Mais je ne suis pas un ours, me dis-je en renonçant à contourner par la pente raide de la forêt l'éboulis du chemin qui longeait la rivière. Je redescends, en sueur, couvert de griffures de ronces et de fils d'araignées. Et pourtant : "Ça passe, m'assurent deux radieuses randonneuses arrivées en sens inverse, il suffit de grimper d'une cinquantaine de mètres et tu retrouveras un sentier". Au bout d'une centaine de mètres harassants je comprends qu'elles étaient des ensorceleuses – et que je ne suis toujours pas un ours. Pas de sentier. Je redescends à nouveau – et retrouve le sentier... Aussi miro qu'un ours, l'odorat en moins. Ce n'est que le début. Rincé et je n'ai pas encore commencé l'ascension de mes trois ou quatre tours Eiffel quotidiennes. Toujours dans la forêt, longeant une rivière en furie. Un jogger surgit derrière moi et m'effraie comme s'il était... un ours ? Oh, cette journée promet. Voici une vieille chienne à présent, si placide que je propose au couple qui la promène de la leur emprunter ; aucun des trois n'est d'accord. Voici le territoire des moutons, plus haut. Et de leurs chiens protecteurs, le patou porte un collier acéré au cou – pour le cas où je serais un loup. Il accepte ma main sur sa tête. Il accepte que je chemine lentement au milieu des brebis, de leurs crottes et pissats compulsifs. C'est méditatif. La pluie menace, ça y est, elle tombe. Je suis presque arrivé au refuge. J'y cours. L'aide-gardienne m'enjoint d'enlever mes chaussures. Elle est plongée dans son ordi. Je me réconforte d'une part de tarte. Hors de prix, cuisinée sans cœur, avec un schprout de chantilly industrielle. La gardienne me chasse de sa cuisine où j'allais déposer voire laver mon assiette – "C'est privé !" Leur chatte est énorme, main dans sa fourrure tandis que l'orage tonne et se déchaîne. Rafales démentes, hors de question de repartir là-dedans. Je me sens comme derrière le grillage de mon utilitaire, après les ensorceleuses, les gardiennes de prison. D'autres réfugiés, randonneurs moins pressés que moi, sortent du dortoir, apparaissent en crocs et en chaussettes dans la salle commune. Ça marine, ça cocote, je finis par m'enfuir, au diable la tempête ! Et la tempête s'en va au diable, à peine ai-je dévalé une centaine de mètres. Même le soleil revient, aveugler les nuages en contrebas.
mardi 30 décembre 2025
Je ne suis pas un ours
Mais je ne suis pas un ours, me dis-je en renonçant à contourner par la pente raide de la forêt l'éboulis du chemin qui longeait la rivière. Je redescends, en sueur, couvert de griffures de ronces et de fils d'araignées. Et pourtant : "Ça passe, m'assurent deux radieuses randonneuses arrivées en sens inverse, il suffit de grimper d'une cinquantaine de mètres et tu retrouveras un sentier". Au bout d'une centaine de mètres harassants je comprends qu'elles étaient des ensorceleuses – et que je ne suis toujours pas un ours. Pas de sentier. Je redescends à nouveau – et retrouve le sentier... Aussi miro qu'un ours, l'odorat en moins. Ce n'est que le début. Rincé et je n'ai pas encore commencé l'ascension de mes trois ou quatre tours Eiffel quotidiennes. Toujours dans la forêt, longeant une rivière en furie. Un jogger surgit derrière moi et m'effraie comme s'il était... un ours ? Oh, cette journée promet. Voici une vieille chienne à présent, si placide que je propose au couple qui la promène de la leur emprunter ; aucun des trois n'est d'accord. Voici le territoire des moutons, plus haut. Et de leurs chiens protecteurs, le patou porte un collier acéré au cou – pour le cas où je serais un loup. Il accepte ma main sur sa tête. Il accepte que je chemine lentement au milieu des brebis, de leurs crottes et pissats compulsifs. C'est méditatif. La pluie menace, ça y est, elle tombe. Je suis presque arrivé au refuge. J'y cours. L'aide-gardienne m'enjoint d'enlever mes chaussures. Elle est plongée dans son ordi. Je me réconforte d'une part de tarte. Hors de prix, cuisinée sans cœur, avec un schprout de chantilly industrielle. La gardienne me chasse de sa cuisine où j'allais déposer voire laver mon assiette – "C'est privé !" Leur chatte est énorme, main dans sa fourrure tandis que l'orage tonne et se déchaîne. Rafales démentes, hors de question de repartir là-dedans. Je me sens comme derrière le grillage de mon utilitaire, après les ensorceleuses, les gardiennes de prison. D'autres réfugiés, randonneurs moins pressés que moi, sortent du dortoir, apparaissent en crocs et en chaussettes dans la salle commune. Ça marine, ça cocote, je finis par m'enfuir, au diable la tempête ! Et la tempête s'en va au diable, à peine ai-je dévalé une centaine de mètres. Même le soleil revient, aveugler les nuages en contrebas.
