dimanche 21 octobre 2018

21 octobre

Les ouragans tentent de remettre de l’ordre sur cette planète sclérosée. Y parviendront-ils ? Les tempêtes sont des chats furieux.

Certains jours se lèvent dans l’avidité, jamais assez grasse ne sera la matinée. Tandis que dans la pièce contiguë l’objectif est de repousser les limites humaines de la capacité de travail, apercevoir les vingt-quatre heures par jour. C’est toujours une question de réconfort et de compensation, d’ailleurs les deux chambres sont jumelles. Ainsi le pressentiment du désastre.

La mer est verte quand le soleil en décide. La pluie s’abat d’un coup puis remonte – tant de vent ! Binh-Dû enfile son poncho à l’envers, perd la piste d’un arc-en-ciel stratosphérique, oublie que la mer monte. Les vagues en rouleaux sont des géants voûtés qui courent si vite qu’ils s’étalent, manquant d’écraser une nuée de chevaliers gambette.

Binh-Dû vide sa chaussure, essore sa chaussette. Plus tard, le chat lui mordra le pied, remuant sous le drap telle une souris.

samedi 20 octobre 2018

20 octobre

Malgré une nuit passée à pleurer de douleur, les joues sont sèches comme la veille. C’est donc qu’il n’y a pas eu de mal ? Un baiser détecterait le savon plutôt que du sel.

Du reste, les vagues n’attendent pas. Quoique Binh-Dû attende la vague, en méditation féline. Bâillera-t-il à s’en décrocher la mâchoire ?

Dans la maison des tempêtes terrestres, les crêpes vont par cinq et on ne pleure pas le beurre ; les poules tombées du camion n’échappent pas toutes à la gueule du renard ; le bouc retrousse sa lippe dans le champ de maïs mais ne sait tourner que dans un sens autour du châtaignier, empêtré dans sa longe. Coup de corne au chien pour l’oreille déchirée. Là-bas les chats sont au nombre de six.

Dans la maison de l’amie partie, le chat solitaire serait bien capable de décoller tout le moche papier peint, en prélude aux gros travaux, bravo le chat, continue !

Sa frénésie imite le ballet incessant des vagues – ou est-ce le contraire ? Est-ce la même énergie ? Binh-Dû se laisse happer par la régularité fougueuse.

vendredi 19 octobre 2018

19 octobre

Elle part en mission, l’amie de Binh-Dû, il regarde sa voiture quitter le parking, après un dernier signe de la main. Dans l’appartement règnent le silence et la solitude soudains. L’évier contient les fragments d’un saladier éclaté dont le verre bleuté a définitivement filé hors de sa tension glorieuse. C’est infiniment triste, c’est toujours ça de moins à laver, c’est un cœur qui s’éloigne. Le vent souffle en tempête derrière les fenêtres. Des pas précipités arpentent le paradis des joies enfantines - une petite fille court au plafond dans les déferlements assourdis de ses propres rires. Quant au chat, il se love sur le canapé, c’est si simple de lui dire « Je t’aime », se réjouissait l’amie. En effet toute l’affaire est plus compliquée entre êtres humains, acquiesçait, sentencieux, Binh-Dû. Qui dans le silence et la solitude se met en mode « chat », attendant que l’autre vienne chercher un peu de contact humain. (Mais sait-on bien lequel des deux est l’autre ?) Au soir, quand la pluie cesse la tempête persiste, les algues volent par-dessus le muret. L’amie de Binh-Dû rêve aussi de cataclysme et ce serait joyeux.

