jeudi 4 mars 2021

Il se pourrait tellement de choses

3 mars 2020

Il se pourrait tellement de choses, tout le temps. Tu sembles invisible aux cellules photoélectriques supposées permettre l’ouverture des portes, il faut que tu sautilles d’un pied sur l’autre et fasses des grands gestes de la main à l’attention de personne. Déjà que tu ne trouvais pas l’entrée, obstruée par un chantier de travaux publics tentaculaires, un ouvrier pourtant t’avait fait signe de contourner par un côté et par-dessus le tintamarre des engins. Une fois à l’intérieur tu montes au quatrième en suivant les pictogrammes, au guichet on t’informe qu’en fait tu dois redescendre au deuxième. Tu ne comprends rien à ce qu’on te raconte, une logique de réservations impossibles à effectuer tant qu’il y a des disponibilités ( ?), tu en avais conclus que la plus pragmatique des décisions consistait à te déplacer. Et puis les ordinateurs tombent en panne, tout juste tu t’approches d’un. Le réseau a sauté et tu restes interdit, un bras tendu vers le clavier, comme si tout était de ta faute. Heureusement il t’est encore permis de sortir, dans l’autre sens les cellules t’ont reconnu. Une amie te téléphone, un peu perdue elle aussi, dans des affres créatives, il y a elle et puis le personnage qu’elle voudrait créer et puis celui que son personnage imagine… Tu la rassures, elle est sur la bonne voie, et tu l’encourages à brouiller davantage encore les pistes. Une autre amie surgit, elle tu la connais moins et elle s’étonne de ce que tu te révèles plus dur, amer, rugueux et ironique qu’elle ne pensait. Haineux même, eh, oh, ça va bien ? Mais au fond tu lui donnes raison, et tu te réjouis de la découvrir plus douce, attentionnée, sensible, généreuse que tu n’avais cru. Quelques gouttes de pluie tombent sur le trajet qui te ramène chez toi, cela s’interrompt alors que tu n’es même pas arrivé. Et cela ne se déchaîne pas en tornade une fois que tu es à l’abri, décidément on ne peut se fier à aucune cohérence.

mercredi 3 mars 2021

Loin c'est bien aussi, on rêve en commun

2 mars 2020

Loin c’est bien aussi, on rêve en commun. Quand vous étiez ensemble elle se réveillait toujours avant toi et tu l’aidais à s’endormir. Dorénavant ton décalage s’harmonise avec son fuseau horaire, et parfois tu reçois d’elle un courriel matinal juste au moment où tu allumes ton ordinateur. Cela te réjouit comme une heureuse confirmation, comme la pluie qui cesse à peine t’es-tu mis à l’abri. Tu le lui dis, c’est formidable, c’est extraordinaire, apparemment elle ne s’en lasse pas – ni des coïncidences ni de ton insistance à les souligner. Elle glissait dans ses lettres de petites étoiles rouge profond et dessinait des croissants de lune dans les marges. Tu l’as déjà raconté : un jour il y a dix ans tu as rêvé que tu sortais d’un grenier ajouré où priaient des moines, et aussitôt après Lucia t’a décrit une vision méditative où vous souriiez à l’unisson, au fin fond  du Maharastra dans un village de lépreux. Rien qu’une histoire sous le soleil. En quittant la yourte tu as failli planter la voiture dans un champ boueux. La voix de synthèse québécoise cherchait encore son pôle. Tu as beaucoup parlé, à ne pas voir défiler le paysage, dans cette même voiture où des années auparavant vous mettiez cap au sud ou à l’ouest. À l’époque elle s’endormait mieux que dans un lit, bercée par le ronronnement conjugué de tes mots et du moteur. Là non. Le trajet fut plus bref. Il se pourrait aussi que tu l’écoutes avec davantage d’attention.

mardi 2 mars 2021

Du corps, merveille

1er mars 2020

Du corps, merveille qu’une peau chaude sous les doigts. Bien avant Lucia tu as connu disons Numa, elle avait tout le temps froid aux pieds. Tu la retrouves une nuit endormie, sans aucune légitimité de jalousie, si peu réelle, elle est nue et son corps est tatoué de mille-et-uns écrits que ta langue entreprend de déchiffrer.

Lucia se déplace dans son voyage, visiter de la famille éparse mais toujours plus proche que lorsqu’elle sera repartie. C’est comme si tu étais doté d’un indicateur de réseau, trois barres sur cinq ce n’est pas loin. C’est toujours mieux que le Québec, où il faut changer d’échelle, recourir aux sensibilités immatérielles.

