Jusqu’où
avoir peur, hors de la matrice ? Hors de la matrice, c’est encore la
matrice. Le soleil passe dans l’encadrement de la fenêtre, dans le chalet les
lattes du parquet convergent en ligne de fuite. Quand la nuit sera tombée et
toutes les portes refermées, la neige descendra recouvrir les arbres et les
pelouses puis elle se transformera en pluie tombant des branches sur les
bonnets. Mais pour l’heure Binh-Dû ne s’en doute pas. Il ignore également qu’il
ira dans l’après-midi acheter du porc en batterie et des pommes ignifugées. Sur
l’éventail des pollutions, certaines semblent accessoires. Vaut-il mieux
déraper comme en rêve et s’encastrer sous une voiture ? Non, il se tient
debout en chaussettes sur le parquet, derrière le trait de scotch, sous la
mitraille et un second soleil artificiel. Son quant-à-soi au garde-à-vous cille
à chaque crépitement, ainsi seulement aurait-il refusé le bandeau sur les yeux.
Est-il si périlleux d’être convaincu de sa propre existence, preuve inscrite
dans le viseur ? La salle est pleine pour la générale, les danseurs
ressortent en moirures sombres sur le fond blanc. On retient son souffle à
l’amorce des mouvements. Binh-Dû est sorti du chalet, il croise les doigts. Et
puis il se détend, il sourit même en grand, personne ne le regarde.
vendredi 30 novembre 2018
jeudi 29 novembre 2018
29 novembre
La coalescence opère, en un phénomène qui échappe à la volonté. C’est
ce qui se produit lorsque les conditions sont réunies. Une seconde auparavant
le temps n’était pas encore venu, une seconde après c’est accompli. Binh-Dû
allonge ses bras sur le dossier de son gradin, dans la salle plongée dans
l’obscurité. Au centre, sur la scène, la danse avance en dégradés, tout concourt.
Les matières passent aux tamis du métallique, du végétal et de l’animal, les
qualités se précisent. Ne manque plus qu’un public, son souffle collectif
dressera l’étamine.
Mais le public n’est jamais qu’un tournant de chemin, il y a tant
d’autres choses à percevoir à chaque instant. Dans les replis organiques du
cœur, tant de cavités, de couloirs, d’étonnements. On pourrait rester sa vie
durant à ressentir l’oméga de la pulsation, Binh-Dû en serait bien capable, la
nuit il pose l’oreille sur son bras, s’il est seul. Il rêve que son amie
regrette de l’avoir quitté. Du cœur est inséparable l’esprit, ou alors il y a
maldonne. La lumière tourne autour du soleil, perturbant le sens des
proportions, sur la grève aucune vague même orpheline n’est inutile.
mercredi 28 novembre 2018
28 novembre
La tragédie intime de chacun, dont nul autre que soi ne prend la
mesure, est d’avoir souvenir de jours plus lestes, aux traits moins marqués, et
intuition d’une dégradation en cours. Binh-Dû ne voit pas le problème des
inconnus qui l’entourent, hors l’instant peu reluisant. Mais eux savent qu’ils
sont inscrits dans le temps, ils ont leurs propres images pour cela. Ils ont
aussi, pour la plupart, celles de leurs parents, dans la rame qui précède. Ça
les angoisse, ça et autre chose. Binh-Dû a la chance d’avoir atteint le dernier
âge connu de son père, au-delà c’est l’aventure.
Dans son enfance, le circuit de train électrique n’avait pas besoin de
faire des huit ou d’emprunter des voies de délestage pour être passionnant, un
simple ovale un peu allongé suffisait. S’il restait toute une journée dans le
tramway périphérique, la course du soleil en serait-elle troublée ? Autant
partir tout droit vers l’océan, imaginer de suspendre l’irruption de la
vieillesse, de prendre le bateau, de toucher les Amériques, de continuer
éternellement... La dernière surprise sera de n’avoir plus envie, alors, sur le
rivage, contempler l’horizon.
mardi 27 novembre 2018
27 novembre
Comme un devoir failli : le contrôleur de compteurs a frappé ce
matin et Binh-Dû, échaudé par le souvenir confus de chiens, chats et voisins
bondissant par la fenêtre dans sa garçonnière, a négligé de se lever pour
ouvrir la porte. Il a préféré continuer à compter les pièces d’un jeu de
mahjong dont le seul vice était l’infinité des solutions offertes.
Peut-être était-ce demain déjà, ou l’an passé, ou l’an prochain, tout
dépend d’où l’on se situe sur la roue cosmique. Certains Parisiens empruntent
tous les jours ouvrés à la même heure les transports en commun pour avancer
dans le cercle, puis revenir en arrière, le soir venu. Ils s’immergent dans
leur écran. Ils croient avoir gagné un peu de liberté.