vendredi 26 décembre 2025
Sanglier loup brebis patou
Depuis les premiers pas sur le sentier on aperçoit l'objectif du jour – une paroi abrupte qui forme comme un mur entre deux sommets, supposée être un col mais ne faudra-t-il pas plutôt bénéficier d'un Sésame, ouvre-toi ? On serpente le long des torrents, puis d'un versant à l'autre, s'élevant lentement. Puis en lacets serrés. Je plaque de la boue sur mes mollets et mes genoux afin de prévenir la brûlure du soleil. Sanglier je me vautrerais tout entier dans la souille.
Dans l'abreuvoir, l'eau a pris des teintes rouille.
Les fleurs se répartissent une infinité de couleurs enthousiastes.
Au sommet la vue plonge et rafraîchit les perspectives – la paix aussi est enthousiasmante.
Je redescends, la roche s'avère friable et tranchante. Les rochers bordant le torrent sont instables, mon pied ripe – et je m'écorche, béni des dieux, au lieu de me briser le tibia.
La nuit tombe alors que je rejoins la route, une brebis a sauté par dessus sa clôture et erre sur le bitume, un patou non moins désemparé, resté du bon côté, m'interdit d'approcher. Comme si j'étais un loup.
mardi 23 décembre 2025
Jubilation
Le mari d’Élisabeth m'apprenait la veille que "retraite" se disait "jubilation" en espagnol. Je le croise au matin dans le village, en allant remplir ma gourde. Il me conseille d'aller découvrir la vallée d'à-côté. Le pays de ceux qu'on interdisait à sa femme, quarante ans plus tôt, de fréquenter. (Pour qu'au final arrive un pur étranger, du Sud d'au-delà de la frontière, qui allait l'emmener plus au nord.)
Il est vrai que la vallée d'à-côté est plus belle. Quelques nuages font leur apparition, éclipsant la canicule. Je grimpe aux lacs, face aux glaciers. Il pleut doucement sur le plateau, l'atmosphère empreinte de silence est féérique.
Je jubile, c'est de tous les âges.
Repensant au besoin de parler à des gens. Et si nous avions tous besoin de dire (un savoir, une pensée en cours d'élaboration, des découvertes et enthousiasmes) ? (Si nous étions aussi bien la vieille dame qui nous aborde au supermarché pour commenter le degré de maturité des avocats ?) Si, contrairement à ce que je me raconte habituellement, je n'étais pas fondé à me suffire à moi-même ?
Et se pourrait-il que l'environnement immédiat de toute mon existence sociale n'ait pas à être appréhendé par un sentiment d'hostilité ? (J'anticipe ma descente des prochains jours dans un Sud gangrené par le racisme...)
jeudi 18 décembre 2025
Torrents, prairies, bruissements...
Quand il fait trop chaud je me lève.
Plus personne.
Le ciel est vide excepté le soleil bleu pâle.
Je marche, longuement, toute la journée, je m'élève dans la vallée puis jusqu'au col. Torrents, prairies, fleurs éclatantes. Corps fourbu dans le bonheur de l'effort.
L'avoir fait. Le faire. Contredire le sentiment éprouvé cinq jours plus tôt quand je m'étais assis à côté de vieux avérés, par besoin de reprendre des forces... Contrer la pensée du "Ce n'est plus de mon âge". Eh bien si. "Ce n'est plus de mon âge" devrait toujours n'être qu'une pensée d'avant rendue caduque. Un défaitisme biaisé, un manque de lucidité.
De retour au village je remplis ma gourde. Demande à une femme près de la fontaine si elle sait où se trouve le camping le plus proche. Élisabeth m'invite chez elle et son mari, profiter de leur douche. Et d'un jus de fruit en terrasse, à échanger sur la montagne, la vie, la philosophie.
mardi 16 décembre 2025
Transition - poussière de rabot
(6/n)
Tout le jour je m'obstine à trouver où marcher un peu en attendant de marcher beaucoup le lendemain. Mon utilitaire me conduit d'échec en désillusion : la route est fermée, le sentier est éboulé, l'urbanisation moche étend ses tentacules...
La dernière tentative m'amène à grimper au milieu de détritus sur un sentier battu, à longer une carrière où des vigiles à chiens patrouillent entre les engins d'extraction, à retenir ma respiration dans la poussière en espérant vaguement qu'au-delà l'herbe sera plus verte, à ressentir de la peine pour la rivière brune en contrebas.
La nature rabotée supplie qu'on l'achève.
J'achète un melon.
Une commerçante retraitée sur son banc explique à une amie qu'elle ne recrutait jamais quelqu'un qui posait la question des congés.
