dimanche 21 octobre 2018

21 octobre

Les ouragans tentent de remettre de l’ordre sur cette planète sclérosée. Y parviendront-ils ? Les tempêtes sont des chats furieux.

Certains jours se lèvent dans l’avidité, jamais assez grasse ne sera la matinée. Tandis que dans la pièce contiguë l’objectif est de repousser les limites humaines de la capacité de travail, apercevoir les vingt-quatre heures par jour. C’est toujours une question de réconfort et de compensation, d’ailleurs les deux chambres sont jumelles. Ainsi le pressentiment du désastre.

La mer est verte quand le soleil en décide. La pluie s’abat d’un coup puis remonte – tant de vent ! Binh-Dû enfile son poncho à l’envers, perd la piste d’un arc-en-ciel stratosphérique, oublie que la mer monte. Les vagues en rouleaux sont des géants voûtés qui courent si vite qu’ils s’étalent, manquant d’écraser une nuée de chevaliers gambette.

Binh-Dû vide sa chaussure, essore sa chaussette. Plus tard, le chat lui mordra le pied, remuant sous le drap telle une souris.

samedi 20 octobre 2018

20 octobre

Malgré une nuit passée à pleurer de douleur, les joues sont sèches comme la veille. C’est donc qu’il n’y a pas eu de mal ? Un baiser détecterait le savon plutôt que du sel.

Du reste, les vagues n’attendent pas. Quoique Binh-Dû attende la vague, en méditation féline. Bâillera-t-il à s’en décrocher la mâchoire ?

Dans la maison des tempêtes terrestres, les crêpes vont par cinq et on ne pleure pas le beurre ; les poules tombées du camion n’échappent pas toutes à la gueule du renard ; le bouc retrousse sa lippe dans le champ de maïs mais ne sait tourner que dans un sens autour du châtaignier, empêtré dans sa longe. Coup de corne au chien pour l’oreille déchirée. Là-bas les chats sont au nombre de six.

Dans la maison de l’amie partie, le chat solitaire serait bien capable de décoller tout le moche papier peint, en prélude aux gros travaux, bravo le chat, continue !

Sa frénésie imite le ballet incessant des vagues – ou est-ce le contraire ? Est-ce la même énergie ? Binh-Dû se laisse happer par la régularité fougueuse.

vendredi 19 octobre 2018

19 octobre

Elle part en mission, l’amie de Binh-Dû, il regarde sa voiture quitter le parking, après un dernier signe de la main. Dans l’appartement règnent le silence et la solitude soudains. L’évier contient les fragments d’un saladier éclaté dont le verre bleuté a définitivement filé hors de sa tension glorieuse. C’est infiniment triste, c’est toujours ça de moins à laver, c’est un cœur qui s’éloigne. Le vent souffle en tempête derrière les fenêtres. Des pas précipités arpentent le paradis des joies enfantines - une petite fille court au plafond dans les déferlements assourdis de ses propres rires. Quant au chat, il se love sur le canapé, c’est si simple de lui dire « Je t’aime », se réjouissait l’amie. En effet toute l’affaire est plus compliquée entre êtres humains, acquiesçait, sentencieux, Binh-Dû. Qui dans le silence et la solitude se met en mode « chat », attendant que l’autre vienne chercher un peu de contact humain. (Mais sait-on bien lequel des deux est l’autre ?) Au soir, quand la pluie cesse la tempête persiste, les algues volent par-dessus le muret. L’amie de Binh-Dû rêve aussi de cataclysme et ce serait joyeux.

jeudi 18 octobre 2018

18 octobre

Où voudrais-tu aller si tu en avais le loisir ? demande Binh-Dû, et son amie ouvrant son ordi lui répond que c’est un jour à se promener sur les plages. Être celui qui a le loisir contient un aspect de cruauté. Le ciel est traversé de hauts nuages élégamment formés, le soleil brille, la brise caresse, Binh-Dû marche sur la plage. Il balance les bras, son amie lui dirait de se calmer un peu. Il s’assied pour regarder la mer monter. Son amie serait allée se baigner. Binh-Dû garde ses chaussures, l’an passé à la même époque il avait contracté une tendinite. Son amie est sans doute encore en train de travailler, Binh-Dû observe la plage par procuration, il aimerait trouver un coquillage à offrir. L’océan tarde à lécher ses semelles... S’asseoir, c’est fixer l’image, l’œil n’a pas le temps d’accommoder quand le corps est en mouvement. Il faudrait évoquer chaque vague et ses franges d’écume (ce n’est pas indispensable). Le jour décroît à l’intérieur des terres.  La fenêtre d’un deuxième étage est fermée, d’où une gamine au matin a sifflé « Beau gosse ! » à l’attention de Binh-Dû avant que son frère ne lance « P’tite bite ! » Pourquoi n’être que ce que les autres voudraient qu’on soit ? L’amie de Binh-Dû envoie un dernier mail professionnel avant de clore sa session.

mercredi 17 octobre 2018

17 octobre

Se détordre, d’accord, mais dans quel sens ? Binh-Dû ne sort pas de son ombre (à défaut de se voir de dos), quelle omoplate pointe vers le haut et laquelle est-ce qui tire vers le bas ? Heureusement qu’il n’en a que deux. Et seulement une jambe plus courte que l’autre – eurêka ! Ainsi c’est décidé, il patinera dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. En cas d’erreur, il aura accéléré sa vrille, pour autant les châtaignes continueront de chuter autour du lac, de l’ouest au sud, du sud à l’est, de l’est au nord et retour. Plein la musette. Et trois pommes en prime. Et un lapin ? Non, va-t’en te cacher lentement dans un fourré, le festin sera végétarien, sans nul besoin de toi. Il sera même vivant, selon l’amie de Binh-Dû qui le surpasse en hauteur de tabouret et en vitesse de décorticage. Est-ce pour cela qu’elle est plus grande, aussi ? Le tarot promet à Binh-Dû l’équilibre sur un plateau ainsi que des dauphins jaillissant dans les airs. Allongé sur le dos on sent en effet les tendons rétrécis, le chat coule un regard dédaigneux de maître yogi. Il fut un temps pourtant où le pied descendait à la bouche, et les ongles coupés étaient crachés telles des esquilles.

mardi 16 octobre 2018

16 octobre

La plage est fortement pentue, met en garde un panneau planté parmi les oyats, ce qui n'est pas pour déplaire à Binh-Dû qui espère ainsi poursuivre l'entreprise de détorsion entamée au matin sur son thorax par un kiné breton plus accablé par l'ampleur de la tâche que s'il s'agissait de couper en dés un potiron cru avec un canif. Si mon épaule droite est plus haute de deux ou trois doigts, en balançant mon épaule gauche je devrais gagner un demi-doigt ? Espère-t-il. T'en foutrais. Ce n'est pas une question d'attitude, peu importe qu'il roule les mécaniques d'un bord sur l'autre ou de l'autre bord sur l'un, les flics devisent tranquillement entre eux devant le magasin de produits régionaux. Ils ne soupçonnent pas le couteau dans la poche extérieure.

C'est égal de lancer une nage indienne par le bras droit ou gauche pour plonger dans le sommeil. Quoiqu'il fasse, Binh-Dû pâtit de son profil scoliotique, ses plis tordus tridimensionnels. Qu'y faire ? Le vent et le sable descendent avec la mer, paraissant atténuer la courbure de la plage. Le soleil suit le mouvement, jaune. A tel point qu'il disparaît complètement derrière l'horizon des arbres, sur la rive opposée de la baie. C'est l'heure du chat, qui se love d'une façon inimitable dans l'ovale de son panier, l'une de ses oreilles reste à l'affût d'un son de croquettes. Du chat, qui se relève pour imprégner nos chevilles de son attente, s'écarte de la main caresseuse. Maître du jeu, il glisse son museau, sa tête puis son corps cambré sous un repli de drap.

lundi 15 octobre 2018

15 octobre

Pour changer, les tondeuses à gazon sautent les vagues entre deux anses. Le vacarme dérange les oiseaux, surtout quand s'élève à l'arrière un jet d'eau propulsé vers le ciel. S'il était armé, Binh-Dû viserait les patins, il n’hésiterait pas malgré le risque de toucher la jambe tatouée d'un jet-skieur – car jusqu'où faudrait-il tolérer la décadence ? Jusqu'au rappel que nous sommes toujours le jet-skieur de quelqu'un, nous sommes toujours le voisin pénible qui empiète sur notre jardin. Du reste, Binh-Dû ne foule-t-il pas négligemment les glands et les châtaignes qui s'offrent sur le chemin (au lieu de collecter avec gratitude cette manne divine) ? 

De la main, tout en marchant, il caresse la tête d'un grand chien blanc qui pourrait être sien... si deux femmes derrière lui ne l'appelaient (le chien). Des femmes il y en a beaucoup, en voici deux autres qui inspectent le pneu arrière de leur voiture. Dommage, il n'est pas dégonflé (le pneu), et elles n'ont aucun besoin de Binh-Dû, lequel aurait pourtant bien des choses à dire sur la sympathie immédiate qu’inspirent certaines personnes au point qu'on serait disposé à se ruiner le dos en tentant de dévisser quatre écrous bloqués. Les femmes souvent lui sourient étonnamment. Au soir, il brosse non seulement une carotte mais des patates et un potiron.

dimanche 14 octobre 2018

14 octobre

« Tu ne peux pas tout préférer », conteste la mère d'un petit garçon qui s'extasiait devant un rocher – c'était son préféré – puis un autre – son préféré – et encore un autre. Et pourquoi pas, si à chaque instant succède un instant neuf ? Il y a tant de soleil qu'il aveugle en reflets ceux qui se risquent sur la mer. Un goéland brun gît dans le caniveau, une aile retournée, son sang coagulé vire au vert. Une étoile de mer s'assèche sur la jetée, comme une indication trahie. Plus loin un marin solitaire mâche un sandwiche. L'aigrette pousse un cri déchirant, on croirait qu'un chat s'est fourvoyé au sommet d'un arbre et ne sait comment en redescendre, mais elle finit par trouver une solution puisque la voilà qui traverse le ciel, de ses pattes quelques gouttes de vase retournent à l'estuaire. Les feuilles de chênes forment tapis superposés, du coccinea au robur en passant par le pubescens. Chacun est préférable, de même le gland à la châtaigne et la châtaigne au gland. Et la carotte ? La carotte se brosse dans le sens du poil, que Binh-Dû finira par arracher en la débarrassant de son humus natal. Mais cela, ce sera plus tard. Bien après le concert des tondeuses à gazon qui se répandent en vrombissements saturés d'un jardin à l'autre, sautant allègrement les haies qui les séparent.