Bien au chaud dans son landau, un bébé dort. Binh-Dû détaille le dessin
de ses lèvres afin de réapprendre à sourire. La capote transparente qui isole
l’enfant de l’affluence est constellée de gouttes de pluie, risque-t-il
l’asphyxie ? À chaque arrêt du tram, Binh-Dû chaparde deux ou trois
goulées d’oxygène. En sortant, la mère lui sourit, non sans séduction.
lundi 26 novembre 2018
26 novembre
Sa bonne amie et lui sont couchés dans des lits jumeaux plaqués l’un
contre l’autre, elle dort, il pose la main comme par hasard sur son bras à
elle, qui se rapproche, elle se rapproche à l’embrasser, elle l’embrasse. Elle
le frappe, le repousse, « Ne refais jamais ça ! » Ou elle le
frappe d’abord, « Ne refais jamais ça ! » avant de
l’embrasser ? Ou c’est lui qui la frappe, juste un peu plus qu’une
caresse, parce qu’elle lui a brisé une demi-douzaine de dents ? À moins
qu’il ne craigne qu’elle le morde au terme de leur baiser ? L’absence est
une violence.
Binh-Dû n’a pas le goût du sang. En plus ce n’était pas elle mais une
autre, blonde ou brune c’est égal ? L’amoureuse qu’il aimait a disparu, à
croire qu’elle ne l’aimait pas vraiment. Elle subsiste au-delà du cercle de
pluie, espère-t-il, dans une liberté où il serait indésirable, et dans l’enclos
de mots refermés. Il lui revient, à lui, de se taire. De ne plus exercer nulle
puissance, seulement une secrète bienveillance. De ne pas même chercher à
comprendre. De ne pas se défendre. De ne pas se permettre. Il lui revient de
disparaître en miroir inversé.
dimanche 25 novembre 2018
25 novembre
Binh-Dû nettoie une quatrième éponge, étonné qu’il y en ait autant.
Sans compter celle dont il se sert pour nettoyer les éponges. Au moins
n’a-t-il pas à leur faire de la place sur l’égouttoir, un coup de pression et
hop, directement sur le plan de travail. À charge pour le propriétaire des
lieux de repérer laquelle sert à quoi, la rouge déguenillée, les deux vertes
dont l’une est bizarrement découpée, la bleue impeccable et celle trouvée dans
l’évier parmi la vaisselle sale, mais était-ce la bonne, était-ce l’éponge à
vaisselle ? Jusqu’où intervenir dans les habitudes des autres ?
Aurait-il dû laver le savon ? Il n’y a plus aucune feuille sur le
cerisier. L’an passé elles étaient restées plus longtemps et le temps avait été
plus froid. En avançant en âge Binh-Dû relâche ses principes hygiénistes,
oiseaux en cage qui dressent le dresseur. Il ne se satisfait pas de rognures de
thé en sachet mais il n’a pas besoin de
thé, et surtout pas à heure fixe. Il n’a pas vraiment d’heure fixe. Il n’a pas
besoin de ce qui lui manque. Et il pourrait se dispenser de faire une partie de
mahjong solitaire qui lui ponctionne plus d’énergie qu’un battement d’ailes de
canard sur le lac.
samedi 24 novembre 2018
24 novembre
Encore un
jour anniversaire mais celui-ci passe trop vite pour exprimer de la façon la
plus généreuse possible un ressentiment. Il y a suffisamment de choses à faire,
ne serait-ce que glisser entre les gouttes. Pendant la nuit, Binh-Dû à rêvé
très précisément de la consistance de la glace dans le compartiment dédié du
réfrigérateur, comme si observer le dégivrage équivalait à surveiller la
cuisson d’un plat. Il s’est réveillé dans la peau d’un Esquimau moderne, il lui
restait encore une moitié de sommeil à effectuer mais il s’est rendu pieds nus
dans la cuisine pour débrancher l’alimentation du frigo, eh oui, il est comme
ça. Il rêve, ensuite il obtempère. Et puis il se recouche et se rendort, l’âme
en paix. Heureux bonhomme. Dans le théâtre le noir est fait. Les coulisses sont
un labyrinthe aux lourdes tentures, il faut croire
que derrière l’une d’elle se trouve une poignée à abaisser, une porte
derrière laquelle la lumière sera. C’est la magie fameuse, toujours revérifiée.
De même les affres à moins d’une semaine de la première, que faut-il en
révéler ? Cela ira, aussi vrai que la neige fond la bobinette cherra, et
tout recommencera.
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