Pas mieux ; un peu différent. Tu crois toujours avoir une relation particulière avec les nuages, Lucia t’a confié qu’elle aussi. Il pleut tout le temps que tu es de sortie, le ciel se réjouit pour toi, change la pluie en neige puis en pluie à nouveau, comme en clin d’œil. Chez toi le parapluie dégorge sur le carrelage et le soleil luit.

lundi 1 mars 2021

Et la juste distance serait celle de la danse

29 février 2020

Et la juste distance serait celle de la danse. Lucia dans tes bras, virevoltante, et toi-même, comme indiqué, tu "patines". Jusqu’à l’étourdissement, changer de sens, elle ferait l’homme et toi la femme. Qu’était-ce, une scottish ? Tu ne sais plus, tu te trompes dans tes pieds si tu dois concentrer ton attention sur tes bras, décrivant des spires d’escargot, en avant, en arrière, auriculaires crochetés dans ceux de tes voisins sur le cercle circassien – et il faudrait chanter aussi ? Dans la bourrée on se chamboule à chaque croisement, tu entends Lucia rire à deux lignes de toi, tu ris aussi et transpires sous la yourte. La mazurka est si jolie qu’on la dansera une autre fois. Retour à la polka, mais tu n’as plus toute ta tête, tu t’endiables en scottish et en total contretemps, Lucia ne t’en tient pas rigueur. Au-dehors, le croissant de lune est presque couché à l’horizontale, voilé de nuages intermittents. La pluie en rafales s’immisce par l’interstice de la vitre côté passager, excuse-moi c’est bloqué, mais il n’y a pas de mal, avec le GPS vocal une voix féminine à fort accent québécois nous guide à travers la campagne val-de-marnaise. On ne sait jamais, dit-elle (Lucia), il y a toujours lieu de requestionner nos expériences. Il n’y a jamais lieu de figer une connaissance. La première fois que vous avez dansé (même pas ensemble mais) à proximité l’un de l’autre, des dizaines de lunes auparavant, c’était sur de la techno.

dimanche 28 février 2021

Rouvrir l'espace

28 février 2020

Rouvrir l’espace. Sur la table basse, des pots de fleurs et des babioles mettent au défi la porteuse de thé de déposer une théière, petite pourtant (la tienne est plus grosse, et dans ta chambre il n’y a pas de table basse, dans ta chambre il y a des pierres empruntées aux montagnes qu’il faut oser, elles aussi – les pierres ? – déplacer). Une théière, deux tasses, une table basse et des fauteuils crapauds de part et d’autre, au sein desquels vous tentez de vous asseoir en tailleur. Dehors il pleut, un peu de vapeur s’échappe du bec. Un miroir biseauté en face de toi renvoie ton image pour peu que tu te penches et te détournes du visage de Lucia, alors vous voilà côte à côte, semblant regarder dans la même direction, chacun souriant à une personne que vous aimez. Votre lieu de connaissance et de compréhension. L’amour vite prétendu est souvent sans amour, surtout si le désir s’en mêle (et comment ne s’en mêlerait-il pas ?) mais vous êtes au-delà, Lucia et toi, vous incluez de l’amour ce qui échappe à ses définitions et s’en trouve au plus proche. Elle aussi parfois est témoin de ce à quoi elle participe, la mort préside non moins que la vie, l’une et l’autre plus contradictoires que leurs respectives définitions. Tu te souviens à présent : aimer, ce serait comme expirer jusqu’au dernier millimètre cube d’air retenu dans les poumons, et dans un sursaut formidable renaître enfin.

samedi 27 février 2021

Car où étais-tu avant que de naître ?

27 février 2020

Car où étais-tu avant que de naître ?

Tu es en visite, transitoire, chez toi tu ne t’installes pas.
À peine savais-tu former des lettres que tu écrivais au crayon à papier.
Dans tes agendas, au crayon à papier, toute preuve effaçable d’un coup de gomme.

Où étais-tu avant de rencontrer Lucia ? 

Tu as continué à collecter des preuves, plus ou moins pérennes.
Les paysages s’équivalent d’un matin sur l’autre, depuis le même seuil.
L’habitude toujours-déjà là de celui que tu fus, celui que tu es, celui qui attend peu.

Où vas-tu lorsque fatigué tu t’endors ? 

Tu rêves, tu te souviens, tu te retournes sur ton chemin.
C’est toujours la veille du dernier jour, l’imminence d’un départ en beauté.
Tout juste arrivé, un départ en beauté, comme pour sceller le temps des étonnements neufs.