samedi 13 octobre 2018

13 octobre

La brume semble ne vouloir s'effacer que pour réapparaître peu après, pressentiment de l'ultime nuage qui obscurcira définitivement l'avenir ? Au matin les cloches à viennoiseries reflétaient le ciel, elles-mêmes sous la cloche de la véranda vitrée, et une dizaine de saveurs caféinées se mêlaient aux alentours de la fontaine d'intérieur. Binh-Dû se serait bien allongé sur une méridienne, tel un Romain décadent. Au marché les poussins ont grandi depuis le temps, et leurs os broyés ont rejoint la terre, participant peut-être aux courbes parfaites de la courge et du potiron. Selon certaines théories il ne faudrait plus se souvenir des poussins de l'innocence, ni mettre ses pas dans les pas de celui qu'on était. La vue était semblable et les fragrances marines, c'était à cet endroit précis de la corniche que, vingt-et-un an plutôt, une cycliste freina – mais c'est alors que le téléphone émet une sonnerie déclenchée par icelle, où est l'anachronisme ? La non-linéarité est-elle toxique à l'existence ou situe-t-elle un lieu de sagesse approfondie ? Quelques regards aimés se sont portés vers l’horizon pour mieux retourner aux yeux de Binh-Dû ou pour partir ailleurs, les liens superposés accentuent du cœur l’insistance évanescente.

vendredi 12 octobre 2018

12 octobre

Il y a de la mayo dans le vase d'expansion. Texto. Comment s'étonner que les voitures pondent des œufs quand au matin la tondeuse à gazon du lotissement se transforme en avion de chasse ? Binh-Dû finit par se réveiller d'un coup de poignard dans le dos, en contrepartie la pelouse est parfaitement égalisée. Aïe, ça fait mal, qu'a-t-il fait pour mériter ça, quelle guerre inique a-t-il déclenchée ? La courroie de distribution devra elle aussi être remplacée. Pour le jeu de vertèbres, la réparation est la seule option avant la casse, aucun rayon au magasin à côté de celui des joints de culasse. Tout est affaire de confiance, Binh-Dû ricane. Bien incapable de discerner ce qui ressort de la compensation et ce qui tiendrait plus justement d'un impérieux accomplissement de l'être. Au diable les numérotations, plutôt couper les liens toxiques – ou apprécier la grisaille du ciel et la verdure des plages pour ce qu'ils sont, ce que verrait un enfant. Dans la forêt, Binh-Dû tout vêtu de noir suit une promeneuse toute de blanc vêtue, d’une même impulsion retirent leur polo, formant damier à quatre cases (tee-shirt noir pour elle, clair pour lui), puis s'en retournent, Binh-Dû devant. On n'est pas loin d'un échange.

jeudi 11 octobre 2018

11 octobre

Et l'océan est toujours en place. Première infusion d'air atlantique, le dos de Binh-Dû le lance au matin sur le sentier côtier, poussé par le vent. Mais comme il s'agit aussi de revenir, la chance tourne. Sur le parking, ce qui tirait sur la gauche se révèle pneu dégonflé. Il faut s'asseoir sans rien blesser, suspendre la crispation des lombaires, relâcher au havre du garage.

Le traumatisme commence à se soigner en quatre tours de boulons, d'abord dans le sens contraire des aiguilles, il paraît que rien n'est plus élémentaire que l'équilibre. Les routes sont jonchées de châtaignes aux bogues éclatées et de feuilles rousses, le cycle des compensations tourne à plein régime. Même si parfois le voyant d'huile s'allume, telle une douleur fantôme.

Au soir, celle-ci s'effacera devant une crêpe à l'andouille. Mais ce qu'on retiendra, outre le plaisir de retrouvailles, c'est la seconde infusion qui fut la plus sereine, entre changement de valve et vidange, zénith et crépuscule, à nouveau en prise ; ayant pris garde de ne pas écraser les patelles, s'étant excusé auprès de l'aigrette délogée de derrière son rocher.

mercredi 10 octobre 2018

10 octobre

Le lait de soja ne va pas de soi, de même qu'il n'y a pas toujours de chat dans le couffin du chat. Ou qu'un millier de dents de scie ne viennent pas à bout du thuya. Si l'existence ici-bas est absurde et demie, il y a lieu de se réjouir qu'elle ne le soit pas doublement. Tout ce qui s'écrit ne relève-t-il pas de la veille ou du lendemain ?

Cette fois est la bonne, Binh-Dû s'en va. Il peut recommencer à compter les kilomètres et à éviter les éoliennes. Leur malveillance, l'âme humaine ne saurait la supporter sans dommage. Le répit est encore course contre la montre, dans une forêt tranchée. Vision avalée, simplicité de la ligne droite, aperçus d'un ciel autrefois refuge immémorial.

Heureusement le déport est une illusion confirmée. L'avenir ne serait pas déjà à jeter dans la fosse de ce qui fut irrémédiablement détruit. On peut sourire de soulagement. Qu'est-ce qui est le plus amusant ? Sentir qu'on progresse en équilibre entre anciennes et neuves connaissances. La mer brise en paix, les haubans battent une berceuse, toutes les lumières s'éteignent.

mardi 9 octobre 2018

9 octobre

Dans ces conditions, lundi peut s'envisager comme un jour prolongeant le dimanche. En harmonie, sans rupture de rythme. Voilà déjà midi qui passe, et la décision de remettre au mardi un réveil plus matinal. Tout est justifiable. Vers la fin de la journée le périphérique ralentit puis se bouche, à ne pas mettre une roue dehors. Les estomacs réclament.

Les enfants, les épousé(e)s servent à déporter l'angoisse existentielle hors de soi - l'autre sert à donner ce qu'on refuserait de s'accorder. Certes, l'autre sert aussi à obtenir ce qu'il nous semblerait devoir voler sinon. La possession a un coût. Au moins Binh-Dû prendrait la tangente s'il parvenait à emprunter, le temps d'un élan, la dynamique d'un flux.

Sur les photos il apparaît si fatigué. Cent pour cent polyester, les ravages se mesurent au nombre de bouloches. Il y a de mauvais plis sur sa chemise, également. Un relent pas très net. C'était l'été, on pelait les cœurs d'artichaut, à présent ce sont les feuilles qui tombent, et les heures, ces dernières égrainant dans la nuit voilée le jour suivant.

lundi 8 octobre 2018

8 octobre

Ses chaussettes, Binh-Dû se prend les pieds dedans, il aurait mieux fait d’aller se recoucher. Contre un montant du lit se cogne et trébuche. Ensuite, il ne sait plus. Sans doute a-t-il rêvé. « C’est ainsi que tu me quittes ? » pleurnichait-il, aussi peu séduisant que possible et sans doute était-ce le but. Devenir responsable de ce que l’on subit, donner du sens malin à son échec. Il aurait aimé toutefois obtenir une réponse mais il n’y avait personne.
Certains visages défaits ne seront jamais observés que dans des miroirs, et encore, très vite on détournera les yeux. Même, le remède miraculeux consiste parfois à élever d’un cran le mal – car à quoi bon souffrir médiocrement ? Le mal n’est pas si mal, pas nécessairement, qu’on pense à une poignée de céréales flottant dans un bol de lait de soja à peine périmé.
Et une cuillerée de miel par-dessus. Qu’on pense au plaisir éprouvé à écraser un insecte vrombissant ayant eu l’aplomb de se poser sur le dos de notre main, et l’ouvrier à la perceuse matinale on lui ferait bien passer le goût de vriller nos rêves (si désolés soient-ils). Binh-Dû se réveille chez lui, il aurait pu (en) être autrement mais on ne sait jamais à quoi s’en tenir avec ces pronoms, c’est comme de dire « il pleut ».

dimanche 7 octobre 2018

7 octobre


L’amour, qu’il se dépêche. Ou qu’il se déporte, tout ne se résume-t-il pas au choix d’une ville, d’une bibliothèque, d’un livre ? Au rythme de lecture, si l’on a bien dormi, à la disposition...
Binh-Dû est moins prêt que jamais à n’importe quoi, à moins que ce ne soit le contraire : il serait prêt à tout, pourvu que ce soit bien présenté ; selon des critères indécis.
Plutôt que de se conforter soi-même. L’histoire décrit une inconnue passionnément aimable, ici l’on croque en solo du chocolat, adossé à l’oreiller.
L’auteur n’a pas renoncé aux péripéties, aux tourments, à la force d’âme. Une fois refermé le livre, reste un goût amer et un sentiment d’inutilité.
Une sensation physique aussi, qui prend aux tripes, tant le retournement de saison augure d’une chute dans le froid, jusqu’où ? Vraiment, on y va ?
C’est en demeurant qu’on attire les bombes, aussi Binh-Dû remplit-il son sac, remonte-t-il ses chaussettes et s’élance-t-il vers l'ouest.

samedi 6 octobre 2018

6 octobre


L’usage de ses poumons est encore pour Binh-Dû un gage de son individualité. Bien qu’il maîtrise mal l’environnement où ils se gonflent, en deuxième lieu cette atmosphère plus ou moins respirable qui nimbe la surface terrestre. En premier lieu cet assemblage corporel dont la fonctionnalité lui semble se dégrader à la mesure des temps. L’âge n’aide pas, ni la froide humidité. Pour autant Binh-Dû n’a pas abdiqué devant la technologie, son rythme intime garde ses distances avec tout ce qui pourrait sonner comme des bips. Même le chant des baleines il n’y croit plus, et ce qu’il voit de ses yeux voit n’est jamais que surface émergée. À la fin, la plupart des gens trouvent un certain réconfort à gratter le tissu des draps du lit dont ils ne se relèveront pas. Tout ramener à une quête de réconfort. Binh-Dû voudrait-il cesser de respirer à en mourir, il n’y parviendrait pas, le souvenir de l’air serait trop pressant. Quoi d’autre le retient avec une telle persistance – l’espérance bien sûr, pareillement tenace, chaque acte visant avant tout à rassurer l’homme de peu de foi. Nous sommes tous identiques dans notre prétention au contrôle, nonobstant l’amour demeure une belle aventure.

