jeudi 21 juin 2018

21 juin


[Binh-Dû s’est fait remarquer toute une saison. Il est un peu las de son nom. Voyons si l’on peut s’en passer.]

                Un, les cumulus qui s’élèvent à la verticale dans le ciel, derrière la crête des montagnes. D’une blancheur immaculée, identique à celle des plaques de neige accrochées aux parois. Puis se délitent. Deux, les gouttes de pluie en soirée, qui soulèvent des cratères sur le chemin de sable, tant elles sont grosses ; tant elles tombent de haut. Trois, le moineau qui vient s’agripper au rebord de la vitre fermée côté passager. Pour un peu il toquerait du bec un message énigmatique.
                Aux pylônes des télésièges offensant le regard succéda une croix plus ancienne, tout autant superflue. Mais à son pied on ne la voit plus. Un chien patou tint à gueuler haut son hostilité, je ne vais pas les bouffer, tes moutons ! Fut-il rétorqué. La pluie a attendu un moment de tranquillité sous l’abri d’un chalet pour s’abattre, le soleil brillait, cela a duré. Puis le moineau.
                (Mais la pluie n’est pas si mémorable, reléguée aux lisières, deux aurait été le torrent traversé, si froid que les pieds d’une certaine façon sont encore dans le fond, parmi les cailloux plats.)

mercredi 20 juin 2018

20 juin

Un, le parfum du jasmin. Qui atténue la canicule à venir. Deux, le goût du pain. Nous sommes sauvés. Trois, une douche en douce.
Dans les montagnes il fait seulement chaud. Alors qu’en plaine on meurt.
La forêt escarpée incite à renoncer mais la vieillesse ne sera jamais d’actualité. Quand il était petit, Binh-Dû se persuadait qu’il ne mourrait jamais, quand il sera très âgé il découvrira qu’il avait eu raison. Il se trompait juste quant à la forme que prendrait son immortalité.
Pas âme qui vive au refuge de la cascade, mais une paire de tongs sur le seuil, des habits à sécher sur une corde tendue.
Peut-être vaudrait-il mieux mourir en compagnie que survivre seul.
Délivrer un ultime regard encourageant, dans des yeux apeurés, voilà qui serait sympathique. Beaucoup plus bas, là où la cascade s'est horizontalisée et ne laisse plus entendre qu'un murmure, Binh-Dû se couche près d'un bâtiment à ciel ouvert qui hébergera des poneys.

mardi 19 juin 2018

19 juin


Ah oui, ils se lèvent tard. En plus ils vont au cinéma. Une vieille dame robinsonne sur la plage d’une station balnéaire l’hiver, et ne s’en trouve pas plus mal, dès lors qu’un chien lui renvoie son regard et qu’elle parvient à ordonner le peu de souvenirs qui lui restent. Dans la rue, un couple d’amis surgit, leur offre des cerises. La main de la femme, gardée tendue, tenant la barquette, paraît à Binh-Dû d’une générosité inouïe. Au supermarché, des courses sont effectuées sans rien voler, saumon, avocats. Les avocats se révèlent pourris mais la salade de la veille est fraîche encore. Les mots dépixellisés libèrent des ellipses.
Ils sont en retard. Ils rejoignent les autres à un mini-concert. Puis ils se séparent, Binh-Dû et son amie. Il y a de gros morceaux de bœuf sur le barbec'. Une assiette pour lui puisqu’il est là, ça se passe comme ça. De nouveaux prénoms, aussi des courgettes du jardin. Binh-Dû fait une dernière blague, il part à la cantonade. Depuis le pont routier on les distingue encore, la grande table au bord du fleuve. C’est l’heure des éphémères. Plus nombreux sur la route qu’il n’y a d’êtres humains sur la planète. Hécatombe sur le parebrise, Binh-Dû s’arrête, pisse sur le parterre d’un monument à la guerre. Les étoiles veillent.

lundi 18 juin 2018

18 juin


On a beau dormir sur un matelas à mémoire de forme, on ne s’en souvient pas mieux de ses rêves. Binh-Dû s’en va au lac avec cinq amis dont quatre qu’il ne connaît pas. Trois garçons et trois filles, zéro couple, c’est facile. Au lac on se baigne et on crache des noyaux de cerise le plus loin possible. Binh-Dû juge l’eau trop jaune, le soleil pas assez chaud, et son nouveau ventre disgracieux, alors c’est tout juste s’il retire ses chaussures. L’une des filles reste sur la berge elle aussi, sans que personne n’y cherche motif. Elle se tait quand les autres parlent, de choses et d’autres. Sauf à un moment vers la fin ; Binh-Dû essaie de tendre l’oreille mais il est lui-même en pleine conversation avec l’un des garçons. Au garçon, Binh-Dû déclare : « L’attention sincère que tu portes aux autres, elle se voit, c’est de la pacification préventive ». Quoique cela témoigne, il y a des éclats de rire qui se perdent. Le soir, Binh-Dû et son amie se souviennent qu’il leur reste du travail à accomplir, c’est même la raison de sa venue ici. La bougie colle son fond de mèche à la table. C’était comme un dimanche à la campagne. Il est quatre heures du matin.

dimanche 17 juin 2018

17 juin

Binh-Dû n’obtempéra pas à la sonnerie matinale du réveil.
Il s’accorda une heure de sommeil supplémentaire.
Il avertit son amie qu’il arriverait vers treize heures plutôt qu’à midi comme prévu. Super, cela me laissera le temps de ranger un peu, lui répondit-elle. Binh-Dû se sentit dès lors en avance et alla consulter ses mails sur l’ordi.
Il prit du retard, ce faisant.
Et puis il ne trouvait plus son bermuda kaki.
À mi-chemin, il dut prévenir son amie que, la distance étant ce qu’elle était et non ce qu’il s’était approximativement imaginé, il arriverait à quatorze heures. Super, répondit-elle, comme ça je pourrai aussi prendre une douche.
Il arriva à quinze heures. Elle avait faim, lui aussi. Super ! se dirent-ils.
Il pensa qu'il avait de la chance d'avoir des amis exempts de tout reproche.

samedi 16 juin 2018

16 juin

Ayant tenté de se coucher suffisamment tôt pour dormir son content, Binh-Dû se réveilla avant midi et avant que l’alarme ne sonne, il prit un petit-déjeuner. Rallumant son téléphone portable, il y trouva un texto de l’amie supposée l’attendre dans la soirée, qui lui demandait s’il ne pourrait pas plutôt arriver le lendemain. Il en ressentit un fort soulagement, comme si un sursis lui était accordé. Comme si quitter son confort ordonné était une effroyable prise de risque. Comme si s’en aller vivre c’était mourir.
Il eut donc beaucoup de temps pour vivre lentement, et passa une bonne après-midi. Puis il commença à prendre du retard sur son nouveau planning qui prévoyait qu’il se couchât tôt, et qu’ainsi il pût dormir suffisamment avant de se lever de bonne heure le lendemain. Comme la vie est compliquée, méditait-il, allongé bien parallèle dans son lit, attendant le sommeil. Las, et pourtant il ne lui restait plus rien d’autre à faire pour se mettre en avance. Peut-être se tourner sur le côté et compter ses vertèbres ?

vendredi 15 juin 2018

15 juin


Est-il correct de transpirer autant ? s’inquiète Binh-Dû, bien que les gens autour de lui ne paraissent pas s’en offusquer. Ils sont plongés dans leur monde intérieur, dénué d’odeurs. Binh-Dû aimerait bien faire comme eux, mais son métabolisme puissant souhaite s’exprimer. Eh, oh, j’existe ! Je suis biologique ! J’ingère, j’exsude, je fais mon beurre, j’huile mes mécanismes organiques, de moi émanent des phéromones pour qui voudrait les capter au passage. Mon coefficient de séduction déborde la politesse du quant-à-soi, ça te dirait de co-métaboliser ?
Son ex-amoureuse amie lui dit quelque chose qu’il interprète à la sauce rilkienne, Binh-Dû serait terriblement séduisant. Une constatation souhaitée et appelée de toute la force de son angélisme (celui de Binh-Dû), qui rejoignait à merveille le charme exhalé (celui de l’amie). Il serait également terriblement attachant, et là bizarrement Binh-Dû voit apparaître une vieille poêle dans laquelle ne plus ambitionner de réussir une omelette, quelque quantité de beurre qu’on y mette à fondre. Mais séduisant, pourquoi pas ? Les doigts glissent sur la peau.

jeudi 14 juin 2018

14 juin

Binh-Dû lutte contre les moustiques, les mauvais rêves, la chaleur, des douleurs imaginaires. Il ne comprend pas que des gens puissent faire vrombir des machines dès le matin. Ils n’ont pas d’oreilles ? Il ne comprend pas grand-chose de ce que la plupart des gens admettent comme acquis, normal, correct. Il aimerait pratiquer l’insolence mais cela ne lui vient pas, ou alors sous forme de rage sourde. L’insolence tue est-elle encore de l’insolence, la résistance passive est-elle un acte convaincant ? Binh-Dû se tient sur le départ, dans un entre-deux instable. Il se souvient d’attentes où il fut plus déterminé. Il se souvient d’autres fois où tout ce qu’il apprenait était une redécouverte, et même il souriait à l’idée qu’il allait l’oublier une fois de plus. L’amour non vécu est-il encore de l’amour ? L’amour non vécu est quelque chose qui passe, telle une saison maudite, à la fin l’on pleure des larmes amères (selon l’expression). Mais personne n’entend. Si Binh-Dû savait se faire entendre, alors il n’aurait pas besoin de dire avec tant de détours. Demain il bouclera son sac, et ce sera comme une protestation induite.