Un chat intéressé frotte ses puces contre mes mollets.
samedi 13 décembre 2025
Passer le col
L'exténuation de ça. La nécessité de ça : penser dix fois à renoncer, persévérer, passer le col. Éprouver du bonheur, une fois de l'autre côté. S'extasier à chaque fleur, voire à chaque pierre. La descente du second "pas" est escarpée à ne pas y mettre le pied. Trois bouquetins m'observent sans crainte bien que je fasse glisser des morceaux de montagne. On peut être heureux malgré le malheur, en temps de génocide, en état de désespérance. Non seulement comme des animaux sauvages ignorants des désastres en cours, mais en humains concernés, obstinés et désireux toujours.
mercredi 10 décembre 2025
Transition - de rivière en lisière
Avec quoi êtes-vous venus ? demandait le poète*, et je pensais : avec ma désespérance insoluble. Ça ne se dit pas, je me suis tu. Les spectacles que j'ai vus ont répondu différemment. Tu peux venir avec ton vrai visage. Tu peux t'assumer saxifragique. Tu peux t'autoriser à danser. Tu peux donner le moche aussi, le petit, l'effrayé, le laborieux. Tu peux orienter tes dissociations, jusqu'à réconciliation. La liberté est une maîtrise des contraires, je me gare pour la nuit en lisière de réserve.
lundi 8 décembre 2025
Un oreiller fend-la-foule
... Dans mon sommeil j'écrase les deux avocats et les trois bananes dont j'avais oublié que je les avais placés sous la couverture pour un effet laine de verre-frigo. Effet compote et sopalin à trois heures du matin. Cela aromatise l'habitacle, voilà qu'il est près de midi. Les amies 3 et 4 dorment encore, le festival est fini. J'erre dans la ville quelque peu hébétée. Traces de démontage dans les squares et les parcs, reliquats d'affichages. S'asseoir un moment près d'un toboggan et de deux chevaux à bascule. Finalement rejoindre cinq filles et un garçon, deux compagnies aux petits yeux, à une terrasse.
Ne reste plus que mon amie troisième, de Marseille, nous nous promenions le long de la Seine en dégustant des glaces deux boules quand elle habitait Paris ; munis de glaces deux boules nous allons nous asseoir au bord de la Saône. L'amitié s'écoule paisiblement, cassis-macadamia. Alors que les badauds commencent à s'installer en prévision du feu d'artifice nous rejoignons l'amie quatrième pour un resto du dimanche soir. Laquelle m'offre de prendre une douche chez elle et un oreiller pour mon utilitaire – je le serre contre moi, fendant la foule, tandis que les fusées éclatent.
jeudi 4 décembre 2025
Une danse saxifragique
Et d'être soi. De laisser s'exprimer la danse. De venir avec son propre visage, ainsi que le proposait le poète.
Avant midi une autre amie danse sous un loup et une fourrure, il me faut quelques secondes pour l'identifier. Je suis arrivé en retard, j'ai manqué sa prise de parole. On se reverra plus tard. Je ne manque pas le début de la déambulation de l'amie troisième et de son double dissocié. Il y est question de se taire ou non. Six cents personnes dans la rue écoutent. Puis je passe saluer l'amie quatrième, en pause de sa Radio Banane. Heureux de se revoir, à demain ! Je retourne voir danser l'amie deuxième du jour. Elle a conservé le long des bras ses tatouages du matin. Cette fois elle porte une combinaison de chantier et distribue des pensées de chien photocopiées à la hâte.
La nuit tombe, mes jambes aussi. Je m'assieds à côté de petits vieux, parce qu'il y a de la place, non loin d'un spectacle assourdissant qui ne m'intéresse pas.
C'est la nuit à présent. Dernier effort du dernier jour, couché sur le flanc et sur l'herbe humide, "Mes amours" en titre comme une provocation : je m'attends à ne pas sourire. Un couple se sépare par textos, une oie casse des assiettes, une mariée chante sa liberté dans une arène de feu électrique... Et tout un flux de joie possible m'envahit, qui me porte jusqu'à l'utilitaire, jusque dans mon sommeil.
mardi 2 décembre 2025
Alvéolaire
Revenir en peur, sans peau, exposé à l'air libre... À l'air renfermé d'un coffre-fort utilitaire – l'arrière de la fourgonnette où je ne peux me tenir qu'à genoux ou couché sur le plancher. (Les sièges avant, je m'en avise bien tard, ne s'inclinent que vers l'avant et je n'ai rien apporté pour épargner mon dos qu'une couverture élimée datant d'un demi-siècle.) La lumière passe par une grille à chenil – qui ne peut s'ouvrir que depuis la cabine. Suée de peur claustrophobique. À croire que je ne pourrai jamais dormir de la nuit, alors pourquoi ne pas repartir en sens inverse, rapporter au loueur l'inutile utilitaire, retrouver le cocon de mon lit à quelques centaines de kilomètres d'ici ? Pourquoi, comment croire aux bienfaits d'une énergie de festival ?
