samedi 18 août 2018

18 août


Les faibles précipitations annoncées se révèlent franche dégringolade, dans son rapport au ciel Binh-Dû sait depuis longtemps que les attentes ont pour principal intérêt d’être contrariées ; et la contrariété elle-même se mue en amusement. Il y a de la sagesse à regarder tomber la pluie sous un marronnier et les joggers maculer de boue leurs mollets. Un escargot vénérable semble lui-même vouloir trouver abri entre les jambes de l’homme planté sous le marronnier. Rien ne presse. On profite d’avoir été surpris.
On remercie ceux qui prétendent savoir ce dont ils n’ont pourtant qu’une connaissance imprécise. Ceux qu'il ne faut pas croire, ou alors pour la simple curiosité de voir où mènera le détour. Au bout d’un certain temps le désir revient dans le sexe, juste en-dessous de l’abdomen. Comme une circonvolution programmée, qui fait de chacun un homme, un chat, une fougère. Le cœur s’émeut à contempler les nervures des feuilles, leur irréfléchie générosité. Comme en pleine nuit, tendre sa tête à l’averse et faire un vœu.

vendredi 17 août 2018

17 août

« Tu es généreux », te dit-on, et cela te met dans un léger embarras car tu ne voudrais pas contrarier ceux qui t’aiment. Tu te sens à chaque fois crédité d’un mérite, ce qui remettrait en question la pureté de tes intentions. Tu y gagnes tant ! Mais c’est vrai, il y a énormément de générosité qui t’entoure, au point de déteindre sur ta personne. La route du nord est ponctuée de haltes potentielles où des amis seraient heureux de t’accueillir, crois-tu. Même si tu n’as pas vraiment envie de parler. Tu as envie d’être de retour chez toi après une longue absence, d’y réinsuffler l’envie de repartir. Heureusement tes amis ne sont pas chez eux, tu les verras mieux une autre fois, sans opportunisme. Depuis ton réveil tu bois par inadvertance une eau frelatée qui vieillissait dans une bouteille décoincée de sous ton siège. En connaissance de cause tu aurais eu peur. Mais ta destinée est assurée, combien de fois faudra-t-il te le confirmer ? Tu te portes à merveille, tu évalues ton autonomie. Le moteur hoquette. L’aiguille n’est pourtant pas complètement entrée dans le rouge. Une station d’essence inespérée se profile, tu n’en es plus qu’à une centaine de mètres quand le moteur cale. Un type à qui tu n’aurais rien demandé, seul autre être humain de passage, t’aide à pousser la voiture jusqu’à la pompe. En voilà, de la générosité.

jeudi 16 août 2018

16 août


Un, tu as négligé le paysage hier, aujourd’hui tu monteras dans la brume. Le matin tu entendras une vache meugler sans en voir les cornes. L’après-midi tu resteras en arrêt devant un taureau immobile. Tu ne bouges plus. Tu écoutes. Tu entends un silence total, tel que tu ne te souviens pas d’en avoir jamais entendu. Pas même un insecte, pas même le souffle du taureau. Seul ton cœur, mais tu le sens battre plutôt que tu ne l’entends. Le taureau doit entendre le même silence, et un cœur différent, plus gros, au sang plus noir.
Tu sais à présent que « passage » était un terme employé durant la guerre, quand il s’agissait d’aider Juifs et opposants au nazisme à franchir les Pyrénées. Comment se transmet la mémoire dans les usages. Depuis plus de soixante-douze ans une carcasse de bombardier n’en finit pas de rouiller juste en-dessous du col, tôle éparpillée parmi les rochers du parc naturel. Dire que d’aucuns font une fixette sur les mégots jetés au bord des routes départementales. Ce qui n’est pas antinomique. Le berger préfère ses chiens aux touristes.
Deux, puisque tu n’es visiblement pas un touriste il t’indique la principale voie d’accès au col, mais tu confonds ta droite et sa droite, lentement tu t’extrais du brouillard pour n’apercevoir plus de chemin. Mais une crête au-delà de laquelle voir l’autre côté, déjà tu te retournes et ta bouche s’arrondit d’un « Oh ! » sous le soleil. Plus haut c’est encore plus beau, céleste, tout autour de toi une banquise de nuages. « Vision céleste », « Banquise de nuages », on dirait des noms de tisane ou de dessert glacé, et tu serais un dieu joufflu régnant sur l’Olympe.
« Quand peut-on dire que la brume se transforme en pluie ? – En milieu d’après-midi. » Trois, en tongs tu mets genou à terre pour renouer un lacet à l’envers. Le soleil tapait si fort que le dieu a préféré redescendre dans les mondes inférieurs, d’abord longeant les débris de l’avion, puis retrouvant les araignées et leurs toiles emperlées, les chevaux et les vaches indistincts, deux cochons sauvages. En route vers la douche tu as les orteils bleus car tes chaussettes trempées ont déteint. La petite fille acquiesce quand tu lui proposes une double boucle.