mercredi 13 juin 2018

13 juin


Le loup de compagnie a le ventre ouvert, il se meurt. Couché auprès de son maître maléfique, lequel devrait payer pour les crimes perpétrés et ceux occasionnés en retour. Binh-Dû s’approche, l’arme à la main. La rage au cœur. Tu ne pourras le tuer de la sorte, dit une voix. Binh-Dû avance encore, ouvre les bras et commence à se dissoudre en un sourire d’indulgence absolue ; son maître se dissout à sa suite mais en grimaçant, se tordant de souffrance. Ne reste plus qu’un amas de fourrure et de viscères dans le caniveau, le réverbère éclaire mal. Pour la cinq-cent-soixante-quinzième fois Binh-Dû traverse la cité dont les barres d’immeubles prédisposent à l’effacement. Un enfant sur son skate lui dit bonjour, puis une grosse dame assise sur un banc, aux deux il répond d’un sourire. Il ressemble un peu au jeune homme échevelé floqué sur son tee-shirt, qui lui-même a des airs de Méduse. Parfois on ne sait plus si l’illusion recouvre un monde (totalitaire) cartographié par des drones-lézards, ou un autre monde totalitaire en voie de contamination post-organique, ou le monde totalitaire où l’on marche et l’on rêve.

mardi 12 juin 2018

12 juin

Ailleurs c’est demain, et aujourd’hui pourrait être un moment d’insolence. L’insolence est une réponse, rumine Binh-Dû qui n’a pas articulé un son depuis trois jours. D’ailleurs, pourquoi ne pas mugir ? Être la vache qui cherche à attraper sa queue. Écraser une mouche en tombant sur le cul. Dans la boue déduire une direction marquée par l’empreinte de sabots. Partir à l’aventure sans savoir si les traces sont celles d’une autre vache ou bien les siennes, car on ne se souvient pas de tout, il se pourrait que Binh-Dû reprenne constamment la même quête.
             L’insolence, donc, sur le dos d’une vache. L’insolence est le doigt pointé du soleil. C’est plonger dans la saturation des couleurs, ne plus craindre de se faire tanner le cuir, que toujours brille l’œil humide d’une intensité aux infinis chromatismes, et toujours suive le rire, tant on n’est pas sur Terre pour se lamenter de devoir la quitter. Un amour offert ne se refuse pas, se souvient Binh-Dû, sous le petit pont coule la rivière où fut confiée une promesse. Dans l’eau glacée enfoncer le pied qui émergera guéri, par la réitération des miracles.

lundi 11 juin 2018

11 juin

Alors qu’il emprunte pour la trois millième fois de sa vie la rue de l’égalité, non loin de chez lui, qui descend en pente douce vers le boulevard, avec à droite les locaux d’une agence de publicité et à gauche des pavillons remplis de chiens, de vieux et de petits-enfants qui viennent le week-end s’asseoir sur la balançoire du jardin, Binh-Dû est assailli par la pensée que tout ce quotidien monotone, bien ordonné, égal en toutes choses, n’a d’autre fonction que de contenir la panique. Du moins la sienne, qui menace, tel un rendez-vous solitaire face à la télévision.
« Quelle journée magnifique, cette fois c’est vraiment l’été », s’extasie à l’attention d’une voisine une femme entre deux âges, venue probablement insuffler un peu de dynamisme à ses retraités de parents. Suffit-il de dire pour que soit ? Pour que se restaure l’optimisme des jours prochains ? Binh-Dû devrait en prendre de la graine au lieu d’identifier sous ces mots un sentiment de terreur. Nier la peur relève de la politesse, si l’on veut, il serait peut-être temps de quitter cette ville. Ailleurs, peut-être, le soleil brillerait d’une illusion moins déchirante.

dimanche 10 juin 2018

10 juin

Dès qu’il y a gare il y a métaphore, médite Binh-Dû sur le quai. Personne n’est tombé sur la voie, qu’on se rassure. Nulle bombe n’a explosé. Il ne s’est presque rien passé, d’ailleurs il ne reste plus que Binh-Dû, les bras ballants, qui regarde l’affichage annonçant le prochain tramway dans neuf minutes.
Il est le premier maintenant. Il peut se diriger lentement vers le bout du quai, comme ça il n’aura plus qu’à faire un pas devant lui pour entrer dans la rame par la porte même où il en sortira, arrivé à destination, juste en face de la sortie. Tout bien ordonné. Les choses telles qu’elles doivent l’être.
Si le tramway précédent et lui sont arrivés simultanément, cela semblait de bon augure. Il a remonté à contre-courant le flot des passagers – pour gagner du temps. Il a voulu entrer dans la rame au dernier moment, la porte était « réservée à la descente ». La porte suivante l’était aussi et ne s’est pas ouverte.
Le tramway est parti sans lui. Les amoureuses de Binh-Dû ont tendance à le laisser sur le quai. Lui-même en demande trop, ou tarde à se décider. Un certain sens tragique consiste à idéaliser la suspension du temps, paniquer à la pensée d'une seule minute perdue. Et accomplir in fine un destin contraire.

samedi 9 juin 2018

9 mai

Ce n’est pas la joie, croit constater Binh-Dû, tant se lever ce matin lui fut un effort. L’assertion est prophétique, elle ne s’en impose pas moins. Quelques lunes plus tôt il se riait de la distinction nulle entre se croire amoureux et l’être. Maintenant, que va-t-il faire ? Glisser du sentiment de la vieillesse à celui du désespoir ? Se souvenir douloureusement des temps bénis, cela se passait ici et cela se passait là, et cela n’a plus lieu de se passer désormais ? Mais qui voudrait le suivre au fil de ces considérations méandreuses...
           Quelqu’un dans un an lui dira J’étais là. Tandis que tu te lamentais j’étais tout proche et je n’attendais qu’un appel de toi. Peut-être n’attendais-je pas avec une telle intensité, mais j’aurais répondu. Quelqu’un mais qui ? Binh-Dû fait un tour d’horizon comme on se retourne dans son lit, il n’aperçoit personne. Quelqu’un dans un an lui dira Je n’étais pas encore là mais sur le point d’apparaître, n’en avais-tu pas le pressentiment ? Le soir venu Binh-Dû ferme les yeux, il entend mieux. Il ronfle.

vendredi 8 juin 2018

8 juin


C’est jour de fête. La plus danseuse des amies de Binh-Dû, en jeune épousée s’avance cachée derrière un bouquet de roses blanches, et s’autorise à l’abri des regards une dernière exultation d’enfance avant de rejoindre la noce. Puis lui aussi quitte la grange et retrouve à l’une des tables dressées sur la pelouse son amoureuse d’il y a cent douze jours. Quatre lunes plus tôt exactement ils se voyaient pour la dernière fois avant ce jour, sans le savoir, le compteur est remis à zéro mais tout a changé d’une certaine façon (et non d’une autre), est-ce que cela suffira ? Est-ce que cela sera satisfaisant ? Peut-on s’étreindre à la fin devant une station de métro puis se séparer en souriant sans qu’un baiser ne soit échangé ? Tout en s’enfonçant dans la forêt, Binh-Dû médite sur le mieux que rien, les prostituées dans leur caravane ne dérangent pas sa promenade.
De retour à la prairie où plus rien ne s’impose. Dans cent douze jours, qui sait où les convives se seront dispersés, combien auront quitté le pays, emménagé dans un nouveau lieu, commencé une nouvelle vie. Il en faut peu pour se représenter telle ou telle décision de couple comme un sceau de mariage, Binh-Dû a toujours détesté les engagements qui l’excluent. Il a rarement le cœur à lancer du riz. La question du désir semble donc close, quant à celle de l’altruisme, elle ne s’est tout bonnement pas posée lors de leurs retrouvailles, à moins que son amie et lui ne l’aient résolue en la passant sous silence. Faisant comme si le désir n’était pas désespérant, par finalité. Il faudrait donc continuer à marcher côte à côte jusqu’à ce que la route bifurque, accompagner l’extinction des signes, et que Binh-Dû reparte s’investir ailleurs en bon homo economicus ?
Il y a trois attitudes possibles face aux extraterrestres, préfère-t-il théoriser : la première consiste à se croire l’un deux, échoué sur la Terre ; la deuxième réfute ce sentiment d’appartenance exilée ; la troisième identifie chez nombre de contemporains le gêne extraterrestre envahisseur. Dans le premier cas on est animé des meilleures intentions, on est gentil, on se sent terriblement seul. Le deuxième cas requiert beaucoup d’espérance ; c’est une consolation dispensée par un être humain certifié, envers qui éprouver de la gratitude. Dans le troisième cas nous avons besoin d’alliés car la guerre est en cours et nous résistons avec peine. L’ex-amoureuse de Binh-Dû joindra peut-être une cellule de lutte autonome. Binh-Dû quant à lui reprendra son bâton de samouraï. Puisant son courage dans l’orgueil anticipé de ses propres funérailles.

jeudi 7 juin 2018

7 juin

Rester altruiste ou engager à plein son désir. Tel est le dilemme qui attend Binh-Dû de l’autre côté de la nuit. Avant cela, une nonagénaire en regain déclare son amour à un eurasien qui pourrait être son petit-fils. Ou le frère de Binh-Dû, est-ce sa faute si la vieillesse ne cesse de se rappeler à lui ces jours-ci ? La vieille dame a de sévères pertes de mémoire, ses yeux brillent comme à quinze ans et son sourire contient un peu de l’abandon passionné auquel elle se livrait du temps où les hommes s’évertuaient à la séduire. Le frère de Binh-Dû est troublé, il n’imaginait pas que son charme pût être si puissant. Personne ne concevrait qu’il engage son désir, et pourtant il y a sollicitation. Pourtant il prête déjà son bras, sa main, il laisse caresser sa joue. Binh-Dû tire certainement avantage de son altruisme, ne serait-ce qu’un allègement de responsabilité envers lui-même, qu’il noie dans l’attention aux autres. Et la dispense de décider ce qu’il ressent, conséquences incluses. Il ne cessera jamais d’éprouver les sentiments d’un enfant de quinze ans ou d’un vieillard de quatre-vingt-quinze. Il cessera peut-être un jour d’être si raisonnable, et on lui en saura gré. Ou il périclitera sans dommage apparent.