Je finis par m'endormir, d'un sommeil cent fois entrecoupé de douleurs osseuses et d'assauts de moustiques.
Réveil tardif, hagard. Dehors la fête – où je m'égare, ne trouve rien. J'achète au centre commercial un tapis de sol alvéolaire, la nuit prochaine je dormirai comme un œuf. En fin de journée, quatre funambules discrètes dessinent des lignes sous le ciel.
jeudi 27 novembre 2025
Rhizomiques #231 (crustacés)
- Que les gens sont ensemble… un peu par hasard, en fait. Comme deux crabes qui se croiseraient sur une immense plage pleine de crabes et l’un des deux dirait Qu’est-ce que tu en penses ? et l’autre dirait Allez. Ils se prendraient par la pince et ils clopineraient ensemble, en crabe, chacun tirant d’un côté, ça partirait un peu par-ci, un peu par-là et ça continuerait d’avancer comme ça, cahin-caha, sans véritable nécessité.
- Sans nécessité ?
- Par hasard, quoi. Je vois des individus multiplier compromis et concessions pour convenir à quelqu’un et je me dis qu’ils pourraient tout aussi bien composer avec quelqu’un d’autre, quitte à consentir d’autres types de contorsions. Je ne saurais pas faire ça. Dès lors que quelqu’un ne m’agrée pas ou inversement, je sors. L’amour n’est pas censé nous aliéner, ce n’est pas une série d’ajustements comme quand on monte une porte de placard et qu’il faut desserrer un peu ici et resserrer un peu là. Je veux être entière face à une autre qui soit tout aussi entière que moi.
& Joyce Carol Oates (in Middle Age: a Romance)
& Richard Ford (in Rien à déclarer)
& Fanny Chiarello (in L’évaporée)
mardi 25 novembre 2025
Rhizomiques #230 (épouses)
Ou alors toutes ou aucune de ces options ?
Chloé Delaume (in Ils appellent ça l'amour)
& Joyce Carol Oates (in Maudits)
& Joyce Carol Oates (in Pêcheurs entre les mains d’un dieu en colère)
& Emily St John Mandel (in L'hôtel de verre)
mercredi 19 novembre 2025
Rhizomiques #229 (apanage des riches)
- La cravate est un symbole – non pas le symbole du pouvoir, mais d'un souci du pouvoir. Ceux qui portent des cravates n'appartiennent pas forcément à l'élite de la société, mais ils signalent aux autres, en en portant une, qu'ils souhaitent appartenir à l'élite. Au contraire, ceux qui ne portent pas de cravate affirment vouloir se révolter contre tout ce qu'il y a de plus important, ou pire, déclarent publiquement leur indifférence.
Taiye Selasi (in Le ravissement des innocents)
& Luke Rhinehart (in Le fils de l'homme-dé)
& Rick Bass (in Là où se trouvait la mer)
& Naomi Alderman (in Le futur)
vendredi 14 novembre 2025
Rhizomiques #228 (maîtres et subalternes)
Paul se souvenait de la seule fois où il l'avait croisé, l'homme n'avait pas daigné lui serrer la main (…). Ton père m'a regardé et ce qu'il a vu – c'est un métèque, dit-il à Amélia, mais pas exactement. Il n'y a pas de mots pour dire ce qu'il a vu, pas de mots que je puisse employer moi.
Jakuta Alikavazovic (in L'avancée de la nuit)
& Dario Diofebi (in Paradise, Nevada)
& LeRoi Jones (in Le Peuple du Blues)
lundi 10 novembre 2025
Rhizomiques #227 (bulle intime)
Kristin Eiriksdottir (in La matière du chaos)
& Fabrice Caro (in Journal d’un scénario)
jeudi 6 novembre 2025
Rhizomiques #226 (théâtralité masculine)
Ah ouais, ouaf ouaf, gros con.
Vu l’état dans lequel ils nous ont laissé le monde ? De quelle génération il parlait ? Sans parler des membres de la famille, une conversation est une conversation et si un nouveau venu essaie de s’y joindre, alors on devrait l’encourager, non ? Pas lui coller un pain dans les dents. Et même si j’étais un freluquet, il fallait bien commencer quelque part. Et putain c’est quoi un freluquet les mecs je sais même pas, freluquet.
Camila Sosa Villada (in Histoire d'une domestication)
& Lily King (in La pluie et le beau temps)
& James Kelman (in Faut être prudent au pays de la liberté)
jeudi 30 octobre 2025
Rhizomiques #225 (de l'oxygène)
On les appelle trovant, qui signifie « sable cimenté ». Quand on les coupe transversalement, on découvre des cernes comme dans les arbres.
