La quatrième fois, Binh-Dû pénètre dans un hôtel aux lumières ambrées,
le réceptionniste consigne son passage dans le registre et l’informe avec une
exquise politesse du déroulement de la procédure. La cinquième fois, une voix
dans l’interphone informe de laisser le paquet sur la table à gauche dans
l’entrée. Il hésite un instant devant la table, il n’y pas âme qui vive mais une
autre grande enveloppe qu’il pourrait subtiliser impunément. Quelle disgrâce ce serait ! Il sort comme un voleur. La sixième fois, il pénètre dans un gynécée
enchanteur. Tel Ulysse abordant une île prometteuse, il pourrait s’attarder un
peu, prendre le temps de croiser chaque sourire, mais non, il y
a encore de la route à faire. La septième fois, le concierge dans son réduit
paraît abasourdi qu’on vienne le déranger, et pourquoi, pour une histoire de
livre, qu’est-ce que c’est que ça un livre ? La huitième fois il est
accueilli comme un prince dont la venue honore les lieux. On se lève pour venir
à sa rencontre, on lui offrirait bien une légère collation s’il ne devait repartir.
La neuvième fois il doit franchir des grilles de quatre mètres de haut,
heureusement un petit soldat le fait profiter de son badge. À l’intérieur de la
forteresse, une mutante au sourire virtuel, parfait avatar d’elle-même, répond
à coté de ses questions.
Peu importe, la mission est accomplie. Neuf avis valent mieux qu’un
pour se faire une idée qui sera toujours moins valable que si l’on en avait
sollicité dix. Et si même neuf réponses n’en font qu’une, ce ne sera pas
probant. Binh-Dû se dit qu’il a contacté là un grand secret de l’existence –
que n’aima-t-il ainsi, il se serait épargné bien des raisonnements douloureux,
des constats malheureux. Au lieu de ça : une de perdue, dix à perdre – et
on s’étonnera qu’il ait l’air mélancolique...