres chantent les oiseaux. Tu inspires à pleins poumons les parfums renaissants du printemps. Y a-t-il quelqu’un près de toi, qui viendra te rejoindre, poser un baiser sur ta nuque ? Cela se pourrait. Il y a une rivière en bordure de prairie, tu l’entends murmurer quand la brise souffle dans ta direction. Tu ne voudrais être nulle part ailleurs. Même là où tu serais non moins heureux. Tu fermes les paupières pour y enclore une lumière orangée.
                Puis ce sera la nuit. Ou une journée de crachin brumeux, tu seras réfugié à l’intérieur. Dans ta maison de pierre les chaises sont dépareillées, tu n’en utilises qu’une pour prendre tes repas. Tu es seul, cela va de soi, et c’est aussi bien comme ça : qui voudrait perdre ici son temps ? Tu es seul et tu es toi-même, sans témoin, tel que personne ne te connaît. Sans besoin de faire semblant. Tu as un peu froid mais tu peux superposer des épaisseurs. Tu es arrivé. Binh-Dû serait parfaitement heureux, tu te sens déprimé comme un hérisson blessé coincé dans un fossé.