Alain Damasio (in Les furtifs)
& Jenni Fagan (in La fille du Diable)
lundi 27 octobre 2025
Rhizomiques #224 (de la racine à l'ombre)
Ondjaki (Les transparents)
& Emmanuelle Salasc (De lait et de laine)
& Chris Kraus (Dans la fureur du monde)
mercredi 22 octobre 2025
Rhizomiques #223 (carte sensible)
Réponse : sur la carte.
& Gabriel Gauthier (in Space)
& Fanny Chiarello (in Colline)
jeudi 16 octobre 2025
Rhizomiques #221 (chouette)
- Oh. C'est super. Ma meilleure amie à l'université adorait observer les oiseaux. Elle voulait devenir naturaliste. Mais expert de la vie sauvage, ce n'est pas un super plan de carrière en ce moment.
- Tout juste. » J'espère que nous n'allons pas entamer une discussion sur l'extinction des espèces, la dégradation des habitats naturels et l'apocalypse écologique car à quoi bon ?
Digest de biologie aviaire
Non-Fiction 598.27
& Éric Chevillard (in L'autofictif du 14/09/2025)
& Nina Allan (in Conquest)
& Antony Doerr (in La cité des nuages et des oiseaux)
lundi 13 octobre 2025
Rhizomiques #220 (splendeur)
Qu’est-ce que ça pourrait faire à la fin qu’il le dise ?
Il ne comprend pas que Moinette leur construit une cabane. Un nid rien qu’à eux où elle accumule des trésors, des mots, des sensations, des images, c’est pourquoi ce matin-là elle confisque les Drus au monde et les offre d’un bloc à Vincent, à Vincent et à elle, elle a dix ans, ils sont seuls en haut de la côte et le paysage n’a été modelé que pour leurs yeux.
La vie offrait tellement, la vie offrait trop, bien plus que ce qu'on pourrait jamais honorer, plus que tout être vivant n'en pouvait soupçonner ou mériter. Evie en aimait tout, même les humains, car sans le miracle de la conscience humaine l'amour pour un tel monde ne serait qu'une impulsion sans nom parmi des milliards d'autres.
Dave Eggers (in Le Tout)
& Valentine Goby (in L’île haute)
& Richard Powers (in Playground)
lundi 6 octobre 2025
Rhizomiques #219 (périmètre cadré)
Devant une image, je sens le manque de ce qui est resté hors du périmètre cadré. L’image dresse des bords comme une frontière et moi j’ai envie de les dépasser.
« Bonjour », dit une voix. Une silhouette vêtue d'une veste foncée se tenait à côté de l'escalier en béton. Un genre de surveillant de plage.
« Je dois voir votre téléphone ou votre ovale », dit-il.
Quand elle demanda pourquoi, un faisceau blanc éclaira son visage. L'homme avait levé son téléphone pour la filmer et l'agressait de sa lumière.
« Nouvel arrêté municipal, dit l'homme. Il y a eu des noyades et une série de vols sur cette plage. Pour y accéder, vous devez vous inscrire avec votre téléphone ou votre ovale. Ça vous protège, vous et les autres. »
Il prononça ces mots d'une voix monocorde, rodée, sans s'arrêter de filmer. Delaney n'avait pas d'appareil de localisation sur elle, elle ne serait donc pas autorisée à se rendre sur la plage. Pendant qu'il filmait, elle gardait le menton baissé et le visage en mouvement, espérant déjouer ainsi la reconnaissance faciale. Cette rencontre, elle le savait, serait certainement signalée par l'IA.
Elle fit rapidement volte-face et s'empressa de rejoindre le trottoir.
« Merci pour votre respect des règles ! » récita l'homme en direction de Delaney, qui lui tournait le dos.
(…)
Dans sa chambre, elle reçut une notification sur son téléphone. C'était une enquête de ToutDehors, qu'elle supposa être la version privatisée du Département des Parcs et Loisirs. Merci d'évaluer votre récente interaction avec nous ! Il y avait cinq options, qui commençaient par un joyeux visage jaune et allaient decrescendo jusqu'à un visage rouge avec les yeux fermés de rage. Elle envoya un visage heureux. Elle n'avait pas le choix.
Erri De Luca (in La nature exposée)
& Dave Eggers (in Le Tout)
& François Reichenbach (in L’Amérique insolite – 1960)
samedi 4 octobre 2025
jeudi 2 octobre 2025
Vivaces #48
La magie allait disparaître du monde pour être remplacée par la banalité.
(…)
Et à un point l’univers reviendra, chargé du poids de toutes ces choses qui sont advenues.
mardi 30 septembre 2025
Rhizomiques #218 (le néant et le goudron)
Un vaste néant, donc.