jeudi 18 octobre 2018

18 octobre

Où voudrais-tu aller si tu en avais le loisir ? demande Binh-Dû, et son amie ouvrant son ordi lui répond que c’est un jour à se promener sur les plages. Être celui qui a le loisir contient un aspect de cruauté. Le ciel est traversé de hauts nuages élégamment formés, le soleil brille, la brise caresse, Binh-Dû marche sur la plage. Il balance les bras, son amie lui dirait de se calmer un peu. Il s’assied pour regarder la mer monter. Son amie serait allée se baigner. Binh-Dû garde ses chaussures, l’an passé à la même époque il avait contracté une tendinite. Son amie est sans doute encore en train de travailler, Binh-Dû observe la plage par procuration, il aimerait trouver un coquillage à offrir. L’océan tarde à lécher ses semelles... S’asseoir, c’est fixer l’image, l’œil n’a pas le temps d’accommoder quand le corps est en mouvement. Il faudrait évoquer chaque vague et ses franges d’écume (ce n’est pas indispensable). Le jour décroît à l’intérieur des terres.  La fenêtre d’un deuxième étage est fermée, d’où une gamine au matin a sifflé « Beau gosse ! » à l’attention de Binh-Dû avant que son frère ne lance « P’tite bite ! » Pourquoi n’être que ce que les autres voudraient qu’on soit ? L’amie de Binh-Dû envoie un dernier mail professionnel avant de clore sa session.

mercredi 17 octobre 2018

17 octobre

Se détordre, d’accord, mais dans quel sens ? Binh-Dû ne sort pas de son ombre (à défaut de se voir de dos), quelle omoplate pointe vers le haut et laquelle est-ce qui tire vers le bas ? Heureusement qu’il n’en a que deux. Et seulement une jambe plus courte que l’autre – eurêka ! Ainsi c’est décidé, il patinera dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. En cas d’erreur, il aura accéléré sa vrille, pour autant les châtaignes continueront de chuter autour du lac, de l’ouest au sud, du sud à l’est, de l’est au nord et retour. Plein la musette. Et trois pommes en prime. Et un lapin ? Non, va-t’en te cacher lentement dans un fourré, le festin sera végétarien, sans nul besoin de toi. Il sera même vivant, selon l’amie de Binh-Dû qui le surpasse en hauteur de tabouret et en vitesse de décorticage. Est-ce pour cela qu’elle est plus grande, aussi ? Le tarot promet à Binh-Dû l’équilibre sur un plateau ainsi que des dauphins jaillissant dans les airs. Allongé sur le dos on sent en effet les tendons rétrécis, le chat coule un regard dédaigneux de maître yogi. Il fut un temps pourtant où le pied descendait à la bouche, et les ongles coupés étaient crachés telles des esquilles.

mardi 16 octobre 2018

16 octobre

La plage est fortement pentue, met en garde un panneau planté parmi les oyats, ce qui n'est pas pour déplaire à Binh-Dû qui espère ainsi poursuivre l'entreprise de détorsion entamée au matin sur son thorax par un kiné breton plus accablé par l'ampleur de la tâche que s'il s'agissait de couper en dés un potiron cru avec un canif. Si mon épaule droite est plus haute de deux ou trois doigts, en balançant mon épaule gauche je devrais gagner un demi-doigt ? Espère-t-il. T'en foutrais. Ce n'est pas une question d'attitude, peu importe qu'il roule les mécaniques d'un bord sur l'autre ou de l'autre bord sur l'un, les flics devisent tranquillement entre eux devant le magasin de produits régionaux. Ils ne soupçonnent pas le couteau dans la poche extérieure.

C'est égal de lancer une nage indienne par le bras droit ou gauche pour plonger dans le sommeil. Quoiqu'il fasse, Binh-Dû pâtit de son profil scoliotique, ses plis tordus tridimensionnels. Qu'y faire ? Le vent et le sable descendent avec la mer, paraissant atténuer la courbure de la plage. Le soleil suit le mouvement, jaune. A tel point qu'il disparaît complètement derrière l'horizon des arbres, sur la rive opposée de la baie. C'est l'heure du chat, qui se love d'une façon inimitable dans l'ovale de son panier, l'une de ses oreilles reste à l'affût d'un son de croquettes. Du chat, qui se relève pour imprégner nos chevilles de son attente, s'écarte de la main caresseuse. Maître du jeu, il glisse son museau, sa tête puis son corps cambré sous un repli de drap.