(merci à Valeria Bruni Tedeschi)

mercredi 6 juin 2018

6 juin

D’abord, Binh-Dû peste contre la décision prise de fermer le parc en raison d’une alerte météorologique. Il exècre cette logique d’alerte qui envahit insidieusement le quotidien. Si éloignée de la vivacité du moment présent. Si petitement sécurisante. Certes, le vent souffle un peu fort, et alors ? N’a-t-on plus le droit de risquer de se prendre une branche morte sur la tête ?
Ensuite, il s’essaie à la plaisanterie avec une hôtesse d’accueil (quelle vulgarité dans ces appellations marketing...). Il suggère qu’on lui rembourse ses tubes de dentifrices sans en retrancher la promotion de deux pour le prix d’un. Il se fait pitié. Devant le stand des légumes, il informe un couple que les avocats bios sont moins chers que les pas bios. Mais qu’est-ce qui lui arrive ? Lui revient en mémoire qu’à la poste, il a perdu deux minutes à négocier avec un automate borné le rapport poids/euros d’un paquet à timbrer.
Il est devenu vieux, c'est ça ? Et avare, par-dessus le marché ? Ou bien a-t-il toujours été vieux et avare ? Et acariâtre aussi, croyant que c'était de la rébellion ? Ou bien est-ce seulement la peur de vieillir qui l'amène à s'inquiéter si souvent de son âge ? Il accélère le pas, face au vent. Alerte au fâcheux, à l'ennuyeux ! Qu'un pot de fleurs tombe et le réveille !

mardi 5 juin 2018

5 juin


Il y a des lettres que Binh-Dû a raison de méditer longtemps pour en définitive ne pas les envoyer. Le problème est qu’il ne sait jamais lesquelles. C’est-à-dire qu’il s’en doute, sur le moment cela ressort de l’intuition. Mais même ce doute intuitif est sujet au doute, puisque le moment est composé de moments. Par exemple, le moment de l’écriture est exempt de repentir (par exemple et par définition tant ce présent-là est compact). En revanche le moment du remuement ensommeillé (la première nuit qui porte conseil) imagine déjà des alternatives à ce qui n’est pas encore un souvenir fiable – est-ce bien cela qu’il a écrit et qui ne convient pas, mais alors pas du tout ? Puis il y a le moment de la relecture qui est toujours une expérience d’étrangéité – quelqu’un a écrit ceci qui convient ou ne convient pas. S’initie alors le cycle des réécritures, une succession de moments cumulatifs, progressifs, parfois récessifs, tous similaires dans la forme et par le sentiment de relative absurdité qui les accompagne. Porté à l’extrême, Binh-Dû parvient, au terme d’une noria de rendez-vous avec lui-même, à un texte qui, s’il était envoyé à sa destinatrice, produirait dans le pire des cas un effet dramatique et piteux et dans le meilleur une faille d’entendement. (Ou bien non ? Ce serait l’amour reconnu, maintes fois esquivé ?) Le moment de l’envoi s’arrache par orgueil au conditionnel, Binh-Dû s’est par le passé donné des gifles.
Reprenons, quelle était l’idée, à l’origine ? Binh-Dû cherche, il doit fouir parmi ses phrases. Ça ne ressort pas, ça reste caché. Il gagnerait du temps à téléphoner.

lundi 4 juin 2018

4 juin

Cette jeune acrobate, on en tomberait instantanément amoureux, non seulement parce qu’elle est acrobate mais pour ce moment où elle se tient immobile sur le devant de la scène et laisse sur son visage les émotions monter. Ce moment où toute une palette d’intimité se dessine et s’expose, confraternellement.
Ce n’est pourtant pas trop l’humeur de Binh-Dû – la confraternité. Mais il se souvient de cette amie suggérant qu’un bavardage misanthrope permet de dissimuler la bonté. Question de pudeur et de priorités. L’acrobate si aimable dont il pourrait être le père, il lui semble qu’il pourrait ainsi qu'un fils désirer se l’accaparer.
Comme une impulsion très naturelle, le tabou consisterait à aimer sur un pied d’égalité. Ni père ni fils, et en vertu, oui, d’une conception tendancieuse de l’amitié. Elle lui sourit, elle lui dit merci. Binh-Dû, tel un petit frère rangé des voitures et des footballeurs, lui achète un poster qu’il punaisera sur une porte de placard.

dimanche 3 juin 2018

3 juin

Binh-Dû ne se lève pas au son du réveil, il bâcle une collation minimale, rallonge son trajet de plusieurs kilomètres et de longues minutes – faute de l’avoir correctement étudié au préalable, il arrive donc en retard pour le spectacle de rue qu’il aurait aimé voir, se rabat sur un attroupement, les gens rient, à vue de nez un comédien travesti parodie Céline Dion, la pluie se met à tomber, l’amie que Binh-Dû devait retrouver est introuvable, ne répond plus au téléphone, le ciel reste obstinément gris pluvieux, tous les spectacles sont annulés, Binh-Dû se perd puis doit se rendre à l’évidence : on lui a volé sa voiture.
Binh-Dû se réveille quand son corps lui en donne le signal, il invente sur le pouce un plat de restes, dans sa voiture les heureux embranchements de l’autoradio font passer ses inspirations erronées, le spectacle manqué sera rejoué demain – au moins ce mauvais clown fait rire les enfants –, puisqu’il pleut Binh-Dû se réfugie dans un supermarché où il espère trouver une boîte de haricots verts, au tournant d’une allée il tombe nez à nez sur son amie en panne de batterie entrée acheter des collants, ils se racontent leurs vies dans une brasserie, la voiture attend là où Binh-Dû ne se souvient plus de l’avoir garée.

samedi 2 juin 2018

2 juin


Mais tout va bien, répondent les quatre mésanges jaunes qui à l’aube s’ébattent dans la gouttière. Le ciel à cette heure donne la part belle aux cirrus, comme à la tombée de la nuit, c’est étrange, raisonne Binh-Dû qui n’a guère l’habitude de traîner une insomnie jusqu’au moment où le soleil paraît derrière le toit de tuiles. S’il avait dormi et s’il buvait du thé, l’heure serait propice à l’écriture, ce dont les mésanges se fichent bien, quoique leur bec puisse induire le contraire. Ou le duvet de leur poitrine.
            Binh-Dû ronge son frein, il ne pourrait pas en dire autant de ses orteils. Dont les ongles poussent inexorablement, comment faisaient les êtres humains aux temps anciens? Se montraient-ils serviables les uns envers les autres ? Certains de ses contemporains en savent beaucoup moins que Binh-Dû sur le fonctionnement et l’histoire du monde, certains n’en sauront jamais autant. D’autres encore ont bon pied, bon œil et bonne oreille, ils ont tout compris de l’essentiel. Binh-Dû à leur cheville les contemple.

vendredi 1 juin 2018

1er juin


Mais tout de même, jusqu’où vouloir l’autonomie ? se récrie Binh-Dû au milieu d’une journée sans surprise. Il est en sécurité. Il se couche dans le même lit que celui dans lequel il s’est couché la veille, et même durant la journée il s’y installe pour travailler devant l’écran de son ordinateur portable. La moins portable des choses présentes dans sa chambre semble parfois être Binh-Dû lui-même, qui lorsqu’il n’a pas mal au pied a mal autre part. Et quand il quitte sa chambre pour l’au-dehors, le contenu de sa tête lui paraît un million de fois plus lourd qu’un ordinateur portable. L’autonomie c’est un niveau de batterie, celle de Binh-Dû s’épuise, il y a fuite, déperdition de veille, cent jours c’est mille jours en perspective, et la mort nous séparera vaincus. Dans la ville, les gens qui se côtoient parfois de très près mâchent de la nourriture gâtée, sucent du sucre, s’accrochent à ce qui insidieusement les excite et les meurtrit. Ou nous abrutit, c’est égal. Nous allons d’une drogue à une autre et ce n’est même pas de la bonne came. Ceux qu’on aime parce qu’ils éclaircissent notre atmosphère, a-t-on le droit de s’en tenir éloignés ? Faut-il se priver d’eux afin de n’en pas dépendre ? Binh-Dû range ses courses puis éparpille dans la casserole un faisceau de spaghettis.

jeudi 31 mai 2018

31 mai

Encore embrumé de sommeil Binh-Dû tâtonne son téléphone, trouve la bonne touche. Il n’a pas pris soin de regarder si un prénom s’affichait, il a toujours les yeux fermés, il entend une voix. Il ne l’a pas entendue depuis quatre-vingt-huit jours, soit quatre-vingt-sept fois un jour. La personne qui parle à son oreille, il ne l’a plus vue depuis cent-quatre jours. Cent-quatre fois un jour, et ce n’est pas fini. L’attente n’est pas finie, ni le manque, ni l’amour entre celle qu’il aime et celui qu’elle appelle, qu’elle aime à distance comme on continue à aimer le souvenir de la sensation du produit dans les veines, comme on reste à jamais alcoolique, paraît-il, quand bien même on ne reboirait plus de tout le reste de sa vie. La femme aimée se représente encore Binh-Dû comme une addiction, en un sens c’est flatteur, en un sens c’est dégradant. Binh-Dû retient l’aspect flatteur. Il approuve la recherche d’autonomie psychique. Mais jusqu’à quel point ? Si l’autonomie devient principe, si le plaisir demeure un danger, alors tout sera triste et mal fini.