Je pense que c'est ce que voient les pupilles des êtres élevés à la cour, habitués qu'ils sont à regarder les entrelacs des tissus vénitiens, les circonvolutions des tapis turcs ou les motifs complexes des carrelages et des mosaïques. Quand leur regard est confronté à la complexité de la nature, ils n'y perçoivent que le chaos d'un vaste néant.
Modifier son environnement était l'une des passions de Jacques. Il avait fait goudronner à ses frais le chemin qui reliait les maisons du quartier à la route principale. (…) Je pense que s'il était allé vivre sur la Lune ou sur Mars, il aurait trouvé le moyen de s'y faire construire une piscine – avec une voûte transparente pour profiter de la vue.
Il a su manier la phrase-épieu, la phrase-lasso.
Du mot silex, il a fait jaillir le mot feu.
Sa chair trop tendre, sa chair transie s'est faite verbe, c'est-à-dire plus exactement sujet. Il est devenu le personnage principal du récit qu'il écrivait. (…)
Voici l'homme, soudain, avec ses mots, avec ses idées, avec ses inventions, tout ce baratin performatif : il assèche ou inonde, lève des terres ou les tasse, il sème ou il déboise. Rien en l'état ne lui convient jamais. Le monde ne s'ajuste pas à son rêve, mais la notice de son taille-haie est traduite dans toutes les langues. Il va pouvoir le transformer à sa convenance.
Olga Tokarczuk (in Histoires bizarroïdes)
& Florence Seyvos (in Un perdant magnifique)
& Éric Chevillard (in L'Arche Titanic)
jeudi 25 septembre 2025
Ce qui se dérobe
Ce serait une conclusion idéale. Et l’on y croit, la plus grande partie de la journée. Cela encore subsiste. Sauf que… Sitôt franchi le second col, à la place des bouquetins stationnent deux bulldozers. Le refuge se modernise pour accueillir les touristes du moindre effort qui descendront d’un tout nouveau téléphérique. La montagne a été dynamitée pour adapter ses pentes aux "loisirs naturels". Il y aura bientôt des panneaux avec des dessins de marmottes, de bouquetins et de gypaètes barbus – pour expliquer que la région investit dans la protection de l'environnement ; des poubelles portant des pictogrammes rigolos ; des QR codes à flasher. Non, ce n’est pas moi, c’est le monde qui se dérobe. Qui nous est dérobé. Je suis l’un des derniers Indiens, que l’on refoule. Je redescends. Dans mon téléphone, un message de la préfecture m’enjoint de justifier de mon identité.
mardi 23 septembre 2025
"Tout doux"
Alors que je me demande si je hais davantage la balafre de l’altiport qui m’obsède l’œil gauche à dix kilomètres de distance ou le pylône de mon œil droit qui dépasse la ligne de crête côté italien, l'arrivée d’un troupeau de moutons m'attendrit. Ils sont jolis, je m’apprête à faire une photo. Surgissent un patou et trois labradors, gueules écumantes, je m’éloigne, un chien aboyant sur mes mollets. Tout doux, protesté-je à reculons, mes bâtons de marche en défense.
Je ne vais pas les bouffer, tes moutons ! Ce pastoralisme agressif ne vaut guère mieux que la souille psychotique d'une porcherie. Si tu avais eu le temps de prendre une brebis en photo, sa voisine aurait pissé sur tes chaussures et tu aurais voué aux gémonies la race ovine. "C’est le genre humain qui me débecte, et j’admets des exceptions." Mais elle était belle, quand même, cette ballade ? Je ne sais pas trop. Oui, probablement, abstractions faites.
C’était beau d’entendre le son d’ailes d’oiseaux brassant l’air. Dans ce ciel terrible, bleu délavé, qui forme couvercle caniculaire. "Ça manque de nuages", ai-je dit la veille à un vieux qui marchait plus vite que moi dans la descente, et puis : "Ça ne manque pas d’orages". Voulant plutôt dire que les orages ne nous manquent pas. Le vieux du matin, privé de son pré Machin, avait fait preuve d'une obéissance navrante – "Le chemin est interdit". On ferait tous mieux de se taire.
mardi 16 septembre 2025
Bleu apocalypse
Le lendemain, les porcs continuent de rogner la montagne. Le soleil tape dans un ciel bleu d’apocalypse. Je ne vois aucune marmotte. Je monte jusqu’à un cirque minéral d’où je n’envisage pas de me hisser plus haut, à travers le pierrier – pour découvrir au sommet une vue dégagée sur les stations de ski ? La tête me lance, peut-être par manque d’acclimatation à l’altitude, peut-être par tristesse. Les indications de sentiers portées sur ma carte de 1976 paraissent fantaisistes.
Je croise des vieux. L’un d’eux m’informe que le chemin du pré Machin est barré suite aux éboulements, comme si je ne savais pas lire, comme si j’allais au pré Machin. Un couple me demande de les prendre en photo, en contre-plongée puis en plongée. À une femme peu assurée dans un passage rocailleux je prodigue une leçon de bâton-pied – comme si elle avait besoin des conseils d’un connard condescendant. Un randonneur harassé me raconte que sa descente du pierrier s’apparentait à une "punition".