lundi 15 octobre 2018

15 octobre

Pour changer, les tondeuses à gazon sautent les vagues entre deux anses. Le vacarme dérange les oiseaux, surtout quand s'élève à l'arrière un jet d'eau propulsé vers le ciel. S'il était armé, Binh-Dû viserait les patins, il n’hésiterait pas malgré le risque de toucher la jambe tatouée d'un jet-skieur – car jusqu'où faudrait-il tolérer la décadence ? Jusqu'au rappel que nous sommes toujours le jet-skieur de quelqu'un, nous sommes toujours le voisin pénible qui empiète sur notre jardin. Du reste, Binh-Dû ne foule-t-il pas négligemment les glands et les châtaignes qui s'offrent sur le chemin (au lieu de collecter avec gratitude cette manne divine) ? 

De la main, tout en marchant, il caresse la tête d'un grand chien blanc qui pourrait être sien... si deux femmes derrière lui ne l'appelaient (le chien). Des femmes il y en a beaucoup, en voici deux autres qui inspectent le pneu arrière de leur voiture. Dommage, il n'est pas dégonflé (le pneu), et elles n'ont aucun besoin de Binh-Dû, lequel aurait pourtant bien des choses à dire sur la sympathie immédiate qu’inspirent certaines personnes au point qu'on serait disposé à se ruiner le dos en tentant de dévisser quatre écrous bloqués. Les femmes souvent lui sourient étonnamment. Au soir, il brosse non seulement une carotte mais des patates et un potiron.

dimanche 14 octobre 2018

14 octobre

« Tu ne peux pas tout préférer », conteste la mère d'un petit garçon qui s'extasiait devant un rocher – c'était son préféré – puis un autre – son préféré – et encore un autre. Et pourquoi pas, si à chaque instant succède un instant neuf ? Il y a tant de soleil qu'il aveugle en reflets ceux qui se risquent sur la mer. Un goéland brun gît dans le caniveau, une aile retournée, son sang coagulé vire au vert. Une étoile de mer s'assèche sur la jetée, comme une indication trahie. Plus loin un marin solitaire mâche un sandwiche. L'aigrette pousse un cri déchirant, on croirait qu'un chat s'est fourvoyé au sommet d'un arbre et ne sait comment en redescendre, mais elle finit par trouver une solution puisque la voilà qui traverse le ciel, de ses pattes quelques gouttes de vase retournent à l'estuaire. Les feuilles de chênes forment tapis superposés, du coccinea au robur en passant par le pubescens. Chacun est préférable, de même le gland à la châtaigne et la châtaigne au gland. Et la carotte ? La carotte se brosse dans le sens du poil, que Binh-Dû finira par arracher en la débarrassant de son humus natal. Mais cela, ce sera plus tard. Bien après le concert des tondeuses à gazon qui se répandent en vrombissements saturés d'un jardin à l'autre, sautant allègrement les haies qui les séparent.

samedi 13 octobre 2018

13 octobre

La brume semble ne vouloir s'effacer que pour réapparaître peu après, pressentiment de l'ultime nuage qui obscurcira définitivement l'avenir ? Au matin les cloches à viennoiseries reflétaient le ciel, elles-mêmes sous la cloche de la véranda vitrée, et une dizaine de saveurs caféinées se mêlaient aux alentours de la fontaine d'intérieur. Binh-Dû se serait bien allongé sur une méridienne, tel un Romain décadent. Au marché les poussins ont grandi depuis le temps, et leurs os broyés ont rejoint la terre, participant peut-être aux courbes parfaites de la courge et du potiron. Selon certaines théories il ne faudrait plus se souvenir des poussins de l'innocence, ni mettre ses pas dans les pas de celui qu'on était. La vue était semblable et les fragrances marines, c'était à cet endroit précis de la corniche que, vingt-et-un an plutôt, une cycliste freina – mais c'est alors que le téléphone émet une sonnerie déclenchée par icelle, où est l'anachronisme ? La non-linéarité est-elle toxique à l'existence ou situe-t-elle un lieu de sagesse approfondie ? Quelques regards aimés se sont portés vers l’horizon pour mieux retourner aux yeux de Binh-Dû ou pour partir ailleurs, les liens superposés accentuent du cœur l’insistance évanescente.