Où est mon désir ? est une autre question à se poser, qui préside au premier contact du stylo dans le carnet d’une autre amie. Binh-Dû la retrouve, bon an mal an, une fois par mois, il ne tient pas le compte des jours. Il se trouve souvent confus entre les notions de désir et de plaisir, peut-être en raison d’une défaillance de sensation. Ils sont assis sur un gradin, face aux danseurs amateurs de tango, la Seine et l’Île de la Cité en arrière-plan. Leurs jambes se frôlent sans y penser, immobiles. Quelque chose se passe dans le contact, du moins pour lui, elle est en train de parler. Elle lui soumet l’idée que dire sa misanthropie et sa colère vise à guérir la frustration de les avoir tus dans l’enfance, que se niche dans ce moyen terme un plaisir réparateur. Au bout du terme il me faudrait descendre ces trois marches pour aller casser la gueule du type en tee-shirt jaune fluo, pense Binh-Dû. Son amie a plutôt une dent contre les robes à motifs. Ils sont complémentaires, souvent. Il existe un complexe rire-colère-sexualité, conclut Binh-Dû, la tristesse est hors-sujet.

mercredi 30 mai 2018

30 mai


Peut-être Binh-Dû devrait-il entamer un dialogue avec son père. Certes, l’un des deux est vraisemblablement décédé (si ce n’est toi, c’est donc ton père), mais est-ce un si grand empêchement ? Salut Papa, comment va la cavale ? Raconte-moi un peu ce qui t’est passé par la tête quand tu as raccroché le téléphone après qu’on s’est parlé pour la dernière fois ? As-tu pris une décision à ce moment-là, du type Je ne veux plus jamais avoir affaire à cet adolescent ingrat ? Tout bien réfléchi, nul besoin d’un dialogue, Binh-Dû n’a que des questions à poser et il ne croirait à aucune réponse.
Les fils sont ingrats, c’est dans leur nature. Ils ne se souviennent pas de ce qu’ils n’ont pas connu. Et ce pourquoi ils devraient éprouver un minimum de reconnaissance s’évanouit dans la confusion de leurs plus passionnantes érections. Binh-Dû boitille jusqu’au frigidaire, il ne reste plus de petit pot de compote pommes-poires. C’est comme si on lui enfonçait une épingle en plein centre de sa plante, ou une aiguille à tricoter, ou un clou de menuisier. Pile à l’emplacement où saigneront les stigmates. A l’horizontale il retourne se jeter sur son matelas, lécher sa plaie.

mardi 29 mai 2018

29 mai

Binh-Dû a non seulement mal au pied mais aux oreilles. Un jeune homme qui pourrait être son fils chante à la radio des souvenirs d’un temps jadis qui serait celui de l’innocence, des espérances, de la candeur et de la vulnérabilité blessées. Le jeune homme quand il était plus jeune encore courait les prés derrière la chevelure  légère d’une vilaine de toute beauté pour qui il aurait donné son cœur, sa mère, sa vie, mais à présent il a compris la leçon – l’amour fait la dupe. Et de gémir avec sa belle gueule et son corps en parfait état de marche. Pauvre chou. Binh-Dû a non seulement mal aux oreilles mais des aigreurs à l’estomac. Les déclamations de ces gamins aux souvenirs rancis l’agacent de plus en plus, ils pérorent comme on radote, ils s’imaginent inventer leur génération. Pour qui se prennent-ils, l’esprit de jeunesse c’était encore valable au siècle dernier quand Binh-Dû avait une vingtaine d’années, mais après lui fut le déluge, on ne les a pas prévenus ? Tiens, encore un, celui-ci écrit des romans compilés de vulgarité, d'humour dramatique et de visions creuses, Binh-Dû le hait d’emblée. Binh-Dû ne va pas bien du tout. Binh-Dû traverse une mauvaise passe. Tout lui semble vanité, du tout-venant qu’il observe. Il a fait le tour de son savoir, il maugrée en haut de sa colline. Il se gratte un poil incarné sur la joue.

lundi 28 mai 2018

28 mai

Binh-Dû s’est pris le pied dans la quadrature du cercle des expectatives, ça fait un mal de chien ! Il claudique dans les rues, il lui faudrait un bâton en roue de secours ou bien une queue préhensible pour se tirer de là, un réverbère pour se repérer. Il se sent comme un vieux, un singe, un animal de compagnie dont personne n’aurait envie de s’encombrer. (La nuit il lui poussera des ailes et il survolera des plages familières, des pins penchés, des bancs de sardines, ce sera puissant.) S’il était un singe il pourrait lécher la plante de son pied douloureux pour qu’y germe une guérison instantanée, même il deviendrait prodigieusement intelligent à son jeu de cubes. S’il était un chien il s’habituerait vite à marcher sur trois pattes et même à une solitude faite de poils hérissés, de grondements caverneux et de gémissements menaçants. Il serait opportuniste jusqu’à l’absurde, le vieux comprendrait parfaitement tout cela dans la pénultième étape de son intelligence, au stade où le délitement des connexions laisse place à une forme intransmissible de sagesse. Lorsque l’ombre tombe dans l’abîme. Tel est le vertige que pressent Binh-Dû bien avant la nuit, savoir compter jusqu’à cent c’est pouvoir se représenter sa mort. Une cent-unième nuit serait bienvenue.

dimanche 27 mai 2018

27 mai

Pourquoi cette intuition cataclysmique lorsqu’une femme aimée annonce qu’elle a des choses à dire, que de vive voix ce sera mieux ? Mieux dans quel sens, celui du moins pire ? Il semble à Binh-Dû que ce qu’il va entendre est terriblement peu désirable, non cela ne lui dit rien qui vaille, il serait tenté de prendre ses jambes à son cou et d’aller se réfugier au fond d’une grotte regarder pousser les stalagmites, devenir lui-même une concrétion rocheuse insensible, au cœur calfaté. Près de cent jours se sont déjà écoulés, on peut envisager le siècle. Son amie quant à elle envisage « le cercle des expectatives », la formulation est jolie où Binh-Dû tourne en rond, saisi d’une panique centrifuge, au-dehors la température se rapproche dangereusement de celle du corps humain, c’est la planète tout entière qui risque de sauter de son axe telle la bille d’une roulette de casino. Faut-il, pour se rassurer, estimer que l’affolement est signe que tout n’est pas déjà foutu, reste encore une liane d’espoir qui pendouille en l’air ? D’abord relever les yeux. D’un coup de pied rejeter les expectatives dans le cercle des enfers. Binh-Dû cherche des stalactites au plafond de sa chambre afin de se préparer au premier mot de consolation.

samedi 26 mai 2018

26 mai


Est-il mal parti, ce couple qui s’embrasse à côté du container de recyclage ? Binh-Dû les effleure du regard avant de se concentrer sur la chute fracassante de ses bouteilles et bocaux. Une ombre solitaire vient se poser sur son épaule, c’est la femme méchée de blond, il la regarde mieux à présent, ainsi que son mari barbu de loin en bermuda, elle a une question. Suivie d’autres, tout aussi assommantes, s’il habite dans le quartier, entend-on le passage des trains, y a-t-il d’autres nuisances, fait-il bon vivre ici ? Car ils prévoient d’acheter. De Binh-Dû ils sollicitent l’avis, lui dont on pourrait se demander, vu ses cheveux gras et son tee-shirt troué,  s’il ne ferait pas mieux d’aller chercher de quoi s’habiller dignement en fracturant un container à vêtements. Forcément les trains on les entend si l’on habite en face de la voie ferrée, et tout dépend de ce que vous appelez par nuisances, la gentrification est-elle une nuisance selon vous, ou les logements sociaux, et les antennes-relais, et la laideur des bâtiments, et le croassement des corbeaux, et les crottes de chiens malades, et l’avenir matrimonial ? Et les hélicoptères, vous avez pensé aux hélicoptères ? Eh non, il a touché juste, le barbu hoche la tête. Ce qui tendrait à prouver qu’on a raison de poser des questions idiotes aux mauvaises personnes. Ce qui pourrait constituer un enseignement précieux pour la manière dont Binh-Dû conduit son existence. Il n’y a pas de délinquance, c’est un bon quartier, termine-t-il lâchement. Les électeurs bourgeois qu’il conchie lorsqu’il se rend à l’école maternelle ne se seraient pas mieux rattrapés. Au plaisir de vous revoir, n’ajoute-t-il pas, il y a des limites au bon voisinage. Dans la cour une moitié de cadavre d’oiseau suppose qu’on l’enjambe, laissée là sans doute par un chat. Binh-Dû balaie la chose au moyen d’une publicité pour une entreprise de serrurerie d’urgence, en fait c’est une tête de poisson grillée au barbecue. Tombée du bec d’un oiseau sans doute. Ce quartier est cruel. Si Binh-Dû possédait un fusil, il aurait du mal à se retenir de dézinguer un corbeau, un chat ou un hélicoptère.

(Précision conjurative, ceci n’est pas une incitation au terrorisme urbain. Ne tirons pas sur les hélicos. Protégeons les oiseaux, même les corbeaux, sans pour autant tuer les chats. Et ne négligeons pas la douleur du maquereau.)

vendredi 25 mai 2018

25 mai

Binh-Dû est en pleine dégénérescence dynamique. Au moment de se le formuler ainsi, il comprenait très bien de quoi il voulait parler, à présent cela lui semble quelque peu abscons. Y aurait-il un processus dégénératif qui ne fût pas dynamique ? D’un ordre plutôt agglomératif alors ? L’empilement de strates successives sur la structure, jusqu’à étouffement complet... Ou bien il y aurait à concevoir la distinction entre un dynamisme centripète menant à l’éparpillement fatal et un dynamisme centrifuge qui au final fige la purée dans l’assiette. Binh-Dû se voit bien dans la purée, en danger d’implosion mais aussi dans la désagrégation progressive de ses garde-fous. D’ici à guetter la folie...
Son voisin téléphone sur les marches d’accès à leur terrasse commune, vite un coup de rideau pour l’effacer, leurs regards ont néanmoins le temps de se croiser. Des deux, qui est le plus cinglé ? Qui dégénère à bloc ? Binh-Dû retourne à son écran, il se hâte d’identifier les mots brillants qui défilent de haut en bas, sans doute leur message est-il très intéressant mais il n’en retient rien. Il n’y arrive plus. Il résiste pourtant à son délitement, se concentre : ça parle de bienveillance, d’écoute sensible, de respiration avec le cœur. De politesse, de confiance, d’engagement constructif. Tout va bien, quoi qu’il se passe et de toute éternité. Dans une autre vie, Binh-Dû s’en irait fendre des bûches.

