jeudi 29 mars 2018

29 mars


Il y a moi, il y a toi et il y a nous, pense Binh-Dû (il n’est pas le premier). Toujours un élément d’incertitude dans la catégorisation, pourtant cela paraît simple comme un schéma algébrique que même un enfant de maternelle serait en mesure de comprendre. Sans doute les implications gagnent-elles en complexité avec l’âge, Binh-Dû qui a plus de mille ans est de moins en moins convaincu d’être lui-même, pour le dire autrement : l’existence de son « je » est sujette à caution. (Qui paierait ?) « Tu » bénéficie de davantage de stabilité, ou de latitude, du moment que le besoin de se contorsionner dans l’autarcie d’une unique enveloppe charnelle est hors sujet. En l’occurrence, Binh-Dû pense à une personne en particulier, qui serait une autre personne dans d’autres circonstances mais là non plus n’est pas la question. Cette personne, de sexe féminin, il la reconnaîtrait parmi des milliards. Et quand bien même elle changerait, pour lui elle resterait celle à qui s’adresse le « tu » virtuel de ses pensées présentes. Une évidence. Reste à s’arranger avec le « nous », cette chose bâtarde, cette hybridité de fortune, cette créature qui ne tient pas en place. Binh-Dû serait pessimiste, il baisserait les bras. Il n’en a que deux, disons dix doigts pour présenter mieux, oublions les orteils. Et la chose n’est pas une console d’orgue aux multiples registres, Binh-Dû est-il optimiste ? Voilà, encore un « je » qui se perd ! En plus de mille ans, Binh-Dû n’a pas appris à jouer du piano mais – peut-être par une sorte de compensation hasardeuse – il a peu à peu admis qu’on ne gagnait pas grand-chose à vouloir tout contrôler de ce qui advient.