vendredi 12 octobre 2018

12 octobre

Il y a de la mayo dans le vase d'expansion. Texto. Comment s'étonner que les voitures pondent des œufs quand au matin la tondeuse à gazon du lotissement se transforme en avion de chasse ? Binh-Dû finit par se réveiller d'un coup de poignard dans le dos, en contrepartie la pelouse est parfaitement égalisée. Aïe, ça fait mal, qu'a-t-il fait pour mériter ça, quelle guerre inique a-t-il déclenchée ? La courroie de distribution devra elle aussi être remplacée. Pour le jeu de vertèbres, la réparation est la seule option avant la casse, aucun rayon au magasin à côté de celui des joints de culasse. Tout est affaire de confiance, Binh-Dû ricane. Bien incapable de discerner ce qui ressort de la compensation et ce qui tiendrait plus justement d'un impérieux accomplissement de l'être. Au diable les numérotations, plutôt couper les liens toxiques – ou apprécier la grisaille du ciel et la verdure des plages pour ce qu'ils sont, ce que verrait un enfant. Dans la forêt, Binh-Dû tout vêtu de noir suit une promeneuse toute de blanc vêtue, d’une même impulsion retirent leur polo, formant damier à quatre cases (tee-shirt noir pour elle, clair pour lui), puis s'en retournent, Binh-Dû devant. On n'est pas loin d'un échange.

jeudi 11 octobre 2018

11 octobre

Et l'océan est toujours en place. Première infusion d'air atlantique, le dos de Binh-Dû le lance au matin sur le sentier côtier, poussé par le vent. Mais comme il s'agit aussi de revenir, la chance tourne. Sur le parking, ce qui tirait sur la gauche se révèle pneu dégonflé. Il faut s'asseoir sans rien blesser, suspendre la crispation des lombaires, relâcher au havre du garage.

Le traumatisme commence à se soigner en quatre tours de boulons, d'abord dans le sens contraire des aiguilles, il paraît que rien n'est plus élémentaire que l'équilibre. Les routes sont jonchées de châtaignes aux bogues éclatées et de feuilles rousses, le cycle des compensations tourne à plein régime. Même si parfois le voyant d'huile s'allume, telle une douleur fantôme.

Au soir, celle-ci s'effacera devant une crêpe à l'andouille. Mais ce qu'on retiendra, outre le plaisir de retrouvailles, c'est la seconde infusion qui fut la plus sereine, entre changement de valve et vidange, zénith et crépuscule, à nouveau en prise ; ayant pris garde de ne pas écraser les patelles, s'étant excusé auprès de l'aigrette délogée de derrière son rocher.

mercredi 10 octobre 2018

10 octobre

Le lait de soja ne va pas de soi, de même qu'il n'y a pas toujours de chat dans le couffin du chat. Ou qu'un millier de dents de scie ne viennent pas à bout du thuya. Si l'existence ici-bas est absurde et demie, il y a lieu de se réjouir qu'elle ne le soit pas doublement. Tout ce qui s'écrit ne relève-t-il pas de la veille ou du lendemain ?

Cette fois est la bonne, Binh-Dû s'en va. Il peut recommencer à compter les kilomètres et à éviter les éoliennes. Leur malveillance, l'âme humaine ne saurait la supporter sans dommage. Le répit est encore course contre la montre, dans une forêt tranchée. Vision avalée, simplicité de la ligne droite, aperçus d'un ciel autrefois refuge immémorial.