Dans le village, il y a des jeunes qui boivent des coups aux terrasses. Ils portent des vêtements confortables et stylés. Je les regarde d’un air mauvais en allant remplir ma gourde à la fontaine. Ma solitude est une évidence démographique. "Et la jeunesse est un état d’esprit. – C’est ça, tu es dans ma tête, tu es dans mes jambes ?" Je reçois un texto d’une amie qui m’apprend la naissance de sa fille. Cette nouvelle-née contemplerait l’ex-petite fille du fauteuil cassé comme celle-ci une contemporaine du milieu du XIXème siècle.
jeudi 11 septembre 2025
Tous les chanteurs ont vieilli
Le camping désert de la veille, au matin est fermé, barré d’une chaîne à l’entrée. J’ai fait la fermeture, de même que la veille j’ai raté le coche (deux fois). Je suis décidément très décisif (repensant au fauteuil cassé). Mais on peut toujours se faufiler dans les sanitaires ; on pourra confier le fauteuil à un rempailleur.
Les montagnes sont si hautes que le village est déjà à moitié dans l’ombre de la nuit à venir. Je marche en éclaireur sur le chemin où je m’élancerai demain. Au bout d’une heure je découvre une souille enclose, dévastée, où fouissent et se grattent contre les parois de leur auge une vingtaine de porcs noirs.
Je repense à ma nuée de corbeaux du premier jour.
lundi 8 septembre 2025
en lacets dans la forêt
dimanche 3 septembre
(7/n)
C’est reparti. Pour une petite semaine, histoire de remonter du Sud. C’est reparti mais ça vasouille. L’avant-veille, j’ai brisé sous mon poids menu le fauteuil où une petite fille de quatre ans avait appris à lire, dans les bras de sa grand-mère, au siècle précédent. J’y repense et cela me serre le cœur – « Ce n’est pas grave, ça devait arriver », dit-elle.
C’est reparti mais c’est un faux départ, je ne trouve pas le sentier qui aurait dû m’élever dans la montagne et me retrouve à longer une départementale sous le cagnard. Plutôt que de m’obstiner je reprends tout du point zéro, mais le territoire persiste à contester ma carte de 1987, année où la petite fille devenue grande caracolait sur les crêtes.
Je rencontre une marmotte, ainsi que des oiseaux colorés qui ne descendent plus dans les villes. Sur les hauts plateaux je pourrais rester longtemps, mais déjà le soleil s’incline au fond des vallées. Il est temps de boucler la boucle, la journée de marche a été plus longue que prévu. (J’ignore encore qu’elle se révélera marathonienne.)
Je descends en lacets dans la forêt pendant des heures, plus que je n’ai grimpé, infiniment, cela n’a pas de sens, jusqu’à quel abîme ? La nuit tombe. Une pancarte m’indique que je suis à 600 mètres du Coche, à 7 km du patelin où est garée la voiture, une heure et quart plus loin une pancarte m’indique que je suis à 7 km de la voiture et du Coche…
Qu’ai-je loupé ? L’obscurité est totale à présent sous le couvert des arbres (heureusement j’ai rejoint une route bitumée). J’entends un chien, j’aperçois des lumières fugaces, puis plus rien, je descends, je descends. Tâtonnant du pied pour ne pas quitter le bitume, cherchant une trouée de luminosité dans l’écartement des frondaisons.
(Trêve de suspense, au final je retrouve la voiture. Puis un camping municipal désert où me doucher, et si la minuterie me replonge dans l’obscurité ce n’est plus un problème. Je me couche avant que le soleil ne s’y oppose.) À la petite fille qui a vieilli, j’ai offert un roman intitulé Purge. Je bois des litres d’eau. Et voilà donc, je suis reparti.
mardi 19 août 2025
A contre-saison #31
19 août d'un autre temps
Ceci est ce que tu veux que cela soit
Un fond de l’œil, un test
Une glorieuse allégorie, une épiphanie
Des animaux, une prédation
Dirais-tu que ce sont des nuages
lundi 11 août 2025
A contre-saison (30)
un autre 11 août
jeudi 31 juillet 2025
A contre-saison (29)
31 juillet d'un été révolu
Ceci n'est pas une élévation.
Ni pendules indiquant une direction.
Le ciel ne s'y mesure pas, il s'en éloigne.
C'est une pitié, une vanité.
Une murmuration à l'orient éludant les radars.
mardi 29 juillet 2025
A contre-saison (28)
29 juillet d'une année précédente
C'est une dissuasion, un clou qui dépasse, une négligence.
C'est une fausse sollicitude.
Une fête et sa défaite.