vendredi 5 octobre 2018

5 octobre


Mais cesserez-vous bien de tousser !  Les rires, les applaudissements, les bâillements, passe encore. Mais cette contagion-là, comme si l’humilité était une faute de goût, comme si le théâtre n’était qu’un espace d’ostentation personnelle, comme si la scène n’était que prétexte à la salle... Vous ne voudriez pas quitter les lieux et vous en aller mourir, plutôt ?
On demande à Binh-Dû s’il s’aime et il entreprend de répondre sérieusement, non mais oui quand même, ça dépend. (« On » n’est pas n’importe qui.) Plus Binh-Dû s’énerve contre ses contemporains de race humaine, moins il est enclin à se pardonner d’être des leurs. Identité qui n’est pas si évidente d’ailleurs, tant il revêt souvent la peau de l’ours.
Qu’on leur donne de bonnes raisons de tousser, et à moi des coups de bâton, ronchonnerait-il encore. Binh-Dû ces jours-là cesse d’être Binh-Dû mais il se souvient de son nom, c’est sa voie de salvation. Il dormira plus longtemps, il remontera plus loin dans les étoiles, il se secouera les grelots et reviendra calmé, ses pouces formant cercle à chaque main.

jeudi 4 octobre 2018

4 octobre


Toute pièce dépourvue de fenêtre se propose en salle de torture. Grande ou petite, obscure, éclairée au néon, quand bien même dispenserait-elle une douce pénombre avec écharpes fines posées sur abat-jours, coussins moelleux, fragrances ambrées, un chat angora ? Une odalisque à la peau d’albâtre ? La musique pourrait caresser l’âme... Torture.
Les spectateurs s’installent dans leur fauteuil, félicitation implicite et mutuelle. La scène est d’un noir profond, plastique, une bâche recouvre le sol, sur les côtés des plantes vertes, des chaises pliantes, des chaussures. Bonne compagnie, rires aux quatre coins raisonnables, silence en face où la folie menace, mots qui fusent en parade désordonnée.
Ça commence. C’est fini. Sur le trottoir un parasol chauffant déborde de la terrasse du café, Binh-Dû frissonne tandis que se faufile un cycliste casqué. L’amie avec qui il se trouve lui raconte tout ce qu’il a manqué, les tableaux émotionnels, le plaisir organique, les déploiements contemplatifs. Elle a raison, c’était sûrement beau. Il rouvre à nouveau ses yeux vers l’extérieur.

mercredi 3 octobre 2018

3 octobre


Si le premier mot désigne celui qui parle, ce n’est pas seulement faute de goût, manque de délicatesse, passion de soi-même... C’est aussi un contresens. Binh-Dû est bien placé pour raisonner ainsi, lui qui se décrirait comme flottant dans des vêtements trop amples qui ne lui appartiennent pas. Mais à l’aise, il se pose un peu là.
Si le deuxième mot désigne une action, alors Binh-Dû commence à rire dans sa barbe. (Sa barbe ne lui appartient pas non plus mais il en est très satisfait, ne serait-ce que pour tirer sur son menton.) Il apprécie qu’on lui raconte des histoires peuplées de personnages allant d’un point à un autre tout en tournant sur eux-mêmes, à l’instar des planètes.
Le troisième mot est dépourvu d’humour intrinsèque – sauf si le deuxième mot désigne un état. C’est le point de bifurcation pour Binh-Dû, soit il retourne à son sourire de base, soit il rigole franchement. Sa bonne nature est parfois agaçante, ses interlocuteurs ont l’impression de parler dans le vide. Ils insistent un peu, puis, de guerre lasse, s’en vont chercher ailleurs.

mardi 2 octobre 2018

2 octobre

Ne sortez pas de chez vous à midi si c’est pour revenir avec une baguette de pain dans un sachet transparent. Surtout si vous portez des lunettes et si vous êtes vêtus d’un blouson étriqué. À la fin du repas vous vous sentirez ballonné, vous aurez envie de vous allonger un moment, Binh-Dû sera profondément peiné.
Tout en dormant il retire avec deux incisives une tige organique enfoncée dans son doigt. À mi-parcours cela résiste, il doit insister, la plaie s’écarte davantage. Enfin elle peut se refermer, il s’en trouve soulagé comme après un accouchement. Au milieu du corps étranger la poche de venin ne s’est pas rompue.
La pluie n’était pas non plus attendue et pourtant elle fouette les épidermes. Tout devient plus petit depuis un tricycle Oui-Oui – quand je serai grand j’aurai la voiture avec le klaxon qui fait pouêt. C’est le destin des mondes que de flotter, mieux vaut s’y habituer très tôt, vous aurez l’œil plus vif et vous pleurerez moins.

lundi 1 octobre 2018

1er octobre


On reniflera nos culs dans la cage. On ne prêtera pas attention aux fusées qui éclatent dans le ciel avant la nuit, on déclinera l’offre de l’ours en peluche. On se jettera sur le bitume et on se relèvera avec sur nos pantalons la marque du crachin. Les gens autour imagineront des tatouages bleus sur nos cuisses et nos jambes et se demanderont jusqu’à quand la Terre nous portera. Ils renoueront leurs lacets en prévision d’une course échevelée. Une cohorte de bras prendra son envol en direction des océans. La peau frissonnera d’amour plutôt que de froid. Les mots seront balbutiés de sorte qu'on ne dise jamais une seule chose à la fois mais bien deux ou trois, pour le moins. Oui, sous la pluie nous pousserons des cris d’animaux et les humains raisonneurs se retrouveront du mauvais côté des barreaux. On se racontera des mensonges immémoriaux qui nous feront plaisir. On évitera les bacs à sable que les enfants eux-mêmes dédaignent. On se déplacera en glissant sous la lune, affranchis de toute mauvaise conscience. Le temps cliquettera sa bonne heure. Il se fera tard. On aura appris de nos erreurs. Au bout du décompte on exultera.

dimanche 30 septembre 2018

30 septembre


Un "être", une "chance" et un "trésor". Voilà ce que Binh-Dû représente, au mieux, et ce ne sont que des mots fallacieux pour le sceptique. Souvent il se voit telle une piteuse allégorie de la misère, de la damnation et de l’inconsistance. Il ferait mieux de relever son visage penché sur les eaux troubles et de simplement remercier.
L’amour aussi pourrait être un enchantement. Comme de humer un parfum suave ou de déguster un fruit, poser la main sur le tronc d’un arbre, écouter le chant de l’oiseau, contempler les nuages. Ce catalogue élémentaire à destination des enfants, l’augmenter de la sensualité éprouvée à se reconnaître dans l’autre.
L’autre est celle que l’on trouve si belle que sa sincérité devient la nôtre. Du point de vue de Binh-Dû, renversé. Et l’amour est une loi de gratitude, qui ne laisse personne hors de son champ, pourvu qu’une réceptivité au moins persiste. Regarde ! Écoute ! Serais-tu aveugle ou sourd, on se débrouillera quand même.

samedi 29 septembre 2018

29 septembre

En automne les moustiques vrombissent au ralenti. Ou Binh-Dû est-il plus vif, son sang plus agile la nuit, entre deux rêves, pour qu’il parvienne à capturer l’intrus à l’aveugle, dans les replis de la couette ? Ensuite il roule sur lui-même comme au bas d’une tranchée pour écraser l’ennemi et répandre le pur et l’impur sur le drap du dessous.
Je subis un bombardement incessant d’idées, décrit l’amie de qui émane un rayonnement plus intense que celui du phosphore – et plus pacifique. Les soldats américains sont morts à proportion d’un pour trente-cinq Vietnamiens, et il faudrait encore distinguer les corps dans la mort ? Cette jeune femme est un miracle en soi.
Les temporalités tendent à se rejoindre ou à s’écarter, jamais à se maintenir. Même si le nombre de jours qui séparent une naissance d’une autre reste fixe au long de deux vies, il y entre une part d’inexplicable illusion. Un brouillage d’optique. Binh-Dû rêve de sa marraine, d’une amie de sa sœur aînée et d’une amante, un hélicoptère le réveille.

vendredi 28 septembre 2018

28 septembre

Dans la rame du métro, plus personne ne bouge de son propre chef. En revanche ça dodeline suivant les à-coups. Qu’est-ce que ça branle. (Question ? Affirmation !) La moitié des nuques penchées vers le giron où des doigts s’activent. Vibrations, flashs, images à agrandir, sons à se ficher dans le conduit auriculaire... À chacun son trip tubulaire. Chacun son martèlement volontaire – car des coups sont portés, les corps en portent la trace.
Ceux qui ne consultent pas leur prothèse ne paraissent pas vraiment en meilleure condition. Une femme au chignon amortisseur fait de mauvais rêves contre le vitrage. Un Africain épuisé contemple ses chaussures de sécurité. D’autres inspectent sans plus d’illusion leur reflet ou se carbonisent les doigts sur les pages d’un journal rempli d’assassinats, de catastrophes diverses et de bourrage de crâne.
Car quand cela ne cogne pas, cela s’insinue quand même. Les deux adolescentes en face de Binh-Dû s’aiment d’une amitié peut-être plus profonde que ne le seront jamais leurs futures vies de couple – où elles se perdront de vue. Binh-Dû lui-même assiste à l’élévation de son seuil d’intolérance. Bientôt il sera parfaitement convenu d’exister sans la réalité du ciel et des arbres. On jettera la clef et on se laissera glisser.

jeudi 27 septembre 2018

27 septembre


Binh-Dû marche si vite qu’il lui semble n’être pas du même temps que les autres habitants de son quartier. D’où sortent ces gens assis sur des bancs ? Ou qui attendent l’autobus ? Ou qui se disent des choses de part et d’autre d’une poussette ? Les enfants en âge de courir sont davantage du temps de Binh-Dû, il s’agit de les éviter.
Avec les plus vieux ou les plus petits ce n’est pas drôle. Trop facile. Les enfants en âge de courir courent souvent après un ballon et ils ne sont pas adroits de leurs pieds, ce qui permet à Binh-Dû de renvoyer la balle. Comme un adulte bienveillant. Il se souvient des heures glorieuses où il faisait des passes décisives, il était déjà plus vieux qu’eux.
Il marquait des buts aussi. Une fille au téléphone présente un profil kaki, c’est l’éclairage indirect du panneau publicitaire. Ou la vitesse qui distord le spectre. Au supermarché les armoires vrombissent. Binh-Dû jette l’appoint dans la bouche d’une caisse automatique, il doit recommencer l’opération car l’ordinateur est frustré de n’avoir pu lui indiquer la procédure.