Heureusement le déport est une illusion confirmée. L'avenir ne serait pas déjà à jeter dans la fosse de ce qui fut irrémédiablement détruit. On peut sourire de soulagement. Qu'est-ce qui est le plus amusant ? Sentir qu'on progresse en équilibre entre anciennes et neuves connaissances. La mer brise en paix, les haubans battent une berceuse, toutes les lumières s'éteignent.

mardi 9 octobre 2018

9 octobre

Dans ces conditions, lundi peut s'envisager comme un jour prolongeant le dimanche. En harmonie, sans rupture de rythme. Voilà déjà midi qui passe, et la décision de remettre au mardi un réveil plus matinal. Tout est justifiable. Vers la fin de la journée le périphérique ralentit puis se bouche, à ne pas mettre une roue dehors. Les estomacs réclament.

Les enfants, les épousé(e)s servent à déporter l'angoisse existentielle hors de soi - l'autre sert à donner ce qu'on refuserait de s'accorder. Certes, l'autre sert aussi à obtenir ce qu'il nous semblerait devoir voler sinon. La possession a un coût. Au moins Binh-Dû prendrait la tangente s'il parvenait à emprunter, le temps d'un élan, la dynamique d'un flux.

Sur les photos il apparaît si fatigué. Cent pour cent polyester, les ravages se mesurent au nombre de bouloches. Il y a de mauvais plis sur sa chemise, également. Un relent pas très net. C'était l'été, on pelait les cœurs d'artichaut, à présent ce sont les feuilles qui tombent, et les heures, ces dernières égrainant dans la nuit voilée le jour suivant.

lundi 8 octobre 2018

8 octobre

Ses chaussettes, Binh-Dû se prend les pieds dedans, il aurait mieux fait d’aller se recoucher. Contre un montant du lit se cogne et trébuche. Ensuite, il ne sait plus. Sans doute a-t-il rêvé. « C’est ainsi que tu me quittes ? » pleurnichait-il, aussi peu séduisant que possible et sans doute était-ce le but. Devenir responsable de ce que l’on subit, donner du sens malin à son échec. Il aurait aimé toutefois obtenir une réponse mais il n’y avait personne.
Certains visages défaits ne seront jamais observés que dans des miroirs, et encore, très vite on détournera les yeux. Même, le remède miraculeux consiste parfois à élever d’un cran le mal – car à quoi bon souffrir médiocrement ? Le mal n’est pas si mal, pas nécessairement, qu’on pense à une poignée de céréales flottant dans un bol de lait de soja à peine périmé.
Et une cuillerée de miel par-dessus. Qu’on pense au plaisir éprouvé à écraser un insecte vrombissant ayant eu l’aplomb de se poser sur le dos de notre main, et l’ouvrier à la perceuse matinale on lui ferait bien passer le goût de vriller nos rêves (si désolés soient-ils). Binh-Dû se réveille chez lui, il aurait pu (en) être autrement mais on ne sait jamais à quoi s’en tenir avec ces pronoms, c’est comme de dire « il pleut ».

dimanche 7 octobre 2018

7 octobre


L’amour, qu’il se dépêche. Ou qu’il se déporte, tout ne se résume-t-il pas au choix d’une ville, d’une bibliothèque, d’un livre ? Au rythme de lecture, si l’on a bien dormi, à la disposition...
Binh-Dû est moins prêt que jamais à n’importe quoi, à moins que ce ne soit le contraire : il serait prêt à tout, pourvu que ce soit bien présenté ; selon des critères indécis.
Plutôt que de se conforter soi-même. L’histoire décrit une inconnue passionnément aimable, ici l’on croque en solo du chocolat, adossé à l’oreiller.
L’auteur n’a pas renoncé aux péripéties, aux tourments, à la force d’âme. Une fois refermé le livre, reste un goût amer et un sentiment d’inutilité.
Une sensation physique aussi, qui prend aux tripes, tant le retournement de saison augure d’une chute dans le froid, jusqu’où ? Vraiment, on y va ?
C’est en demeurant qu’on attire les bombes, aussi Binh-Dû remplit-il son sac, remonte-t-il ses chaussettes et s’élance-t-il vers l'ouest.