jeudi 24 mai 2018

24 mai


Un suave parfum accueille Binh-Dû alors qu’il passe le seuil séparant la chambre de la cuisine. On dirait que des fleurs ont poussé chez lui durant la nuit mais rien de tel sur l’inox ni sur les tommettes, pas plus que dans les placards. Il va humer l’air de la cour sur le balcon (nulle jardinière, c’est entendu), les arbustes ne répandent que leurs couleurs. Il retourne dans la cuisine, suit plus résolument son nez et se retrouve à genoux devant la poubelle. Quel arrangement subtil mêlant peau de banane pourrie, graines de tomates, noyau d’avocat, citron éreinté, pelure d’échalote... N’en jetez plus, la coupe est pleine !
De retour dans la chambre, il ferme les rideaux pour éviter l’éblouissement du soleil, bientôt les volets contre la chaleur, puis la fenêtre contre le bruit. Ce sera une journée de travail à ne pas mettre davantage le nez dehors qu’il ne vient de le faire. Dans sa chambre l’attend un monde aseptisé parfaitement ordonné sur son écran d’ordinateur. À l’extérieur on ne sait jamais qui l’on va rencontrer. Et pourquoi faire ? Pour quoi subir ? rectifie Binh-Dû qui s’imagine parfois que ses propres détestations ne sont pas de son fait. Entre les zombies, les crétins hostiles et les exploiteurs cyniques, il a le choix des paranoïas.

mercredi 23 mai 2018

23 mai

Avant que de naître, parmi les options il a choisi le parfum de sa propre peau. Un refuge, un accompagnement permanent. À moins qu’on ne l’écorche, mais de cette sorte de vie là, non merci, il ne voulait plus. Binh-Dû voulait d’une vie clémente, pour changer. Sous le soleil, l’immeuble en construction grimpe son ombre, exhalant une mortifère odeur de béton.
            La guerre, même sans arme, reste une tentation. N’importe quoi ferait l’affaire, une assiette à écraser sur un visage le temps qu’en dégoulinent sauces et jus poisseux, une insulte lancée haut et fort, un coude pour bleuir les côtes du répugnant personnage qui s’extraie de son 4X4 tandis que s’empressent ses valets. Oh, la morgue des maîtres du monde...
            Binh-Dû sait bien que sa haine le tuerait aussi bien. Il la convertit en sourire méprisant – mais c’est imiter l’ennemi. Il essaye l’amour du prochain – mais la rupture est consommée. S’il se voyait de l’extérieur, il s’interposerait, il serait l’amour tiers, englobant, détaché. Les portiers reprennent la pose sous la marquise, à leur uniforme ne manque aucun bouton.

mardi 22 mai 2018

22 mai

Le soleil est moins avancé que ne le croyait Binh-Dû en ouvrant les yeux, ou c’est sa vue qui baisse au point de ne plus lire correctement les chiffres jaunes de sa box. Ou c’est ce mal de tête persistant, d’avoir été cogné la veille par un excès de chaleur. De s’être insuffisamment hydraté. D’avoir entendu trop de corbeaux. De n’avoir aimé personne.
L’amour parfois c’est du gâteau. L’amour physique s’entend. Les deux parties sont satisfaites, tout est bien en place. Les initiatives sont coordonnées avec bonheur, spontanéité et sens du rythme. Binh-Dû puise dans la boîte à souvenirs, lesquels ne sont pas tous de première main. Certains souvenirs, il s’est dispensé de les vivre.
Une amie jamais embrassée se souvient quant à elle de promenades dansées dans les rues de Paris. En effet, c'était l'an passé, c'était une précédente éternité. Un été comme celui qui vient. Des images leur resteront, des émotions aussi. Qui se mélangeront à d'autres illusions si réalistes, des exaltations rêvées, une fuite sublime.

lundi 21 mai 2018

21 mai


Il s’excuse, il a laissé tomber un boîtier qui s’est ouvert au contact de la moquette, éjectant trois disques et un triple mécanisme d’attache en plastique et ressorts qu’il n’arrive pas à remonter. La médiathécaire a l’air d’avoir seize ans, qui rangeait un tiroir à côté, elle essaie à son tour, Binh-Dû l’abandonne, penaud. Deux heures après il revient sur le lieu du crime où il avait oublié d’emprunter quelque chose, cette fois il descend au rayon des livres, elle est là, juste dans la travée D à F où il comptait chercher. Plutôt il va se cacher en A à C, il ne voudrait pas passer pour un harceleur, ou qu’elle s’imagine qu’il n’a rien de mieux à foutre que de passer deux heures en médiathèque par une journée ensoleillée. « Merde ! », lâche-t-elle en même temps qu’un livre lui échappe des mains, de l’autre côté de l’étagère. Au moins cette fois Binh-Dû n’y est pour rien.
Qu’est-ce qui a changé depuis ses seize ans, est-il voué à réitérer perpétuellement des métaphores fondatrices ? L’homme aux taille-haies le suit, son outil sur l’épaule, un sac plein de feuilles à bout de bras. Ça sent bon les cous coupés, tout bien normalisé, avec l’espoir de semer son poursuivant Binh-Dû s’engouffre dans une rue perpendiculaire. Tout danger écarté, il rebrousse chemin, les brindilles échappées du sac tracent la route. Un peu plus loin un autre homme promène son chien, s’engage dans une allée. Binh-Dû s’arrête, cherche les oiseaux dans les arbres, regarde les nuages, fait semblant d’hésiter au cas où quelqu’un se tiendrait derrière une fenêtre, attendant que l’homme et le chien aient disparu à sa vue. De retour chez lui, il écrit à l’amie dont il se croit toujours amoureux, laissant les interprétations ouvertes.
Il a six ans, il regarde aux jumelles les seins des femmes sur la plage. Il a quatre-vingt-seize ans, il fait semblant d’être mort dans son lit d’hôpital. Il n’est pas né, il se choisit une peau parmi les options. Il vit seul, il s’endort en respirant dans le creux de son coude.

dimanche 20 mai 2018

20 mai

La hype est-elle affaire de morale ? Binh-Dû veut bien le croire, mais peut-être est-ce parce qu’on pourrait le qualifier de moralisateur. L’idée séduit, toutefois, d’accoler au bon l’agréable. Tous ces gens aux yeux brillants, quel que soit l’effet qui les porte à danser, quels que soient les oublis volontaires dont ils purgent leur conscience, et même en prévision de lendemains défraîchis... donnent l’envie de vivre et d’aimer. Ils sont là au-dehors, en cette deuxième décennie du troisième millénaire après Jésus, ils étaient là dans les années 90 – dont la nostalgie étreint curieusement Binh-Dû qui ne sortait guère à l’époque –, et assurément dans les années 70, et les années 20, et les années folles, et n’importe quelle décennie, n’importe quelle année pourvu qu’on y ait exercé son droit de jeunesse. Tous les danseurs en noir et blanc sont morts à présent, sans parler de ceux d’avant. Mais l’amour est semblable.
C’est une intensité de puissance, un élan dirigé. Binh-Dû hors l’amour pense souvent qu’il pourrait tuer. En toute situation l’opportunisme règne, c’est une tautologie négligée. Ses amis se trouvaient précisément là où il pouvait faire leur rencontre, de même le quidam arrogant qui longe la rambarde du pont. Dans tous les cas nous est offerte la possibilité de se tester au contact de l’autre, qu’on se frappe ou se caresse. Oui, hors l’amour c’est encore de l’amour. Hors de l’autre on en revient toujours à soi. Dans tout ce mic-mac la morale n’est pas sauve, et l’amusement se fait la malle. Sous le couvert des arbres où le soleil ne pénètre pas, la peau des avant-bras se contracte en chair de poule, à la nuit nous tremblerons comme si nous avions vécu notre dernier jour, comme si cette vision de décennies perpétuelles était l’hallucination d’un optimiste. Bien fait pour toi ! Frappe-toi les flancs et saute sur place !

samedi 19 mai 2018

19 mai


   La hype est de toutes les époques, pense Binh-Dû en regardant un film sur la guerre de 14. On sortait des tranchées si l’on avait de la chance, et la hype, on l’observait dans les cabarets de Paris nec mergitur – de loin, même à portée de corps, de loin définitivement parce qu’on était traumatisé jusqu’en ses tréfonds les plus inatteignables.
                La hype, ça se regarde de l’extérieur et ça pleure en dedans. Il y a des femmes aux seins dénudés, il y a des yeux qui brillent, des sourires, des envols de tissus et de chevelures. Le voisinage réprouve, préférant l’ordre et la vertu. La hype était là avant, dans les années dites folles, elle date de cent ans, de mille ans, des sabbats dans les grottes.
                On s’y accole, on s’y étreint, elle sera là entre deux guerres, toujours en attente de la suivante. On y sera nantis – mais les frais sont élevés. À Saint-Germain-des-Prés les trompettes répercutent leurs appels contre des murs concaves, dans les usines désaffectées le beat martèle les organes, en haut des tours de verre les paillettes scintillent et la poudre éblouit.
                Dans les veines coulent l’alcool et d’autres substances, et la soif d’amour, Binh-Dû se souvient, là tout est permis pourvu qu’on reste entre nous, entre personnes de bonne compagnie, dotées d’un minimum d’éducation. Riches aussi, ou qui sachent se vendre avec la manière. La hype est un état d’esprit. L’amour est un tabou qui nous trompe tous, reste la soif.
                Dans les rues, au pied des immeubles, on a sorti des tables. Des gens discutent, un gobelet publicitaire à la main. Certains portent des tee-shirts floqués comme leur gobelet. Des ballons de baudruche insistent à mi-hauteur, voisins, c’est la fête ! Déposez votre gâteau sur la nappe à côté des bouteilles de soda. Le temps se rafraîchit un peu, non ? Mais il ne pleut pas, on ne va pas se plaindre.
                Les zombies d’ordinaire claquemurés ont élargi leur périmètre, avec une audace qui les étonne eux-mêmes, on continue à surveiller les enfants du coin de l’œil. Des fois qu’il y aurait dans les parages de faux voisins ou des voisins indésirables. On fait assaut d’amabilités, d’humour pleutre ou matamore, on étale sa bonhomie ou sa perspicacité.
                On a beaucoup à montrer et à dire, ça bavarde sans temps mort, ça mâchouille, ça avale, ça hausse le ton pour se faire entendre au milieu des autres conversations et des rires. Ça pue l’intégration. Pense Binh-Dû qui s’en revient de la guerre. Là-bas, les bombes que fabriquent ses voisins éparpillent des morceaux de chair et d’os. Ici, les exilés dorment dehors.