mercredi 26 septembre 2018

26 septembre


La cruauté est un produit de notre empathie, et l’absence d’empathie n’est pas souhaitable non plus, raisonne Binh-Dû en pensant aux génocides. Il a de ces pensées sombres, il serait bien en peine de concevoir un manuel d’anti-guerre. Les capsules des paulownias pendent des branches comme des bombes en attente du moment de vérité ultime. Il y a encore des hommes pour aimer les pigeons, la plupart d’entre eux ne voient même plus le ciel derrière l’oiseau. Quant aux promesses d’amour, elles augurent plutôt d’un compagnonnage opportuniste.
Plus engageant est le rêve de l’amie chère, qui ne rêve bien entendu que pour elle mais en offre les fruits. Des peintures sont accrochées aux murs, Binh-Dû leur sourit, leur fait de l’œil, et ce ne sont pas tant les sujets qu’il honore que les œuvres en tant qu’objets. D’ailleurs ce n’est pas lui qui cligne, mais une femme inconnue. Pour cette femme, dans son rêve à lui, il marche sur les mains, il ignore où il dormira la nuit. Elle sera rentrée dans son pays, les cahiers de doléance seront fermés, vidée la halle d’exposition. Et l’on repartira à zéro ?

mardi 25 septembre 2018

25 septembre


Binh-Dû use des métaphores comme d’un tison dans le feu. La flambée est passée, il ne reste que des bûches largement consumées. On dirait des os rongés par le milieu, et ce serait même la métonymie d’un mâchage en règle, vorace. Par association, des centaines de souris cavaleraient au grenier, fuyant par le toit, leurs pattes produisant le staccato d’une averse impossible – à moins qu’il n’y ait plus de toit. Dans la pièce à vivre, tous lèveraient les yeux vers les poutres. Que fallait-il donc quitter ? Sommes-nous encore sur terre ou déjà en voyage, seuls au monde ? Et d’abord, combien sommes-nous, Binh-Dû n’est-il pas tout seul face à l’âtre ? Il se permet de faire durer le plaisir, ou la douleur qui est une facette voisine du plaisir. Dans la pièce d’à côté – s’il y en a une – son jumeau abruti  se morfond, il ne sait pas quoi faire de ses mains. Il a froid, tandis que Binh-Dû présente tantôt son profil gauche tantôt son profil droit à la chaleur qui émane des braises. Les flammes sont une lisière confiante. La paresse n’est pas loin, voire l’endormissement. Au bout de la pique remuent des souvenirs charnels, des galaxies infinies, cela pourrait se prolonger infiniment. Binh-Dû face à l’être est un homme qui préfère recourir aux visions aveuglantes.

lundi 24 septembre 2018

24 septembre


Retour à l’argile, une fois l’an. Au premier son poussé hors des poumons. Attention ! Comme s’il s’agissait aussi bien d’une prémonition – ce jour-ci sera inscrit sur ta pierre tombale. Rien ne presse. Le baiser de l’an passé éternue dans le courant d’air d’une porte claquée. Binh-Dû tremblerait à l’écoute de la voix aimée.
Si la porte claque c’est qu’il y a des fenêtres, et des murs pour tenir l’huisserie, un toit pour protéger des chutes, un sol nivelé pour se couper du feu des germinations. Il y a une prison qui s’ignore, sans verrous apparents. Faut-il être jeté dans le monde pour percevoir le confinement où l’on se croyait libre ?
Faut-il se jeter ? L’expérience consiste-t-elle à ouvrir péniblement des poupées gigognes ? Pire encore, se réduirait-elle à les garder encloses ? Alors, si le cycle ainsi perdure, on modèlera un cheval à la course durcie, on le posera sur le rebord de la cheminée, et on se laissera engloutir par les coussins d’un fauteuil à bascule.

dimanche 23 septembre 2018

23 septembre

De l’obéissance à la servitude il n’y a qu’un pas de nain. Celui qui sépare le raisonnement de la déroute.
Binh-Dû a lu tous les manuels, il connaît la marche à suivre. C’est pour cette raison qu’il rechigne.
Après le mot « amour », le mot « merde » est le plus convaincant. Bien sûr les contextes divergent.
Binh-Dû connaît par échantillons ce qu’il ne veut pas connaître davantage. En un sens, il creuse son trou.
Ainsi fait la marmotte, ses pattes sont si tendres qu’on croirait qu’elles saignent. Non, et elle a toutes ses dents.
Binh-Dû ne souhaite aider personne à désobéir, mais en tout homme il décèle un géant. Lequel hésite aux ronds-points.

samedi 22 septembre 2018

22 septembre

Il y a vraiment des gens sur ce piteux cercle de l’enfer qui font chauffer de l’huile et brûler de l’essence pendant des heures chaque jour pour avancer à peine plus vite que s’ils traversaient Paris à pied ? Chaque jour, et ils appellent cela « se rendre à son travail » ? (Ou en revenir, ce qui n’est pas moins une reddition tant le cycle de répétition semble devoir durer jusqu’à ce que mort s’ensuive.) Poumons cramés, neurones bousillés à force de tourner sur eux-mêmes. Il y en a même pour qui ce piétinement sur pneumatiques est un aspect du travail en soi ?
Binh-Dû a beau jeu de faire le malin, de prétendre à la candeur. Il ne rentre dans le cercle que les trente-six du mois. Ou il s’engouffre dans les sous-sols (porte des enfers plus évidente, et là aussi il peste – contre l’abrutissement et les émanations toxiques. Il ne vit jamais que dans un pays riche. Il se permet de sourire aux migrants harassés qui errent là où on les a relégués. Jusque sur les talus du périphérique. Lui, il quitte l’autoroute avant d’atteindre les avions, il longe la prison et ses barbelés couverts de détritus, il va admirer des danseurs en spirale.

vendredi 21 septembre 2018

21 septembre


[L’automne venu, qu’est Binh-Dû devenu ? Toujours sur l’ellipse, pas rangé des voitures. On voudrait s’en passer qu’on ne pourrait pas, il pousse le battant de la fenêtre laissée entrebâillée au grenier. Ou à la cave – il serait capable de trouver une fenêtre à la cave. Ni soupirail ni lamentations, ni mariage ni funérailles. Risques modérés. Cachons-nous derrière la plus indéfinie des troisièmes personnes du singulier, confondons-nous dans le flot de la première personne du pluriel. Tant que le je reste de pure forme. Binh-Dû, fais comme chez toi !]

La rumeur du périphérique ne traverse pas le double vitrage. Peu importe que tombent les feuilles des arbres, désépaississant la barrière du son. Et les cheveux à leur suite, bien dégagé sur les oreilles, peu importe. L’idiotie tourne à plein régime depuis la nuit des temps, aucun mur ne lui résiste. Allez, laisse donc les fenêtres ouvertes ! Tant qu’il y aura des héros dont les faits d’armes feront briller les yeux des enfants – oh ces parents si fiers de voir les yeux de leurs enfants briller... – Binh-Dû fera bande à part. Le lave-linge de son voisin a bloqué son cycle sur essorage.

jeudi 20 septembre 2018

20 septembre


Un break doté de sa vignette se gare soigneusement dans la place délimitée par le marquage au sol. En sort un homme jeune encore, qui se dirige d’un pas mesuré vers l’horodateur afin de s’acquitter de sa taxe. Tout est normal, la portière s’ouvre à présent côté passager et une femme pose le pied sur la chaussée, s’extrait à son tour du véhicule, attend. Elle a claqué de bon aloi sa portière. Il semble évident que ces deux-là sont mariés. Ils comptent bien avoir des enfants. L’homme est revenu à sa voiture, il ouvre le coffre, y récupère deux sacs en plastique renforcé, marqués du logo d’une firme d’articles de sport. La femme attend à son côté, elle jette un regard furtif alentour. L’homme referme le coffre, fait biper le verrouillage centralisé, s’engage sur le trottoir. La femme le suit.
Se peut-il que quiconque aspire à telle obéissance ? Non seulement celle de la femme en retrait de son homme, mais celle du couple inséré dans son conformisme social. Même le silence est dévoyé. Loin d’ici, une autre femme jeune est tiraillée entre son instinct de rébellion et son désir de construction. Avec elle, le silence est toujours bruissant d’intelligence. Ses questionnements et ses doutes lui mènent la vie dure, elle est tentée de se déterminer en fonction de ce qu’elle serait censée faire. Mais qui pour savoir ? Et au prix de quelle domestication ?
Il arrive que la plus adéquate des réponses provisoires consiste à se ranger bien parallèle au trottoir, et à rentrer chez soi, en silence.