samedi 6 octobre 2018

6 octobre


L’usage de ses poumons est encore pour Binh-Dû un gage de son individualité. Bien qu’il maîtrise mal l’environnement où ils se gonflent, en deuxième lieu cette atmosphère plus ou moins respirable qui nimbe la surface terrestre. En premier lieu cet assemblage corporel dont la fonctionnalité lui semble se dégrader à la mesure des temps. L’âge n’aide pas, ni la froide humidité. Pour autant Binh-Dû n’a pas abdiqué devant la technologie, son rythme intime garde ses distances avec tout ce qui pourrait sonner comme des bips. Même le chant des baleines il n’y croit plus, et ce qu’il voit de ses yeux voit n’est jamais que surface émergée. À la fin, la plupart des gens trouvent un certain réconfort à gratter le tissu des draps du lit dont ils ne se relèveront pas. Tout ramener à une quête de réconfort. Binh-Dû voudrait-il cesser de respirer à en mourir, il n’y parviendrait pas, le souvenir de l’air serait trop pressant. Quoi d’autre le retient avec une telle persistance – l’espérance bien sûr, pareillement tenace, chaque acte visant avant tout à rassurer l’homme de peu de foi. Nous sommes tous identiques dans notre prétention au contrôle, nonobstant l’amour demeure une belle aventure.

vendredi 5 octobre 2018

5 octobre


Mais cesserez-vous bien de tousser !  Les rires, les applaudissements, les bâillements, passe encore. Mais cette contagion-là, comme si l’humilité était une faute de goût, comme si le théâtre n’était qu’un espace d’ostentation personnelle, comme si la scène n’était que prétexte à la salle... Vous ne voudriez pas quitter les lieux et vous en aller mourir, plutôt ?
On demande à Binh-Dû s’il s’aime et il entreprend de répondre sérieusement, non mais oui quand même, ça dépend. (« On » n’est pas n’importe qui.) Plus Binh-Dû s’énerve contre ses contemporains de race humaine, moins il est enclin à se pardonner d’être des leurs. Identité qui n’est pas si évidente d’ailleurs, tant il revêt souvent la peau de l’ours.
Qu’on leur donne de bonnes raisons de tousser, et à moi des coups de bâton, ronchonnerait-il encore. Binh-Dû ces jours-là cesse d’être Binh-Dû mais il se souvient de son nom, c’est sa voie de salvation. Il dormira plus longtemps, il remontera plus loin dans les étoiles, il se secouera les grelots et reviendra calmé, ses pouces formant cercle à chaque main.

jeudi 4 octobre 2018

4 octobre


Toute pièce dépourvue de fenêtre se propose en salle de torture. Grande ou petite, obscure, éclairée au néon, quand bien même dispenserait-elle une douce pénombre avec écharpes fines posées sur abat-jours, coussins moelleux, fragrances ambrées, un chat angora ? Une odalisque à la peau d’albâtre ? La musique pourrait caresser l’âme... Torture.
Les spectateurs s’installent dans leur fauteuil, félicitation implicite et mutuelle. La scène est d’un noir profond, plastique, une bâche recouvre le sol, sur les côtés des plantes vertes, des chaises pliantes, des chaussures. Bonne compagnie, rires aux quatre coins raisonnables, silence en face où la folie menace, mots qui fusent en parade désordonnée.
Ça commence. C’est fini. Sur le trottoir un parasol chauffant déborde de la terrasse du café, Binh-Dû frissonne tandis que se faufile un cycliste casqué. L’amie avec qui il se trouve lui raconte tout ce qu’il a manqué, les tableaux émotionnels, le plaisir organique, les déploiements contemplatifs. Elle a raison, c’était sûrement beau. Il rouvre à nouveau ses yeux vers l’extérieur.