vendredi 18 mai 2018

18 mai

Que le premier geste de sa journée consiste à écraser d’un claquement de paumes un insecte volant, voilà qui n’augure rien de bon pour Binh-Dû. Immédiatement en débit de mérites. Dans la salle de bains il médite là-dessus, encore embrouillé par la pelote de rêves désaccordés qui le relie à son lit, d’emblée outré par l’éventualité que ses pulls soient troués.
La trivialité de son existence plaide en faveur du style, sinon qui s’intéresserait à lui ? Le type en costard qui sonne aux quatre sonnettes de son immeuble et patiente sans illusions derrière la grille tandis que Binh-Dû, dissimulé derrière son double-vitrage, décide de ne pas galvauder avec lui le premier mot de sa journée?
Peut-être ne prononcera-t-il aucun mot aujourd’hui. À la radio, un inconnu se raconte, on sent l’effort déployé à édifier sa propre statue. Mais personne ne résiste à l’effritement inhérent à une telle entreprise, par pitié Binh-Dû lui coupe le sifflet. Il ouvre son ordinateur. Ce matin, une amie contorsionniste a repiqué des poireaux.
Elle lui donne des nouvelles mais voudrait les siennes en échange. De quoi réfléchir un moment, parler de quoi, d'amour frustré ? Entre autres choses. Puis c'est la nuit. Binh-Dû fait claquer bruyamment ses mains, une fois, dans le vide. Ses mains sont vides. Ceux qu'on appelle les honnêtes gens dorment. Probablement ses voisins le trouvent pénible.

jeudi 17 mai 2018

17 mai

Binh-Dû a des amies d’une générosité maintes fois démontrée. (C’est d’ailleurs uniquement à lui, doutant de sa propre générosité, que vient cette notion de démonstration, car rien n’est plus éloigné de leur esprit que l’idée de faire preuve de gentillesse.) Que lui passe-t-il par l’esprit, à cette femme également drôle et intelligente (bien entendu, Binh-Dû se flatte lui-même en soulignant la valeur de ses amies), il ne le sait pas trop, en-deçà des sujets de sa conversation. Par exemple, elle ignore ce qu’est le congre. Binh-Dû n’en sait guère plus, si ce n’est que cela se pêche dans les rochers bretons. Il en mangerait bien un filet. Et l’amie dans son assiette à lui en goûterait une fourchetée. Seulement il n’y a plus de congre, un pavé de saumon braisé ferait-il l’affaire ? Oui, répond-elle au serveur, avant que Binh-Dû n’acquiesce.
             Plus tard, au moment de choisir un dessert, l’amie de Binh-Dû lui propose – tropisme si parisien – d’en prendre un pour deux, elle est tentée par la tarte à la rhubarbe. Binh-Dû quant à lui n’a pas vraiment envie de dessert et pas du tout de rhubarbe. Tu es sûr que tu n’en prendras pas une cuillère ou deux ? Binh-Dû est certain de ne pas aimer la rhubarbe, au final la tarte restera sous sa cloche. Il se demandera s’il n’aurait pas pu faire un petit effort. Elle est contente de l’inviter. Ils sont contents de se revoir, depuis tout ce temps qu’elle vit à Londres. Sur le trottoir un clochard titube et s’effondre. Binh-Dû décide que l’homme est saoul, l’amie serait davantage disposée à intervenir. Le long de la file d’accès au train, un panonceau avertit, dessins à l’appui, que les bombes ne sont pas autorisées à bord, même datant de la Première guerre mondiale.

mercredi 16 mai 2018

16 mai


Une journée où Binh-Dû met le nez dehors. Pas seulement à sa fenêtre pour prendre note de la vie du cerisier ; il descend dans la rue, il dérouille les mauvais plis de ses articulations, il s’en va acheter des yoghourts. Toujours tant et tant d’aventures en promesse ! À l’aller son sac à dos est vide mais ses pensées l’encombrent. Au retour, un immeuble en construction a gagné un étage mais on s’en fiche un peu, même si un vieux en casquette s’est arrêté pour inspecter le chantier. Le ciel est rare en ville, on le sait, on bronze moins.
Et c’est tout ? Est-ce bien un ballon que Binh-Dû aperçoit dans la contre-allée jouxtant l’école ? Est-ce bien un chœur d’enfants qui l’apostrophe, invisible derrière la grille sécurisée ? Monsieur, Monsieur ! Merci beaucoup Monsieur, vous êtes très gentil ! tandis qu’il expédie d’un shoot parfait le ballon par-dessus l’enceinte. Est-ce tout ? Dans leurs vies d’enfants réduits à ne jouer dehors que pourvu qu’ils restent enclos, l’interaction est insignifiante. Binh-Dû est un peu vexé d’avoir été vouvoyé et traité de « Monsieur ». Il plonge son nez dans le frigo.

mardi 15 mai 2018

15 mai

D’accord pour le merle qui s’empare délicatement d’une cerise et volette jusqu’au toit pour la savourer à l’aise. Mais pour le pigeon maladroit qui en éborgne une en en laissant choir dix, infoutu de maîtriser les saccades de son cou à ressort ? Et pour le gros monsieur à face de brute qui n’est pas loin d’arracher toute une branche ?
            D’accord pour le moucheron inoffensif que Binh-Dû repêche à la cuillère alors qu’il se débattait à la surface d’un verre de jus d’orange. Mais pour la mite au vol erratique qu’on écrase d’un claquement de mains, dont il ne reste qu’un peu de matière sèche et un zeste de molécules signalant aux larves d’éclore ?
            (Il semble que cette histoire de signal moléculaire soit un mythe, Binh-Dû n’en trouve pas trace sur Internet. C’est une amie qui mangeait des céréales biologiques qui lui avait raconté ça. Par précaution, il se rend tout de même sur le balcon afin de se débarrasser du cadavre.) Les formes du vivant sont épuisantes, soupire l’ermite.

lundi 14 mai 2018

14,5 mai

Une femme superbe marche devant Binh-Dû, il approuve le rythme de ses pas, leur envergure, le léger cambré de son dos, la simplicité fonctionnelle et élégante de ses vêtements, les ondulations de sa chevelure blonde qui lui tombe en-dessous des épaules. Il se déporte pour apercevoir son visage, il la voit de trois quarts face à présent, Dieu qu’elle est belle ! Perdue dans ses pensées elle ne le voit pas, il s’en va. Hier il aurait été comme un petit frère, aujourd’hui il est comme un vieux père. Que s’est-il passé ? Où était-il entretemps ?
Le boulevard s’efface, Binh-Dû croit reconnaître ce carrefour, à droite un pont d’échangeur, à gauche un long mur qui enclot sans doute le parc du château. Mais alors, est-ce qu’il n’y avait pas, juste avant, sur le trottoir d’en face... Elle n’était pas encore arrivée, la nuit tombait, il avait longé le mur en l’attendant, tentant d’apaiser son cœur. Un taxi les avait klaxonnés quand ils s’étaient embrassés. Avant qu’ils n’entrent dans l’hôtel. Il n’y a plus trace d’hôtel, c’était moins de dix ans auparavant. Le président peaufinait son plan de carrière.

14 mai

En ce jour mémorable pour le président de la République, ce dernier rencontre Binh-Dû. Mesure-t-il sa chance ? On dirait que non, il continue d’agiter la main par la vitre de sa berline et de sourire avec ses dents, coucou ! Son regard glisse sans s’arrêter.
Un garçonnet ne s’y trompe pas, qui ouvre grand les bras alors qu’il sait à peine se tenir debout et interpelle Binh-Dû du nom si doux de « Papa ». Un instant, l’influençable Binh-Dû est ébranlé par une telle force de conviction, puis il repart.

Quel est ton fermier ? Binh-Dû se sent libre d’étirer ses bras en arrière, d’amorcer un pas de danse, de prendre par la pelouse fleurie plutôt que sous le couvert des arbres. Le président doit être sur la voie d’urgence, cerné de gyrophares et de sirènes, coincé dans son costume, en route vers le casernement que sa fonction lui assigne.
Le président est un saigneur mais il n’est pas le fermier de Binh-Dû, ils n’ont pas non plus le même fermier. Ils sont tous deux des genres de poulets. Ils sont des êtres humains dans une société. Apparemment Binh-Dû est moins bien loti. Et pas si mal non plus, il a beau avoir été élevé en batterie, le but n’est pas de lui trancher le cou puis de le désarticuler.
On produit les Binh-Dû – disons pour faire simple et rester humble les êtres humains vivant dans la même société que Binh-Dû – non pas pour les consommer mais pour qu’ils consomment. Ils sont rentables en tant que consommateurs. Disons-le autrement encore, ce que produisent les êtres humains élevés en batterie c’est de la consommation.
D'où il ressort que pour échapper à son fermier, Binh-Dû doit cesser de consommer. Finis les abonnements mensuels, reconductibles par accord tacite, les "sorties" moutonnières, les loisirs encadrés, les voyages sécurisés, la quête effrénée du pouvoir d'achat. Merde à tout ça, autant que possible. Le président ne peut en dire autant.

dimanche 13 mai 2018

13 mai

Le temps passe, est-ce un motif d’angoisse ? Binh-Dû dans son lit se retourne, le temps ne passe pas mais dans le temps je passe, c’est terrible ! Le temps est la Terre plate au bout de laquelle on tombe dans le vide. Du bord il se rapproche, à ce qu’il paraît, comme tous ses contemporains, spécialement sa tranche d’âge, ils sont sur les assiettes à dessert et quelqu’un tire insensiblement la nappe. Plus il y pense, plus le temps passe et la nuit avance, sans sommeil, qu’il faudra rattraper. À ce rythme-là il sera bientôt dix ans plus loin, ah je meurs !
Ne s’endort-il pas. Il se souvient qu’il fut dix ans plus tôt et qu’à cette époque l’idée l’avait déjà terrifié. Il se souvient de lui à la moitié de son âge actuel, et déjà il se sentait vieux car il se souvenait très bien de lui à la moitié de son âge d’alors, un Binh-Dû pour qui vivre l’équivalent de toute sa vie déjà vécue paraissait excéder les capacités de perspective, et voilà, il l’avait fait. C’est donc qu’il pouvait le refaire, être deux fois plus vieux. Cela, ce serait être vraiment vieux, vivre l’équivalent de toute sa vie jusqu’alors, qui avait passé si vite.
             Et voilà, c’est fait. Au prochain doublement de sa vie jusqu’ici, Binh-Dû sera statistiquement mort. Dans son lit une fois de plus il se retourne. Lui vient à l’esprit un jeu de bouddhiste sadique, imagine qu’une journée de ta vie dure en réalité une heure. Facile, non, de concentrer la valeur d’une journée en une heure ? Eh bien voilà, tu as une espérance de vie de quatre ans. Imagine que c’est une semaine qui tient en une heure. Tu peux le faire ? Six mois ! Un mois ? Un mois ! Une année ? Trois jours ! Trois jours à vivre et une nuit d’insomnie...