Ou une légère envie de dissidence ?
jeudi 10 juillet 2025
A contre-saison (27)
jeudi 19 juin 2025
Suspens estival
Tout récit s'inscrivant dans un décalage temporel, celui d'une escapade déjà ancienne s'autorise à attendre... un certain nombre de jours voire de semaines avant de repartir.
Car le temps du présent devient un peu trop chahuté pour l'auteur de ce blog.
(Sans doute de nouveaux-prochains récits décalés y émergeront ?)
En attendant, il y aura ponctuellement floraison de rhizomiques, voire de vivaces et d'attentives - on ne sait jamais.
Et de petites photos parfois décalées comme une horloge arrêtée sur midi alors qu'il est justement midi mais un jour ou une année ou deux plus tard.
vendredi 13 juin 2025
Horizon bousillé
Un corbeau solitaire m’a observé à prudente distance tandis que le soleil se couchait. Il ne m’a pas souhaité la bonne nuit mais c’est un progrès depuis la nuée démoniaque du premier soir, non ?
Disons oui. Le lendemain je roule vers le point le plus au sud de mon périple. Là où je vais passer deux jours. « Je regarde mes contemporains / C’est dire si je contemple rien » est inscrit sur un mur de béton.
Qu’ajouter à cela, je ne sais pas trop où porter le regard, quittant un horizon bousillé par les éoliennes pour m'enfoncer dans des zones artisanales et commerciales à n’en plus finir. Je m’arrête, quand même, dans un semblant de village.
D’un café s’échappent des rires mesquins, dominateurs, imbéciles ; bas du front (national) ; non que vaille mieux le rire cauteleux et élitiste de la bourgeoisie de droite. Sur un abribus : « Suce le pape / Négros en Syrie ».
J’aime les rires indéfinissables (au risque sinon de les trahir). Il me reste deux heures de route. Je vais retrouver une maison, un lit, des repas chauds, de l’amour filial. Je n’en parlerai pas ici. N’en écrirai rien. Deux jours plus tard je repartirai.
mardi 10 juin 2025
Esprit de contradiction
C’est une affaire de proportions, l’effet qu’un paysage a sur nous. Si l’on se cantonne à l’aspect visuel. Dans la bibliothèque de formes il y a des coefficients de courbes, des nombres d’or, des mécaniques dissimulées. Le goût est une horlogerie dont les ressorts nous demeurent obscurs ainsi que nos souvenirs de petite enfance. Ce qui vient après se surajoute – quoique avec moins de détermination – sur une base inaltérable.
Deux enfants jouent devant la maison des grands-parents. Ils s’ennuient et ne s’ennuient pas, c’est la fin des vacances, ils ont moins d’une dizaine d’années, à l’âge où chaque été est une petite éternité. Ils me voient arriver sur le chemin, peut-être m’ont-ils vu prendre en photo un tournesol. Ils voient mes chaussures de randonnée, mon sac, ils me disent bonjour les premiers et ils m’indiquent par où passer.
- En tout cas, eux ils ne m’ont pas pris pour un autre.
- Laisse-moi rire : ils ont cru que tu faisais la route de Stevenson !
- « Un bout seulement », j’ai répondu.
- Quinze kilomètres dans un sens et autant au retour pour aller dormir dans ta voiture, il est beau le randonneur !
- C’est drôle, on a inversé nos rôles, au départ c’était moi qui étais négatif…
- Parce que je ne suis pas ta bonne âme : je suis ton esprit de contradiction.
jeudi 5 juin 2025
Pfff...
- Il faut préciser que j’ai changé de paysage. Crois-tu que ce soit une raison ?
- C’est ce que tu suggérais hier, que nous nous accommodons plus ou moins d’un environnement en fonction de notre bibliothèque de formes, non ?
- Dans cette autre forêt je respire mieux, la lumière est plus douce, j’aime les prairies aussi, les courbes des vallons, la profondeur de vue ; et les odeurs d’humus, et ces mûres divines, et le chant des tourterelles !
- Et le type avec sa tronçonneuse, et les mouches à vaches, et ta jambe qui te fait boiter ?
- Finalement, cette voiture est agréable à conduire. Tu as vu tout à l’heure, le cycliste qui m’a salué de la main ?
- Il a dût te confondre avec quelqu’un d’autre.
- Sûrement, mais c’est un signe. Hier, cela ne se serait pas produit. Et, oh ! Un faon qui détale là devant !
- Tu m’as déjà fait le coup avec un lapin.
- Mais cette fois c’est vrai !
- Super, alors. Tu n’as plus besoin de moi.
- Si, reste. De fait, tu es en moi.
- Tu parles ! Tu ne sais même pas qui je suis.
- Tu es ma bonne âme et mon sale caractère.
- Pfff…




