mercredi 3 octobre 2018

3 octobre


Si le premier mot désigne celui qui parle, ce n’est pas seulement faute de goût, manque de délicatesse, passion de soi-même... C’est aussi un contresens. Binh-Dû est bien placé pour raisonner ainsi, lui qui se décrirait comme flottant dans des vêtements trop amples qui ne lui appartiennent pas. Mais à l’aise, il se pose un peu là.
Si le deuxième mot désigne une action, alors Binh-Dû commence à rire dans sa barbe. (Sa barbe ne lui appartient pas non plus mais il en est très satisfait, ne serait-ce que pour tirer sur son menton.) Il apprécie qu’on lui raconte des histoires peuplées de personnages allant d’un point à un autre tout en tournant sur eux-mêmes, à l’instar des planètes.
Le troisième mot est dépourvu d’humour intrinsèque – sauf si le deuxième mot désigne un état. C’est le point de bifurcation pour Binh-Dû, soit il retourne à son sourire de base, soit il rigole franchement. Sa bonne nature est parfois agaçante, ses interlocuteurs ont l’impression de parler dans le vide. Ils insistent un peu, puis, de guerre lasse, s’en vont chercher ailleurs.

mardi 2 octobre 2018

2 octobre

Ne sortez pas de chez vous à midi si c’est pour revenir avec une baguette de pain dans un sachet transparent. Surtout si vous portez des lunettes et si vous êtes vêtus d’un blouson étriqué. À la fin du repas vous vous sentirez ballonné, vous aurez envie de vous allonger un moment, Binh-Dû sera profondément peiné.
Tout en dormant il retire avec deux incisives une tige organique enfoncée dans son doigt. À mi-parcours cela résiste, il doit insister, la plaie s’écarte davantage. Enfin elle peut se refermer, il s’en trouve soulagé comme après un accouchement. Au milieu du corps étranger la poche de venin ne s’est pas rompue.
La pluie n’était pas non plus attendue et pourtant elle fouette les épidermes. Tout devient plus petit depuis un tricycle Oui-Oui – quand je serai grand j’aurai la voiture avec le klaxon qui fait pouêt. C’est le destin des mondes que de flotter, mieux vaut s’y habituer très tôt, vous aurez l’œil plus vif et vous pleurerez moins.

lundi 1 octobre 2018

1er octobre


On reniflera nos culs dans la cage. On ne prêtera pas attention aux fusées qui éclatent dans le ciel avant la nuit, on déclinera l’offre de l’ours en peluche. On se jettera sur le bitume et on se relèvera avec sur nos pantalons la marque du crachin. Les gens autour imagineront des tatouages bleus sur nos cuisses et nos jambes et se demanderont jusqu’à quand la Terre nous portera. Ils renoueront leurs lacets en prévision d’une course échevelée. Une cohorte de bras prendra son envol en direction des océans. La peau frissonnera d’amour plutôt que de froid. Les mots seront balbutiés de sorte qu'on ne dise jamais une seule chose à la fois mais bien deux ou trois, pour le moins. Oui, sous la pluie nous pousserons des cris d’animaux et les humains raisonneurs se retrouveront du mauvais côté des barreaux. On se racontera des mensonges immémoriaux qui nous feront plaisir. On évitera les bacs à sable que les enfants eux-mêmes dédaignent. On se déplacera en glissant sous la lune, affranchis de toute mauvaise conscience. Le temps cliquettera sa bonne heure. Il se fera tard. On aura appris de nos erreurs. Au bout du décompte on exultera.