samedi 12 mai 2018

12 mai


Une guêpe s’est glissée sous le jour entre le parquet et la porte de la chambre. À rebours des rayons de soleil matinaux, Binh-Dû ouvre la fenêtre et sort avec elle.
Aux abords de la pépinière d’entreprises un homme d’affaires en costume impeccable lisse ses cheveux gris crantés. Binh-Dû aurait envie de lui rire au nez, vous êtes grotesque ! Devant la pizzeria deux collègues en tailleur déplorent qu’on ne leur donne pas la possibilité de se distinguer. Mais commencez par être moins conformes ! Un jogger crache sur un buisson. Que dirais-tu si je mollardais tes pompes fluo ?! Une femme exécutive rassure son amie s’apercevant dans une vitrine : « C’est parce que tu n’as pas l’habitude de porter des pantalons ». Non, c’est la mesquinerie de vos âmes ! Un adolescent téléphone pour dire où il se trouve et autres inutilités. Mais là où tu te trouves c’est personne, cherche-toi, plutôt !
Binh-Dû passe au-dessus d’un échangeur, guêpe de lui-même, ne cessant de s’empoisonner. Il serait temps de rentrer se coucher.

vendredi 11 mai 2018

11 mai


Peut-on concevoir qu’un des effets désirés d’une baise effrénée soit la venue au monde d’un enfant ? Après s’être efforcé – pour l’homme que n’est pas Binh-Dû – de retarder au maximum l’éjaculation afin de prolonger le coït, après avoir pensé qu’elle allait défaillir de jouissance – l’une ou l’autre femme idéale ?
La question est rhétorique, Binh-Dû manque d’expérience, il a tendance à croire que les femmes font des enfants afin d’obtenir une version ressemblante de leur propre personne. Ou pour dédoubler en modèle réduit, antérieur, l’objet mâle de leur désir. C’est dire qu’il n’y comprend pas grand-chose.
Il est intelligent pourtant. Dans son lit il annote un ouvrage de métaphysique. Il s’endort sur un oreiller de concepts. Il analyse ses rêves alors qu’il dort encore. Il pourrait aimer avec ardeur une femme à la fibre culturelle peu développée, pourvu qu’elle ait des seins comme ci et des fesses comme ça.

jeudi 10 mai 2018

10 mai


Des enfants, il y en a beaucoup dans la ville, certains moins pénibles que d’autres. Celui-ci se fraye un passage entre les jambes des adultes faisant la queue à la caisse du supermarché – il est marrant ! Binh-Dû est d’humeur accommodante aujourd’hui.
Il ne demande pas qu’on lui cède une place dans la file, bien qu’il ne s’y présente qu’avec une bouteille de jus d’orange dans le creux de son bras. Il a choisi parmi les deux files celle qui lui semblait la plus fluide.
Il fait preuve de magnanimité quand vient le doubler un béquillé armé de sa carte d’invalidité et lorsque la caissière quitte son poste pour aller chercher en rayon une barquette de taboulé dotée d’un code-barres lisible.
Une vieille femme aux cheveux orange sourit au moment de payer, afin de signifier qu’elle est aimable et méritante. Un type trapu jette des regards furtifs signalant qu’à lui, on ne la fait pas (la vie est un tas de merde), son poing dans la gueule à quiconque s’aviserait de lui manquer de respect. Deux caissières se parlent en tamoul sans se regarder. Une autre femme aux cheveux orange vaporeux apparaît, qui pourrait être la fille de la première, vingt années disparues on ne sait où, dans l’effroi ?
Tout cela est fascinant, patiente Binh-Dû, qui n’aurait envie d’adresser la parole à personne. Il est de bonne humeur, rappelons-nous. Ils sont hostiles ou craintifs. La dame devant lui conteste le prix de son concombre, il y a une promotion, plaide-t-elle : C’était écrit 1 euro les 2, et 50 centimes l’unité. Ce qui n’a aucun sens, Binh-Dû pourrait lui expliquer le concept de promotion groupée, il pourrait même avancer l’hypothèse hautement plausible que le concombre à l’unité coûte 75 centimes.
Ce serait mal interprété. (Ou trop bien.) La caissière se relève pour aller vérifier au rayon légumes. Une troisième caisse s’ouvre, trop loin pour que Binh-Dû la rejoigne, où se précipitent deux adolescentes entrées bien après lui.
Les clients des autres files évaluent la nouvelle situation, ceux du moins qui ne sont pas déjà morts. C’est alors que Binh-Dû jaillit hors de son équanimité, il pose l’appoint sur le comptoir et sort d’un pas vif avec son jus d’orange.
Dans la rue il lui semble avoir sauvé quelques minutes de sa précieuse existence. Il pense au gamin qui l’a regardé faire, il se félicite de lui avoir fourni un modèle transgressif. Binh-Dû est un héros des temps modernes.

mercredi 9 mai 2018

9 mai


Mère et fille se promènent dans le grand parc ensoleillé, elles sont en pleine discussion éducative : Moi j’aime marcher mais seulement quand il fait beau , quand il n’y a pas de soleil je n’aime pas, explique la mère. Sa fille écoute au bout d’une main, cherchant à comprendre la vérité de ce qui vient d’être dit, et Binh-Dû manque de se prendre le pied dans une racine. Car il n’y a pas ici de vérité à trouver, juste un commandement restrictif, insidieux, malhonnête par finalité : tu ne seras pas heureuse quand tombera la pluie et ton corps n’a pas à souhaiter s’éprouver en-dehors du confort. Binh-Dû arrive au jardin d’enfants où la fabrique d’imbécilité bat son plein, il y a notamment un petit garçon geignard. Mais qui lui a appris à parler comme ça, quels crétins faisant guili-guili au-dessus d’un berceau en prenant des voix grotesques, du même ton qu’ils destinent à leurs animaux de compagnie ? Les gens font des enfants comme ils bouffent des aliments viciés, comme ils regardent la télévision, comme ils consomment (ou non) de la culture, comme ils se font des opinions, comme ils passent le temps, comme ils regardent ailleurs (comme ils ne voient rien). Comme ils ont été fabriqués eux-mêmes, comme ils ont peur de mourir, comme on leur a dit de faire.
Binh-dû est d’humeur massacrante, aucun innocent ne trouve grâce à ses yeux. Pas même lui, qui plaidait dernièrement pour l’abolition des non-dits alors qu’il faudrait au contraire réhabiliter le silence, l’apprentissage de la confiance dans l’incertitude, les secrets indicibles – que tous se taisent, hormis les oiseaux ! Il se souvient d’une amie plus âgée que lui, déesse de son adolescence, qui proclamait sa détestation de la marche à pied, qu’il vente, pleuve, neige ou fasse soleil, heureusement on avait inventé les voitures. Elle le faisait rire, c’était complètement différent, elle ne tentait pas de le convaincre, elle avait un sublime port de tête et il entrait dans ses jeans. Le problème n’est pas dans le non-dit mais dans le malentendu. Ces enfants croient que l’amour leur est dû alors que le destin qu’on leur prépare est d’être rentables. Ils sont déjà des pourcentages dénaturés, sourds à ce qu’on ne leur dit pas. Cette amie savait pertinemment que Binh-Dû était amoureux d’elle, cela se voyait à la façon qu’il avait de ne pas le dire. Il écoutait les disques qu’elle écoutait mais il pensait à elle aussi quand il marchait là où elle ne l’aurait pour rien au monde accompagnée. Le malentendu c’est confondre un non-dit avec un malentendu. Au bout du parc un merle chante.

mardi 8 mai 2018

8 mai

Binh-Dû pourrait raconter l’histoire d’un autre. Quelqu’un qui ne porterait pas de casquette sur sa tête malgré le soleil qui tape, ou qui serait surchargé de muscles, ou qui vivrait dans une grotte et répéterait aux visiteurs un unique mot absurde, ou qui se désolerait d’avoir oublié une fois encore d’aller se promener.
Non, il ne le pourrait pas. Il regarde rire une jeune femme en voiture, assise à l’avant, qui se retourne à demi pour parler avec son frère, tandis que le conducteur fixe la route devant lui – et il sait auquel des trois s’identifier. Les passagers rient ensemble à présent, chacun de son côté, leur plaisir est une indéniable manifestation physique.
Binh-Dû doit réfléchir à la question quand on lui demande s’il a froid, et il n’est jamais sûr de donner une réponse honnête. Non qu’il veuille tromper son monde. Ce serait plutôt le monde qui le met dans le doute, est-ce que j’ai faim, est-ce que j’ai sommeil, est-ce que je m’ennuie ? Il préfère poser que tout va bien, et en conséquence se détendre un peu.

lundi 7 mai 2018

7 mai

« Rien », inscrivit Louis XVI en date du 14 juillet 1989 sur son journal personnel, de même Binh-Dû souverain horloger ne désire pas se faire l’écho d’événements qui le dépassent, le désolent ou l’ennuient, qui marquent son époque sans pour autant mériter qu’on s’y soumette, il considère que le mérite est ailleurs, dans les modestes événements de son histoire unique – et je vous laisse aussi vos chasses et vos conquêtes, à vous qui n’avez pas connu comme moi le sentiment amoureux, à vous qui n’aurez pas connu les femmes que j’aime.
Des traces demeurent cependant, éparses dans des carnets qu’il retrouve parfois au hasard, dépourvus de date et de contexte telle une tentative de brouiller les pistes que nul historiographe ne risque de vouloir retracer un jour, c’est plutôt sa manière à lui de poétiser l’éternité, et la vie moderne continue de s’accumuler en un agencement massif d’impulsions électromagnétiques, des données reçues et offertes, le « rien » est empli de chaleur humaine et de tendresse, Marie-Antoinette savoure une brioche tout juste sortie du four.