mercredi 19 septembre 2018

19 septembre


Le cœur en travers comme une chambre à air. Un nid de poule et Binh-Dû se retrouve devant les portes du lycée, comme quand il y avait plus de temps à tirer qu’on ne croyait pouvoir le supporter, alors on faisait preuve d’humour pour n’être pas la dernière des dupes. Dans le bunker de son corps, un colosse agite du menton sa mèche, les petits yeux enfoncés s’apparentent à ceux d’un être si frustre qu’on n’éprouverait guère de scrupule à effacer de son front ce qui lui tient lieu de vérité. Binh-Dû a ces jours-ci des envies de meurtre, il tangue d’un pied sur l’autre entre le mot envie et le mot besoin, il tremble davantage que le rafraîchissement de l’air ne le justifierait. Ses doigts de pieds se crispent à tel point qu’il se demande s’il est possible d’ainsi se briser un os. Homme de paix, ignorant des bases émotionnelles de la guerre... Au café, un homme rit en parlant de Syriens qui n’auraient pas été gazés, manière de choisir sa réalité comme on choisit une consommation. Il lève la main pour toper dans celle de la femme assise en face de lui, manière d’imposer un contact à un objet qui ne le désire pas. Binh-Dû plonge dans les yeux de l’amie, lesquels l’espace d’un instant ne sont plus seulement les siens. « Entends, disent-ils, ce qui ne meurt jamais. »

mardi 18 septembre 2018

18 septembre


À Binh-Dû l’on explique comment fumer. Pour qui le prend-on ? De fait, il s’étonne de n’avoir pas su qu’il fallait éviter d’avaler la première taffe, attendre la seconde. C’est logique, d’une certaine façon, et cela ne l’est pas du tout. La fumée dessine les cavités de son corps, il sent très vite qu’il pourrait se laisser porter. On lui réclame de faire tourner. Soit, il se rallonge, ferme les yeux. L’une des filles est tout contre lui à présent, comme un enveloppement ferme et doux. Les membres s’entremêlent lentement, il y en a plus qu’il n’y en aurait pour deux, au moins trois jambes et cinq bras, Binh-Dû n’est plus seul, ils ne sont pas deux, sont-ils deux et demi ? Leurs six yeux se rouvrent en même temps, l’une des filles rit et s’éloigne car avec Binh-Dû, non, jamais de la vie ! L’autre ne rit pas, se rapproche un peu plus entre ses bras.
Ce qui est réel n’est pas toujours l’histoire qu’on se raconte. Qui pour entendre cela ? Qui pour ne pas préférer croire que ce qui est réel n’est jamais l’histoire qu’on se raconte ? Qui pour comprendre que l’histoire qu’on ne se raconte plus est la jumelle cachée de l’histoire qu’on se raconte ? Comment traiter avec impartialité ses enfants miroirs l’un de l’autre et miroirs de soi ? Quand donc cessera-t-on de se défier de soi ? Binh-Dû est un personnage secondaire, son oreille est comme aspirée par une connexion qui ne transmet nullement des sons la saveur. La synesthésie est à l’agonie, l’organique est une relique. Ne plus s’entendre, ne plus se voir, ne plus humer le parfum des cheveux, ne plus toucher la peau, ne plus goûter les lèvres, cela donc serait réalité ? Sous le pied de Binh-Dû pousse un cerisier.

lundi 17 septembre 2018

17 septembre


Chaque jour la pluie se déverse à tonneaux passé midi, manque la moiteur des Tropiques. Manque l’excès, dans le cube rien ne s’infiltre, hormis un crépitement sur les tuiles du toit. L’horoscope prévoyait du bonheur. Une fois que cela commence on ne sait pas précisément quand cela cessera, mais au matin le sol à nouveau sera sec.
Binh-Dû certaines nuits est allergique à sa respiration. Il entend la pluie à l’extérieur, sans la confondre avec son cœur, et des images lui viennent d’un chien noyé dans son propre sang. Il rêve qu’il se meurt de soif et de douleur sous le pont d’un fleuve, et qu’une amante maternelle va lui chercher du thé dans un hôtel de luxe.
Cela ne dure que le temps de la crise, son dos ne le lance plus quand il parvient à se lever. Les moutons de poussière n’ont pas bougé, ils sont paisiblement alignés là où il ne met jamais le pied. Le bonheur du monde est encore à venir. Les incertitudes attendent la cadence qui les mettra en branle, le thé comble des alvéoles.

dimanche 16 septembre 2018

16 septembre


Muni de son badge, Binh-Dû traverse d’un pas princier les salles du palais, il dévale les escaliers de marbre, franchit les portes coupe-feu, pour un peu il se sentirait chez lui dans les toilettes. L’eau jaillit en réponse à l’arabesque de sa main – car ce n’est pas seulement le badge qui fait sa noblesse, mais également l’élégance de ses gestes. C’est bien simple, on le prendrait pour un danseur.
Du moins il s’y croirait. Passées les lourdes portes, la foule des gens ordinaires attendent de pouvoir entrer, leurs sacs prêts pour l’inspection. Une formalité dont il fut dispensé à son arrivée, après qu’il a coupé la file. À la sortie, direction la crêperie il pleut, les danseurs ont enfilé leur doudoune et leur bonnet tandis que lui parade encore dans sa chemise de soie. Aucun geste ne suspend la pluie.
Et l’emmental enflamme son palais. Binh-Dû serait aussi bien celui qui porte la cloche dans des mains gantées de blanc, ses pieds glisseraient sans bruit sur la pierre, son buste et son cou s’inclineraient avec déférence. La chorégraphie alors cesserait d’être l’inventive annonciation du prochain risque pour se figer dans la conservation. On mangerait ses crêpes comme dans un musée, perclus par l’effort. Brrr !

samedi 15 septembre 2018

15 septembre

Le stylite n’agit pas sur le voyage des nuages. Moins qu’un arbre, lequel de toutes ses feuilles appelle la pluie. Il ne fête jamais son anniversaire et pourtant les chiffres tournent, du zéro au zéro, l’infini inatteignable ne le fera pas fléchir sur ses jambes. Certes il verra l’aurore et le crépuscule, leurs différences subtiles de teintes, de température et d’expectative. Il connaîtra si bien ses points cardinaux qu’on se servira de lui pour orienter les prières – mais personne ne le priera. Pour tous il sera moins qu’humain. Un idiot. Un projet avorté.
Binh-Dû ne sera pas le premier à lui jeter la pierre. Il serait plutôt du genre à faciliter les velléités de son prochain, non à accroître ses misères. L’automne est à nos portes, braves gens, on rigole déjà un peu moins sous la pluie. On envie l’autre hémisphère. « Perché ! » crie-t-on comme un sauve-qui-peut dans la tourmente, et il s’agirait que les mauvais joueurs ne soient plus en mesure de nous dicter leur calendrier. Sinon, regarde : c’est l’hiver en un pli de feuille morte, il fait froid jusqu’aux os qui, chus de la colonne, se mêlent à la boue.

vendredi 14 septembre 2018

14 septembre


Le mouvement attire l’œil, sans mouvement tu pourrais aussi bien être une pierre. Un chat perché au sommet d’une colonne, qui contemple le passage du temps, indifférent tant à la pluie qu’au soleil, ses yeux ne cillent pas, ses pupilles n’accommodent pas, il n’est là que pour faire illusion, trop évident pour être vivant, parfaitement dissimulé à l’intérieur de lui-même.
Personne ne viendra te toucher. Tandis que si tu joues le jeu, selon que tu sois homme ou femme, tu risques d’obtenir ce que tu es censé(e) rechercher : le contact d’un autre corps qui satisfera cet étonnant besoin de confirmation. Binh-Dû en retrait sur son banc observe sur la pelouse les ellipses du désir. Parade des bisets, contre-parade des colombes.
S’il était un chat, il voudrait leur voler dans les plumes. Mais il préfère laisser un sourire imprécis se diluer dans l’atmosphère. Il ne sait pas ce qu’est la soumission à un désir prédateur. Il ne comprend pas comment ne désirer que l’objet. L’excitation de la proie lui est étrangère, de même que l’instinct du chasseur. Sa sauvagerie semble paisible.

jeudi 13 septembre 2018

13 septembre

Dans un théâtre, en bas des gradins aux sièges rabattus, en pleine lumière se trame une histoire. Seuls les protagonistes sont présents. Et ils ignorent encore ce que racontera leur présence quand, deux ou trois mois plus tard, la salle sera éclairée elle aussi a giorno et qu’un brouhaha enjoué se mêlera au claquement des sièges.
L’étoile déploie ses membres. Ses esprits fusionnent. Elle se désolidarise pour mieux s’étirer, un corps autonome se contorsionne, puis un autre, la danse ne cessera pas après la danse. Les pieds seront reconnaissants de se marcher dessus. Les mains supineront au sol, au ciel, puiseront bas la dissémination des poussières.
Le miracle réside dans l’attention. Que se passe-t-il à l’intérieur qui trouve forme à l’extérieur, quel mystère est-il à l’œuvre pour que ce geste-ci, cette expression-là, ce déplacement de son et d’air soient si parfaits ? Comment n’en pas rester abasourdi ? La réponse est simple, tranche Binh-Dû, il suffit de se glisser au sein du passage.

mercredi 12 septembre 2018

12 septembre


Tout est prémonitoire. Et nous avançons à chaque instant au bord d’un renversement. L’enjeu serait-il donc de savoir oublier ? Avant les traumatismes il y a toujours l’innocence. Binh-Dû en son royaume ouvre de grands yeux candides. Il joue, cela il sait faire. Pas nécessairement seul. Il ne ressent aucun besoin d’oublier, étonné déjà que de ses premières années ne lui restent que des bribes oniriques, le visage souriant de sa mère se penchant au-dessus du landau, un chat sur un mur, le pyjama dont il ne trouvait plus les jambes.
À présent, c’est plus compliqué. Il doit mobiliser des techniques mentales sophistiquées afin de ne pas constituer les problèmes en soucis, plus en amont encore ne pas préméditer les problèmes. Il doit se cogner contre des choix ineptes (colère ou désespoir ?) pour ouvrir du crâne une autre alternative. Et puis il lui faut aussi se souvenir (être lui-même, en somme) des champs d’amour éternel. Substituer sa propre ruse à celles qu’on voudrait lui opposer, d’un côté savoir, de l’autre ignorer. Et ainsi écrire l’avenir.

mardi 11 septembre 2018

11 septembre


Mais où est la logique qui consiste à rattraper son retard ? Pourquoi payer ses dettes ? Combien de fois serait-il admissible d’être simultanément amoureux ? Binh-Dû n’a que faire de ces questions.
Où est passée la lumière du jour ? Pourquoi n’y a-t-il jamais assez de confiture pour farcir le petit pain au lait ? La pluie est-elle encore de la pluie quand elle a touché le sol ? Ah, voilà que ça devient intéressant.
Une jeune femme, doutant tragiquement de sa beauté parfaite, se fait percer les tétons pour y insérer deux petits cylindres de métal inoxydable. Les marchands d’armes n’ont pas de souci à se faire.
D’autant que l’air fraîchit. On ne sait plus comment transpirer, ni que faire de notre cou si vulnérable. Nos propres mains pourraient décider de le serrer à l’étouffade, et il n’y aurait plus jamais besoin de passer l’aspirateur.

