mardi 14 avril 2026

Toute une histoire

26 novembre (4)

    
    Ce mardi, donc, je suis parti tôt et j’ai marché tard, entre un premier grain balayé par les essuie-glaces et la fermeture du ciel prévue pour le milieu de l’après-midi. Je ne dirai pas combien le spectacle était beau, depuis la côte, de plage en falaise – je l’avais déjà décrit, ô combien, dans mon texte perdu. Je notais des pensées en résonance avec des considérations antérieures, c’était joyeux, j’étais en joie, je me révélais plus bondissant sur les rochers qu’aux premiers jours où il me semblait porter des semelles de plomb – j’en déduisais, ah ah ! que ce n’étaient pas les chaussures qui faisaient le traîne-savate.
    La fille aux mèches roses du jeudi précédent, peut-être allais-je la retrouver non pas un jeudi suivant à la même heure – et alors, obligé, je lui aurais adressé la parole –, peut-être pouvait-on rêvasser en base 5 plutôt que 7, ou se référer au calendrier des marées ? Ou au hasard ? Proust a rêvé ses aubépines comme une reconnaissance – quelque chose vers quoi l’on revient, une réitération. Plus probant même, il lui aura fallu suçoter une seconde fois, un peu par hasard, sa madeleine pour en faire toute une histoire.
    Mais non, je croise juste un homme et ses trois chiens.

    Je me souviens d’un rêve de la veille où je faisais un effort de sociabilité à l’égard d’Elon Musk qui se retrouvait isolé à notre table de gala. Je lui disais qu’il y avait d’autres dimensions de l’existence que celle des mots et des nombres et il m’écoutait d’un air effaré, semblable à celui du chat quand il me regardait rire tout seul devant l’ordi (j’ignorais alors que ce dernier méditait un coup pendable). Puis je me taisais, craignant soudain d’inspirer malgré moi à Elon un projet cataclysmique ; je ne sais plus lequel des deux a fini par quitter négligemment la table, je crois que c’est moi qui l’ai planté là, trop antipathique ce type, et stupide, avec sa gueule de poisson irradié.
    J’ai consacré dix minutes à photographier des oiseaux en vol, lignes graphiques sur fond de ciel mauve.
    Puis le destin de mon texte en brouillon s’est accompli. Non, ce n’est pas une catastrophe, ou alors il faudrait que je m’identifie à la tante recluse de Proust, fort contrariée par la visite d’un second confident quand celui-ci empiétait sur la disponibilité de la brave Eulalie. À en concevoir des aigreurs d’estomac. Quant à moi, je ne tolérerai qu’un peu d’insomnie rageuse. Et qu’on n’en parle plus. Ou qu’on en parle encore mais en passant à autre chose. Au lendemain déjà.