dimanche 6 mai 2018

6 mai


C’est un jour par hasard, où Binh-Dû retrouve sur la toile les trois femmes de sa vie. (Non, elles ne sont pas sa mère, sa femme, sa fille, ainsi que le prétendrait un fils-mari-père exemplaire.) Reliées par le désir et l’amour qu’ils partagèrent en couples de bric et de broc. Dans une succession cahoteuse, à chacune sa décennie, la coloration dominante d’une époque, une période de peintre. Se reconnaîtraient-elles ? Se rencontreront-elles jamais ? Une, deux, trois dans le désordre, la première lui envoie par-delà les océans un adjectif ravi, la voix de la chanteuse est arrivée à bon port sur ses ailes d’ange. À la deuxième il tient à rappeler qu’ils s’aimèrent d’une manière exceptionnelle – ce qui n’est sans doute pas si original. Des fois qu’elle aurait oublié, qu’il faille s’en souvenir. Si vivace son amour de la troisième qu’un peu de jalousie affleure, un zeste de sarcasme, Binh-Dû n’est pas un ange. Loin de là. Il dirait aujourd’hui qu’il fut amoureux trois fois. Ou bien une douzaine, comme en une boîte d’œufs compartimentés. Attention, fragile. Compliments. Il secoue au-dessus de la poêle un flacon de fines herbes.

(encore merci à Camille)

samedi 5 mai 2018

5 mai


Au vieux monsieur, Binh-Dû tient la lourde porte vitrée. À la mendiante affalée contre un mur pisseux qui le bénit au nom d’Allah il adresse un franc sourire. À la caissière il souhaite une bonne journée et un bon week-end tant qu’il y est.
Son voisin, il prend soin de le remercier en sourdine puisque les cris des zombies égorgés ont été ramenés à un niveau sonore acceptable. (S’il le remerciait à haute voix, Dieu sait ce qui se passerait !)
L’œuf cassé à côté de la poêle et dont le jaune a séché dans la chaleur de l’inox, il le gratte avec précaution comme il recueillerait une poudre dorée, une épice précieuse à conserver pour le plaisir des yeux dans un ramequin transparent.
Mais il ne fait pas cela, non. Il a passé l’âge des compulsions fétichistes, ou bien il ne conçoit plus l’espace où les réaliser. Il est conscient des mécanismes compensateurs qui le font fonctionner au quotidien. Il a l’air bon comme le pain.

vendredi 4 mai 2018

4 mai

Binh-Dû a tellement hâte que les martinets reviennent dans sa ville après leur périple migrateur qu’il les entend s’égailler dans le ciel, comme apparus soudain au bout d’un couloir de l’espace-temps. Mais il a beau tendre le cou, il ne voit que des nuages, et le vol triste d’un pigeon. Ce n’est pas encore pour aujourd’hui.
D’ailleurs voici qu’une averse s’abat sur les têtes. À l’abri dans la médiathèque, il entend cette fois des cris moqueurs, la cavalcade d’une bande d’adolescents qui insultent le vigile en le traitant de « crâne d’œuf ». Certes il est chauve mais il est surtout noir.
Ce n’est pas si commun. Un petit homme jogge dans les flaques alors que le soleil revient, il est torse nu, son torse blanc impeccablement sculpté, il semble s’agripper aux sangles de son sac à dos à bandes fluorescentes.
Au feu rouge le coureur trottine en surplace, il ne semble pas trop savoir où aller, tel un jouet mécanique. Un semi-clochard le dépasse dans un son d’apocalypse, sa radio portative à la main. Binh-Dû fronce les sourcils, ensuite il regrette.
Chez lui il brise un ramequin en verre sur le carrelage de la cuisine, à genoux il ramasse les éclats. La nuit est tombée. Une mite volette au ras du plafond, comme en redéfinition des pôles. Les esquilles brillent sous la lampe. Il éteint.

jeudi 3 mai 2018

3 mai

La pluie tombe abondamment comme elle le ferait sur les pentes d’une montagne si Binh-Dû s’y trouvait, heureux d’avoir quitté la ville, sous ses pieds il contacterait à nouveau la roche, la terre meuble, les herbes et les fleurs innombrables, dans sa poitrine son cœur battrait plus fort, joyeux par l’effort et de l’espace, il renverserait la tête en arrière pour sentir le crépitement des gouttes d’eau sur sa peau, il serait trempé malgré le poncho imperméable, il rirait de l’inconfort, il se féliciterait d’être parti.
Un escargot en plein milieu de l’allée bitumée avance en dandinant sa coquille fragile, d’un beau jaune pâle, d’une unique spirale, entre deux doigts Binh-Dû le saisit et le dépose plus à l’abri dans le gazon. Un corbeau crève par en-dessous le sac en plastique d’une poubelle publique, sur le trottoir se déversent des reliefs de nourriture synthétique dont l’oiseau se contente. La déchirure du poncho des villes s’agrandit sous l’encolure. De quoi passer la main, extraire un organe, changer de corps et de monde.

mercredi 2 mai 2018

2 mai

L’amoureuse de Binh-Dû s’efforce de ne plus l’être, tandis qu’une autre femme-d’un-autre lui manifeste un certain intérêt. On sent l’accablement, le moral dans les chaussettes, la pluie qui finalement se déverse des nuages en stationnement au-dessus de sa tête. L’ironie de raccroc on peut pressentir, la caisse du chien où revenir se nicher en boule, émettre à intervalles irréguliers de petits sons allongés et plaintifs – regarde-le, je crois qu’il rêve ! Le rêve du chien est le cauchemar récurrent de l’homme.
Mais tout de même, faut-il se réduire à préférer l’une ou l’autre femme-d’un-autre, est-ce de cette contrariété que Binh-Dû veut faire son miel ? (Car autant rêver d’être une abeille et se nicher dans une alvéole dorée.) Le fantasme incestueux est un puissant ressort érotique, bien que là encore il faille choisir. Avant de devenir un vieillard, tendant son corps aux flots de lait émanant de la lune, il se rappelle à l’amour de ses sœurs, elles le rappellent à l’amour qu’il leur voue, et lui-même vestale courbe le cou.

mardi 1 mai 2018

1er mai


Un rouge-gorge gît sur le trottoir sous le cerisier. Binh-Dû reçoit par texto des bises, et les ronronnements d’un chat. À chaque touche enfoncée sur le clavier il écrase une flopée d’acariens. À chaque bouchée de poulet il nourrit des millions de bactéries. Il s’en va rejoindre une amie qui ne saurait en équivaloir une autre. Personne ne remarque son absence dans les cortèges. De fatigue ses yeux pleurent une larme plutôt que sous l’effet des bombes lacrymogènes. Pour la deuxième fois de sa vie il commande un diabolo melon, qu’on lui apporte avec une touillette. C’était meilleur la première fois. La pluie qui devait tomber est restée dans les nuages. Comme c’est jour férié, certains en profitent pour chercher leur équilibre sur une sangle élastique tendue entre deux arbres. D’autres préfèrent travailler le haut de leur corps. Il ne s’agit pas de vouloir devenir mais d’assumer être, à la fois humbles et majestueux. Même un chocolat tiré du percolateur mérite qu’on le hume. L’amie contient en elle de quoi briser un cœur, comme une autre, ou plus humblement de s’émouvoir. Le chant persiste après le chant.

lundi 30 avril 2018

30 avril


Un jour que Binh-Dû marchait les yeux fermés, un gardien de la paix l’interpella. Il tenait à l’avertir qu’au bout de la promenade la grille était sur le point d’être fermée. Binh-Dû remercia et reprit son chemin, au pire il s’envolerait.
Au mieux il sent son cœur se contracter dès que s’élève la voix de la chanteuse qui invariablement à travers les années produit un phénomène lacrymal pouvant s’apparenter à l’érection. C’est si beau, de cœur à cœur.
Il faudrait aussi mentionner les paulownias en fleurs, leur parfum infiniment consolateur. Combien proches parents sont la consolation et la dévastation. Se trouver écartelé entre l’enfance et le regret de ce qui ne sera jamais embrassé.
Car pendant qu’avance le printemps, une chanteuse parmi d’autres court en riant après un mouton. Cela se passe tous les jours, c’est une image terrible. Et Binh-Dû voudrait être le mouton sur l’île, et rire au dépit des égorgeurs.

(merci à Camille)

dimanche 29 avril 2018

29 avril


La foule est faite pour qu’on la fende, siffle Binh-Dû entre ses dents. Rageur face aux gens tranquilles dans leurs beaux vêtements de demi-saison et leur mesquinerie ambiante, désolé face aux plus pauvres et leurs plaisirs frustres. Tous pitoyables, mais les premiers, ceux de sa classe, encore plus haïssables – il est bien placé pour le savoir.
Binh-Dû déteste tout le monde, tel un Dieu maudit. Sur la passerelle en planches longeant l’ancienne voie ferrée, tout en marchant il ferme les yeux, le soleil l’aveugle. C’est l’un de ses pouvoirs divins, à défaut de s’envoler : en confiance, savoir sans voir. Il ne cille pas, il rouvre les yeux dans l’ombre d’un arbre, toujours sur le chemin.
Dans la rue, les voitures roulent au ralenti. L’une d’elle a un pneu arrière presque à plat. Binh-Dû la rattrape au feu rouge, toque à gauche. Une petite fille dans le siège enfant lui renvoie un regard aussi éteint que celui de sa mère au volant. Laquelle ne le comprend pas, vitre descendue de deux centimètres, quand il tente de lui expliquer.
Aimer à nouveau, serait-ce parodique ? Les arbres en ville souffrent mille maux mais la vie pulse dans leur xylème, les hommes aussi font ce qu’ils peuvent, réceptacles inconscients. Le coupé break s’engage dans la bretelle d’accès au périphérique, révélant une plaque d’immatriculation allemande, Binh-Dû reste sur le trottoir comme un mendiant au cheveu sale.