lundi 10 septembre 2018

10 septembre


Il faudrait être un père Noël. Mieux qu’un magicien, quelqu’un qui apparaîtrait dans votre vie pour exaucer des désirs inimaginables. À en pleurer, c’est-à-dire que vous pleureriez et que Binh-Dû pleurerait avec vous. Là il serait content. Pour l’heure, il contemple une escalope de dinde mise à décongeler, le film plastique qui la protégeait a laissé sur la chair des rides prononcées, on dirait une plante de pied, d’un nourrisson ou d’un vieillard. Un magicien la transformerait en ce qu’elle était vraiment, et elle s’envolerait par la fenêtre.
Mais tout le monde ne désire pas voir des oiseaux bien découpés reprendre forme et vie, tout le monde n’a pas la nostalgie du père Noël, certains ont même horreur des magiciens, des clowns et du théâtre de guignol. Ou c’est plus subtil : le désir est non pas tant de soigner l’autre que d’éveiller son propre pouvoir de guérison. L’idée serait d’être suffisamment guéri soi-même pour pouvoir aider l’autre à se guérir. Son pas suspendu mène Binh-Dû le long du canal, où il discute de tout ceci avec une amie déterminée.

dimanche 9 septembre 2018

9 septembre


Ce serait un entêtement progressif, disons la comptine des dix petits scouts. Le premier a noué son foulard de travers. Le deuxième porte de grosses lunettes. La troisième a l’air de s’excuser – Binh-Dû lui pardonne. La quatrième ressemble sûrement à sa mère, dans sa jupe plissée. Le cinquième... Mais qu’est-ce que c’est que cette invasion ? S’il n’y en avait que dix, passerait encore, mais il y en a partout de par la ville, en groupes de deux ou trois. En plein apprentissage de la mendicité, et les braves gens s’arrêtent, leur donnent la pièce, repartent avec un calendrier obscène – des scènes paramilitaires et souriantes. Sans doute les chefs pubères des scouts appellent-ils cette opération une collecte de fonds pour leur paroisse, peut-être tiendra-t-elle lieu d’initiation à la vente – et les parents seront rassurés d’entrevoir ainsi le potentiel marchand de leur progéniture. L’affliction gagne Binh-Dû face aux enfants-soldats en uniforme. Les treizième et quatorzième, galons de chefs sur les épaules, ont presque l’âge des combats réactionnaires, un petit garçon s’immobilise, épanoui d’admiration pour les insignes et les chemises marron bien repassées. Binh-Dû sent l’indulgence qui l’abandonne, c’est alors que le bambin l’aperçoit, lui le métèque, débraillé, échevelé, à l’air mauvais ; son petit visage se décompose d’un coup, tout juste s’il ne se met pas à pleurer.

samedi 8 septembre 2018

8 septembre

La pluie attend que Binh-Dû pose le pied dehors pour se mettre à tomber. Tel un chien qui tourne en rond dans l’entrée, la queue battant les murs, tandis que son maître, lentement, interminablement, décroche son manteau de la patère, se saisit de la laisse et des clefs, vérifie qu’il n’a rien oublié, s’agenouille pour lacer ses chaussures – maudit clebs, on y va, j’ai compris, inutile de me bousculer ! Il y a toujours la crainte que le chien pisse dans l’escalier, un jour peut-être et ce sera mauvais signe, ultime rappel de ses années de chiot.
La pluie tombe de plus en plus dru mais c’est toujours l’été, il y a un point d’honneur à la recevoir tête haute, voire à renverser le visage et forcer un sourire. Son goût se mêle à celui de la peau. Un jour prochain, le geste révolutionnaire consistera à ouvrir la main vers le fruit mûr pendant de l’arbre plutôt qu’à serrer le poing – les arbres des villes portent-ils seulement des fruits ? Le chien s’enivre à présent des odeurs d’humus qui s’élèvent du sol. Toi, oui toi, l’homme ! Lâche la tête. Sois comme le chien. Alors affluera le sang de tes désirs.

vendredi 7 septembre 2018

7 septembre


Un scutigère véloce tente d’échapper au ramequin qui le surplombe, attention, si tu cours trop vite tu risques de te faire trancher en deux. La bêtise est l’observance inconsciente du simulacre. Une fois avalés par la bouche du métro, faut-il souhaiter ne pas se faire pincer très fort, vraiment ? Cela pourrait peut-être nous réveiller. Au lieu de cela, nous sommes véhiculés à notre âme défendant, notre corps souffrant, et notre esprit aussi qui ne comprend pas grand-chose à ce qui lui entre par une oreille et en ressort par l’autre. Simulacres la publicité, l’impulsion de consommation, l’emploi du temps, mieux vaudrait encore sucer des lépismes et piquer des araignées. Ou qu’on nous jette du haut d’un étage dans un bac à fleurs. Simulacres le sens de la vie, les arrangements de couple. Car après le métro, ce qui reste ne peut plus être qu’une compensation hallucinée de ce que nous avons souffert sans trop le savoir. Nous sommes des régiments de cadres qui ne peuvent plus voir au-delà de leurs limites. Nous sommes une procession de menteurs plus innocents que ne le sont leurs actes. Nos jambes nous attendent ailleurs.

jeudi 6 septembre 2018

6 septembre


Une mésange se pose sur les brins d’encens disposés comme des fleurs dans le pot de terre. Elle picore sans conviction, se rabat sur le fil du linge. Binh-Dû tolérerait qu’elle lâche une petite fiente, tant sa présence lui réjouit l’âme. Dans les rues avoisinantes les arbres sont alignés au cordeau, fraîchement élagués. Rien qui dépasse, de même on brûle les cornes des chèvres. L’arbre dans la ville est une tolérance, sous condition de bien se tenir, de n’être que ce qu’on voudrait qu’il soit. Et les enfants aussi on les mutile, « Va donner le pain aux pigeons ! » ordonne un père à sa fille. On les ordonne de la maison à l’école, en passant par le parc paysager où patrouillent les gardes sur leurs scooters électriques, attentifs à ce que personne ne déborde du gazon. Du théâtre de marionnettes s’échappent des cris de dénonciation. Ce qui importe, c’est d’être du bon côté du bâton, martèlent les collabos. De retour chez lui, Binh-Dû observe un moment le ciel menaçant, son linge est quasiment sec.

mercredi 5 septembre 2018

5 septembre


Dans le magasin coloré d’une rue blasée, deux jeunes femmes se prennent dans les bras l’une de l’autre. De l’autre on ne perçoit que la chevelure brune, l’une est plus identifiable : son visage se superpose au reflet du passant dans la vitrine. Quelques minutes plus tôt, le même homme récupérait, par-dessus un pupitre de marbre, le manuscrit d’un roman refusé. La jeune femme dont la chevelure n’est pas brune ressemble à l’homme dont le reflet se superpose à son visage, dans la mesure où elle éprouve elle aussi de grandes difficultés à composer avec son contexte. Souvent elle lui montre la voie d’une échappée qui tarde à s’imposer. Un peu plus loin, une femme enceinte traverse en biais, une expression satisfaite éclaire son visage. Comme si elle s’était trouvé un mari qui la dispense désormais de rencontrer d’autres hommes. Elle continue à voir ses amies, dont la plupart vivent également en couple. Dans le magasin, l’instant d’une étreinte a suspendu tout impératif de vente. La jeune femme de face vient de terminer un roman, refusé du vivant de son auteur, qui traite de la joie comme d’un art, l’homme qui passe le lui avait recommandé avant l’été. La joie est une force nucléique, à s’en brûler les vaisseaux. Binh-Dû ne craint pas les zébrures colorées.


[merci à Goliarda Sapienza]

mardi 4 septembre 2018

4 septembre


L’expérience abêtit. N’en déplaise à Binh-Dû, ou alors c’est que nous ne parlons pas de la même chose. Certes non, de quelle expérience parles-tu ? demande-t-il. Ce qui est une drôle de façon d’orienter la conversation, car enfin, si « certes non », comment désirer répondre à l’interrogation suivante, comment ne pas déceler une non moins certaine condescendance ? Mon goût de l’expérience n’exclut pas la condescendance, admet Binh-Dû, magnanime.  C’est entendu, bien que sa prédilection aille plutôt à ce qui infuse dans le corps.
Mais tout de même, l’expérience abêtit, elle fait du futur table rase. C’est parce que tu crois encore au futur, rétorque Binh-Dû. La plupart des vieilles personnes n’ont plus guère d’intérêt à découvrir quoi que ce soit qui les concerne pourtant ou qui concerne le monde. Tu crois à la vieillesse et tu crois à la mort, déduit Binh-Dû, tes expériences en sont inévitablement faussées. Les histoires de voisins en effet ne mènent pas bien loin. L’espérance d’une vie humaine correspond peu ou prou à la durée de vie d’un cerisier. Force reste au noyau.

lundi 3 septembre 2018

3 septembre


L’empathie se précipite. Hâte de réactiver la hantise d’être quitté. Mais rien ne presse ! Chaque chose en son temps, comme disait le père de Binh-Dû en une sorte de soupçon prémonitoire du jour où il disparaîtrait aux yeux de ceux qui l’avaient connu, tel un magicien flamboyant joignant la parole à l’éther. Disait-il dans une tout autre perspective, alors que l’avenir semblait aller de soi. L’empathie déjà minait le bon sens. Ce n’est pas de toi qu’il s’agit ! faudrait-il se rappeler à intervalles réguliers, ainsi que chante un oiseau au printemps.
On ne songe pas à te quitter. Peut-être est-ce alors un sentiment voisin, il serait trop tôt ? Trop tard, ce n’est pas vraiment un problème pour Binh-Dû, juste une sédimentation. Le regret est atone, dépourvu d’anxiété, tandis que l’impréparation crisse dans les virages. Vite, vite, mais le pli est pris, l’anneau de Moebius s’étrangle en son centre et il apparaît alors que tenter de se ménager revient surtout à exprimer un épouvantable scepticisme envers la puissance du présent. Comme si Binh-Dû avait vécu une fois pour toutes et à jamais.

dimanche 2 septembre 2018

2 septembre


Jusqu’en quels lieux retirés se réfugier ? Quand tout ce sur quoi l’attention est attirée équivaut à une insulte, quand les coups sont portés sans relâche, pareils au martèlement d’une musique machinale ou d’une machinerie musicale, quand les organes crient silencieusement « Emmène-moi ailleurs ! Prends soin de moi sinon je meurs ! » Quand l’âme au diapason soupire « J’aurais tout donné pour toi. J’étais ton enfant chérie, ta mère et ton père. » Dans le cube opacifié les impulsions sensorielles entament le squelette, la poussière s’ajoute à la poussière.
Mais il faut bien vivre, rétorquera-t-on à Binh-Dû. Vivre, c’est-à-dire écouter les sons et les vibrations de cette musique nous pénétrer le corps, crier qu’on est content de lever en cadence les bras en l’air et de sautiller d’une jambe sur l’autre, ingurgiter des breuvages corrosifs qui sapent de notre existence la continuité, manger du sang coagulé, de la chair pharmaceutique et du pétrole aromatisé, baiser à pierre fendre, dormir comme on meurt et vomir au réveil, renfiler le costume pour cinq jours. Binh-Dû se souvient comme il enviait ceci, du temps de son immortalité.

samedi 1 septembre 2018

1er septembre


Ces histoires de supermarché... Déjà le préfixe qui pue l’arnaque... L’illusion, la misérable excitation, le dévoiement des enchantements... La réduction de l’homo economicus... Les appétits voués à l’écœurement...
Binh-Dû est à deux doigts (dans la gorge) de formuler un nouveau serment du pâté [cf 14 août]. Une résolution qui l’éloignerait de ces lieux de perdition, en substance cela dirait : « Des fruits et légumes sains dans un environnement sain ».
Car il sent qu’il s’abîme à force de déchirer dans les bacs les emballages de citrons, de tomates et de pommes biologiques, et de s’esquiver en catimini, et d’être repéré par un employé qui lui dit « Ce n’est pas bien, ce que vous faites ».
Car il ne veut pas devenir ce monsieur perturbé réclamant au caissier les quinze centimes de différence entre le prix en rayon et celui qui s’affiche. Prétendant jongler joyeusement dans la jungle et rire de ses propres grimaces. Oh non, ce ne serait pas super.

vendredi 31 août 2018

31 août

Il arrive que Binh-Dû soit excessivement Binh-Dû. Puis il se cogne à la vitre coulissante d’une supérette de quartier – elle ne coulissait pas à la vitesse de sa propre exaltation – et laisse tomber son portefeuille d’où s’échappent tous ses justificatifs, ses cartes, ses passes et ses billets. Que ramasser en priorité ? Une pièce de deux centimes qui ne lui appartenait même pas ?
Le temps est une reconstruction, Binh-Dû peut aussi bien commencer par se rendre à la supérette. Inspecter une somme de produits qu’il n’achètera pas, pour des motifs déjà maintes fois visités. Les magasins d’alimentation sont des lieux de compassion où les regards hésitent à se croiser, où chacun piétine en son for intérieur, en course vaine contre la péremption.
De retour chez lui, Binh-Dû se prend pour un gourou à barbe blanche à qui ses disciples offrent du faux chocolat. Entre ses mains le sucre se transcende, et c’est avec un sentiment d’absolue bienveillance que le gourou redistribue aux fidèles le chocolat. Mais qu’en est-il en réalité ? Qui, du gourou ou du disciple, entend le plus justement la petite musique ?

jeudi 30 août 2018

30 août

L’intérieur est un lieu de douleur active. Le lieu où faire flamber les blessures amassées, en un feu de détresse mauvaise. Le lieu des persuasions masquées, infligées aux autres autant qu’à soi, le lieu des souffrances redoublées – et de la compassion. La compassion provient de l’extérieur, souvent elle ne sait pas trop où poser le pied, elle hésite, elle craint d’être mal accueillie. À juste titre, souvent la compassion elle-même est souffrance, qui se heurte à l’orgueil d’en être récipiendaire. Jusqu’à croiser les bras en défense de croix.
Dans la nature, l’équation harmonique courbe les asymptotes. Le nombre d’or impulse l’hélice de la pigne de pin, le dessin des rides sur les plages, le mouvement sous-marin des vagues. Autant d’alliances désirées qui ne s’encombrent pas de serments. Le pire inacceptable n’est pas la catastrophe, celle-ci pollinise un renouveau, mais la complaisance de soi à soi. Binh-Dû, qui est plutôt du genre flottant, refuserait un dessein de fourmi tarée, aux trébuchements ivres et désenchantés, dont le tracé collerait aux embûches. L’action selon lui doit être guérison.

mercredi 29 août 2018

29 août


L’invitation au pouvoir c’est autre chose. Une réelle proposition. Un choix de vie contre le choix de ne plus croire. Quelque chose qui va de soi pour Binh-Dû, dont l’heure sonne à tout moment. Binh-Dû est en pleine possession de sa raison. Il est sur le pont neuf heures de rang, et celle qui l’accompagne est précisément là où leurs rêves croisés les aurait placés : à l’abord de l’inconnu.
Mais cela, c’était hier. Hier est autre chose – l’annonce d’aujourd’hui où le sens du devoir voudrait s’opposer à celui du désir. Mais qui est aux commandes ? Qui ordonne, qui juge en son âme et conscience ? Qui voudrait faire passer ses besoins – même douteux – pour un carillon de rappel à l’honneur – cet arrangement –  et une exhumation de vœux caducs ?
Binh-Dû est un être d’influence, il exerce avec les meilleures intentions du monde. Il perçoit en miroir les meilleures intentions du monde chez celle qu’il aime ce jour, et les jours d’avant, et un nombre indéfini de jours à venir. Il tient que les promesses sont du présent renouvelé. Et que l’acceptation du pire ne vaut que pour ce qui survient de l’extérieur.

mardi 28 août 2018

28 août

Nous allons tous mourir, c’est (presque) entendu. En attendant nous devinons lesquels parmi l’assemblée réunie n’en ont plus pour longtemps, semblent déjà d’un ancien temps. Le maître de cérémonie incarne l’immortalité du rituel, et il y a une grande injustice à cela, car enfin : d’où le connaissons-nous ? Fait-il véritablement ses preuves ? Certes il soutient par le bras l’homme à la canne et il veille à ce que la main tremblante agrippe le pupitre, mais n’aurait-il pas pu disposer plus heureusement les fleurs ? Pourrait-il cesser de consulter sa montre ? N’en aura-t-il jamais fini avec ses formulations aussi spécieuses qu’absurdes – « je vous invite à pouvoir vous approcher » ? En ce lieu, pouvoir est une option restreinte. Quoique, de ci de là, des tombes éventrées bâillent aux corneilles, des arbres aux racines puissantes s’échappent d’entre deux stèles, des cendres sont moulinées sur le gazon, des paroles définitives sèment l’espoir... « Merci pour les frites ! » est-il inscrit au marqueur sur une patate.
Nous sommes bien vivants, c’est un bonheur. On se raconte des souvenirs de vacances, les projets qui nous attendent. On baguenaude vers une tranche de saucisson. Puis il n’y a plus de « on » qui tienne, et pourtant c’est le même jour, la même chemise noire. C’est l’amour. Il faudrait tout en retenir, ou peut-être pas. (Faut-il absolument tout écrire afin de vivre plus profond ?) Cette rue des cascades ruisselle de canicule plus loin qu’un souvenir. Cette église de Ménilmontant n’a jamais été aussi imposante dans le rougeoiement d’un crépuscule. Ces gin-tonics sont ridiculement à l’étroit dans leurs verres à faux socle. Voilà pour le contexte qui n’est rien à côté de ce qui s’échange. Parler de cœurs ? De peau si proche, de chevelure, de regards, de sourires ? De mots et de silences ? Du mulot qui pointe son museau sur une autre pelouse, tout près des orteils d’une Anglaise plongée dans sa tablette, et des limaces en procession ? De l’autobus qui apparaît au son de la flûte pour nous garder d’un baiser ?

lundi 27 août 2018

27 août


Ceci dit, il y a des conditions. Pas question d’aller faire son marché et de revenir avec un morceau de chair consentante – en mesure de monter les escaliers hors d’un cabas. La jeune femme – car la définir ainsi est faire preuve d’une élémentaire charité – prend appui sur la rampe, le jeune homme – restons dans les clichés indistincts – la suit deux marches plus bas avec déjà la tentation de poser sa main sur l’arrière d’une cuisse. Potelée, faut-il préciser ? Est-ce pertinent ? Vaudrait-il mieux parler de critères plutôt que de conditions ? La jeune femme rit bruyamment et à tout propos – nul besoin d’entendre les propos. Pas question de faire l’amour avec une femme qui prendrait cela à la rigolade, qui serait capable de simuler son plaisir sans même en avoir conscience. Un minimum de qualité dans le rire est requis. Un minimum de relation – et ce minimum ne saurait être le point de jonction entre deux corps, produirait-il un son fessu. Binh-Dû ne voit pas non plus l’intérêt de comprimer son sexe dans un emballage en latex – peut-être toujours son prisme végétarien. Le rien lui semble plus plein que le mieux que rien. Le moins que rien lui semble obtempération résignée, tandis que le rien ouvre à l’inventivité. Pas question non plus de composer avec une divergence fondamentale d’appréciations littéraires ? Telle la transposition d’une même réticence, ne pas aimer lire est préférable à lire de mauvais livres. Binh-Dû réfléchit à tout cela, fort de ses goûts indiscutables et de sa solitude ; son roman du moment l’attend, quelques dizaines de pages avant de s’endormir king size.

dimanche 26 août 2018

26 août


Depuis son lit quand il s’y adosse Binh-Dû peut voir une tranche de rue, peu passante, très peu roulante. Un large pan de mur quasiment aveugle. Un pavillon plus éloigné doté de deux fenêtres à sa hauteur par lesquelles il surprend parfois une adolescente répétant des chorégraphies de boîte de nuit. Aucun réfugié démuni dans l’angle de vue.

 Quand les corbeaux croassent aux petites heures du jour, c’est une occasion rêvée de s’exercer à l’empathie. Plutôt que de fermer le double-vitrage, Binh-Dû décrispe son visage (la force des criaillements éraillés lui a plissé le front) et se met en état de réceptivité. Il essaie de ne plus penser à ce qu’il ferait s’il avait une carabine entre les mains.

 Avec son voisin c’est une autre paire de manches. L’organe vocal du voisin offre non moins de puissance mais un plus vaste registre de possibilités, incluant le chant sous la douche, le rire au téléphone, sans même qu’il soit nécessaire de mentionner la capacité d’activer tel ou tel engin sonore à faire trembler les murs. Binh-Dû s’efforce d’aimer son prochain.

samedi 25 août 2018

25 août

La nuit commence sans qu’on y prenne garde et finit étonnamment tôt. Bien avant que le jour de la veille soit arrivé à terme. À quoi cela rime-t-il ? Binh-Dû n’est pas à l’abri du besoin de se rassurer au souvenir de ses plus jeunes années, quand il n’y avait guère de limites et aucun sens à les observer. Juste une petite dépression du côté du cœur. Au matin, les tourterelles roucoulent comme si elles vivaient en bord de mer, il n’aurait pas cru. Les corbeaux aussi sont de la partie – mais peut-être est-il prématuré d’en parler.
Le jour d’avant il a beaucoup plu, si fort que la terre est restée détrempée un moment. Les odeurs flottaient dans l’air, à hauteur d’homme. Le long du talus du chemin de fer. Sur le petit sentier de la promenade arborée. Dans le parc, où les samares des frênes jonchent la pelouse. Binh-Dû voudrait que certaines connaissent un avenir enfoui, et la pelouse régresserait au profit d’une nouvelle génération plus digne que ne le sont les mutants humains à oreillette. Un jour proche, les spermatozoïdes se compteront à la dizaine.

vendredi 24 août 2018

24 août

Le motif est dans le tapis. Il n’est pas ailleurs. On le distingue difficilement au début, on ne pense même pas à l’y chercher. On voit sans voir, on foule aux pieds, on se contente de la sensation agréable de la laine contre les plantes. Est-ce végétal ? Est-on l’animal ? Il faut se rapprocher pour mieux percevoir, il faudrait rapetisser à l’âge enfantin, tomber sur les genoux. Redevenir passionné du moindre rien, aussi l’ébréchure dans le parquet, en grattant un peu chaque jour on finirait par percer un trou dans le plafond du voisin. Ou au contraire prendre de la distance, de la hauteur, se cogner la tête à son propre plafond. Alors tout apparaîtrait d’évidence.
Ou encore il suffit d’attendre, comme devant une eau remuée, attendre que ça se dépose. Le motif n’est pas dans l’œil du regardeur, quoique celui-ci s’en fustige. Quoique l’orgueil nous susurre, dans l’embarras de ses déguisements. La passion démiurgique est elle-même un motif, fort serviable, une raison incitatrice, de là à la prendre pour parole d’évangile... Non, ce qui s’est dessiné nous regarde davantage que nous ne l’avons tracé, et la seule attitude raisonnable qu’il reste à choisir consiste à l’intégrer dans la file continue de nos discernements. Ainsi soliloque Binh-Dû derrière l’écran de ses paupières.

jeudi 23 août 2018

23 août

Bien entendu, il y a pire. Des gens qui ont fui la guerre  et dont l’accueil en pays soi-disant ami se règle à coups de matraque et jets de gaz toxique. Et il y a pire encore, il y a toujours pire. Binh-Dû est bien chanceux d’avoir trouvé refuge dans un corps aussi peu violenté. Et de ne pâtir que d’un registre limité de phobies relationnelles.
Certes il se méfie de son empathie – jusqu’où risquerait-elle de le mener ? Il garde en lisière la mémoire de l’exclusion, de la honte, du désespoir, du froid et de la crasse, de la soif et de la maladie. Il ne sait pas s’il pourrait supporter à nouveau les douleurs passées. Il sait que la menace est réelle de tout perdre hors sa vulnérabilité.
Sans doute la foi demeurera. (Mais « sans doute » est un tel déni du doute...) Dans une bibliothèque publique un homme en perdition se raccroche à son petit pouvoir de nuisance, tentant de sauvegarder son honneur. L’enfant était moqué, le traumatisme perdure. Il faudrait mourir à cela. Ou poursuivre l’infinie collecte d’échappatoires.

mercredi 22 août 2018

22 août

Quand on lui vante (pour le lui vendre) un produit culturel divertissant, un « feel-good » ceci ou cela, Binh-Dû  se prend de tendresse à l’égard de ses traumatismes persistants. « Ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort », t’as qu’à croire. Binh-Dû est avide d’expériences mais pas au point d’aller se foutre dans des situations grotesques et plus ou moins dangereuses pour le plaisir du frisson et des récits qu’il en ferait ensuite. L’été bat encore son plein, il y a tout un tas de conneries à faire. On peut même rester sur le bord de la plage et espérer une catastrophe bénie.
Il y a l’embarras du choix. Encore davantage si l’on considère comme sujets de discussions excitées, passionnées, les impondérables qui accablent nos proches. Si l’on se met à la recherche de la bonne parole. Si l’on peut se faire son roman ou son film à domicile. Binh-Dû trouve au contraire un certain réconfort à se souvenir que son corps a eu peur, et qu’il ne s’en est pas tout à fait remis. Il est des reculs qui ne trompent pas, ou du moins qui quémandent une explication. « Je sens une petite dépression là, vous avez subi un choc côté gauche ? » induit l’ostéopathe.

mardi 21 août 2018

21 août


Un nouveau jour se lève pour les vivants, mais les morts en restent à celui de la veille. Plus pour eux, ce ciel voilé, la menace d’un orage, ils s’en fichent pas mal de savoir s’il va éclater ou non. Ils n’en ont pas même connaissance. Le dernier jour est celui de la dernière référence, à compter de laquelle on peut commencer à faire à rebours le chemin parcouru. Comme une récapitulation, quelque chose d’aussi paisible qu’une respiration dans le lit juste avant l’endormissement, sauf qu’il n’y a plus de volonté pour inviter l’air dans les poumons, bientôt il n’y aura plus de poumons, plus de corps. Mais la présence dans l’air perdurera autour des vivants, ils nomment cela souvenir. Ils regardent un souffle de vent agiter les branches du cerisier, ils éprouvent un instant le privilège d’en être témoin, car il s’agit bien d’un événement digne d’une supplique et d’un remerciement. Mais tout est déjà vécu de ce qui reste à vivre, de même que notre mort – à nous dont les poumons s’emplissent et se désenflent et s’emplissent à nouveau – est un souvenir à retrouver. Binh-Dû parcourt dans les deux sens, à son gré, le chemin de sa vie entière, comme on feuillette un livre aimé. C’est son livre de chevet, augmenté d’annotations au crayon à papier dans les marges, un jour il le rangera dans la bibliothèque.

lundi 20 août 2018

20 août


Il s’agirait d’être moins déprimant. Voir la vie du bon côté, le meilleur de la médaille. (Pile, face, ce n’est pas si évident.) Chausser les lunettes teintées de rose (et ne pas s’en trouver renversé d’écœurement). Faire tourner ce qui reste dans le verre avec un contentement d’initié. Chasser les oiseaux du malheur qui auraient l’idée saugrenue de bâtir leur nid sur notre tête. Rigoler un peu, que diable ! Tout ce cirque est-il si tragique ? Après la pluie le beau temps, sous les nuages le ciel bleu et l’hiver venu on regrettera l’été trop chaud.
Binh-Dû fait de son mieux, mais comment ne pas voir répétition quand il y a répétition ? Certes ce ne sont pas les mêmes protagonistes, l’époque est différente, aucune relation n’est identique à une autre. Mais certes il y eut amour puis prise de distance puis retour d’amour puis deuxième éloignement (ne pas dire « second »). Et lassitude à constater le modèle. C’est l’heure où les murs blancs réfléchissent la lumière extérieure et où Binh-Dû choisit de fermer les rideaux plutôt que de s’en aller promener. Demain sera un autre jour.

dimanche 19 août 2018

19 août

Que signifie un ouvrier du bâtiment à qui l’on dit bonjour alors qu’il apparaît dans l’encadrement de la fenêtre, voûté et ahanant sous le poids d’un escabeau porté cahin-caha en haut de l’escalier extérieur, et qui passe sans même répondre d’un grognement ou d’un signe de tête ? Il a l’air de penser pis que pendre de ce qu’un bref coup d’œil lui a permis d’apercevoir chez vous, de vous-même qui le regardiez au travail, mais peut-être n’a-t-il pas entendu votre salut, peut-être ne vous a-t-il pas vu, aveuglé par l’effort, peut-être n’a-t-il pas pu hocher la tête, le cou tendu pour résister au poids de sa charge, peut-être a-t-il grogné un bonjour qui s’est confondu avec son ahanement ? Trois heures plus tard il range ses outils dans sa camionnette quand vous descendez de votre vélo, en sueur et à bout de souffle, vous grimacez un sourire quand il vous reconnaît derrière vos lunettes noires, et là encore il ne répond pas, qu’est-ce que cela signifie ? N’aime-t-il pas les cyclistes, êtes-vous si essoufflé que votre sourire ressemble à un rictus hostile ? Ou décidément, les remplacements de tuyauterie dans les salles de bain exiguës sont une tannée, surtout quand il faut en prime bricoler tout un nouveau système de fixation et qu’on est déjà en retard sur le planning ? Est-il toujours aussi antipathique ? Méritez-vous son dédain ? Était-il objectivement lourd, cet escabeau ? Y a-t-il quoi que ce soit d’objectif, hors la fuite sous l’évier du voisin ?

samedi 18 août 2018

18 août


Les faibles précipitations annoncées se révèlent franche dégringolade, dans son rapport au ciel Binh-Dû sait depuis longtemps que les attentes ont pour principal intérêt d’être contrariées ; et la contrariété elle-même se mue en amusement. Il y a de la sagesse à regarder tomber la pluie sous un marronnier et les joggers maculer de boue leurs mollets. Un escargot vénérable semble lui-même vouloir trouver abri entre les jambes de l’homme planté sous le marronnier. Rien ne presse. On profite d’avoir été surpris.
On remercie ceux qui prétendent savoir ce dont ils n’ont pourtant qu’une connaissance imprécise. Ceux qu'il ne faut pas croire, ou alors pour la simple curiosité de voir où mènera le détour. Au bout d’un certain temps le désir revient dans le sexe, juste en-dessous de l’abdomen. Comme une circonvolution programmée, qui fait de chacun un homme, un chat, une fougère. Le cœur s’émeut à contempler les nervures des feuilles, leur irréfléchie générosité. Comme en pleine nuit, tendre son visage à l’averse et faire un vœu.