mercredi 15 août 2018

15 août


Un, autant se faire le devenir de la carotte. Et la carotte sera notre devenir, une fois retournés en terre. Sérieusement, pouvons-nous envisager la carotte, de tous les sens qui lui manquent, avec respect, et remercier pour notre imminent appariement ? Tout est déjà écrit : nous serons la perpétuation de la carotte de même que la carotte nous survivra.
Deux, quand les arbres se déracinent, les pierres connaissent elles aussi des velléités de départ. Mais comme des enfants (ou des parents) elles s’agrippent, et l’on n’est guère plus avancé. Asphyxiées par une coulée de boue, les truites ne sont plus là pour espérer un prochain orage qui leur épargnerait l’hameçon. Ces destins nous dépassent.
Avec tout ça, Binh-Dû en oublierait de célébrer le paysage. Plutôt il marche sur le bas-côté de la route, s’il ne lève pas le pouce peut-être obtiendra-t-il un « passage ». Mais non, il foule aux pieds des mégots, jetés côté passager, et de la menthe à profusion (pousserait-elle ici par compensation ?). Se pourrait-il qu’il n’y ait qu’un fumeur ?
(Trois, c’est une énigme. La résolution impliquerait un homme ou une femme, revenant le soir de son travail ou s’y rendant le matin, conduit(e) par son époux ou son épouse si c’est le matin, son amant(e) insoupçonné(e) si c’est le soir – un(e) collègue qui habite un peu plus loin, rendant service. Et cette personne éventuellement adultère fumerait.)

mardi 14 août 2018

14 août


Un, les orteils des hêtres sont si longs qu’on croirait marcher sur une chevelure. Des princesses figées par un charme, il y en a tant et plus, qui continuent de pousser quoiqu’on ne saurait l’affirmer à l’œil nu. Leurs ongles, leurs cheveux, tout leur corps même qui s’allonge hors de proportion. Pardon pour le sacrilège, mais c’est caresse aussi, sur le bois dur. Au village les rangées sont plus sages, un gros homme va de platane en platane, imposant les mains, écoutant. S’imaginant entendre ? Au bout de l’allée enfin, il va se planter devant un présentoir de cartes postales où il compare méticuleusement un bovidé faisant valoir que la montagne est vachement belle (dans un long meuglement de « aaa ») et un mouton bêlant dans une bulle façon bande dessinée. Deux pour l’incongruité. Menant à trois, dis-moi ce que tu manges, je te dirai... Ça pourrait s’appeler le serment du pâté. Des décennies d’ingestion vaguement écœurée de ces organes étrangers, foie, gorge, poitrine, dont les protéines sont censées s’amalgamer aux nôtres. Eh bien ça suffit. Il y a des limites au voisinage génétique. Que les nuits à venir, pour l’éternité, ne mêlent plus aux odeurs faisandées des chaussettes celle de pets de porc.



lundi 13 août 2018

13 août


Et le septième jour Binh-Dû réapparut. Divinement régénéré. Un ange de gentillesse. Un parangon de zénitude. Vraiment ? La voix guillerette dans les enceintes du supermarché est intolérable, il se bouche les oreilles. Pas pratique pour attraper un paquet de biscuits – qu’a-t-il besoin de biscuits ? Il vole un fruit, il se trompe de rond-point – mais il n’écrase personne. Il ne sait plus quel pistolet prendre à la pompe, d’ailleurs il a oublié comment s’en servir, et puis la barrière refuse de s’ouvrir. Plus Binh-Dû que jamais, un étranger universel.
Le lendemain les cloches sonnent à la volée, allez, un, deux, trois ! Car un, se remet en mouvement le déploiement. Des montagnes, pas à pas. Le sentier longeant les crêtes invite à poursuivre encore et encore après le prochain versant, d’accord, on reviendra à la nuit. Deux (sans pour autant profiter de l’offre), une vitre qui s’abaisse, un sourire, « Vous voulez un passage ? » Il y a pléthore de passages, celui du jour s’accomplit à pied. Jusqu’à trois, lorsque tombée du ciel s’ajoutera une étoile filante, indiquant le chemin.

lundi 6 août 2018

6 août

L’orage tonne et réveille. Il y eut une nuit plus jeune, semblable, quatre cent vingt-quatre heures auparavant, qui ajoutait un indice à l’amour. L’amour est en latence, Binh-Dû s’apprête à entrer en silence. Cela durera six jours et commencera demain, le matin suivant celui-ci où la terre exhale ses odeurs les plus heureusement fraîches après la pluie.
Au centre-ville un petit manoir de trois étages retentissait sûrement de rires et de cris d’enfants. Son parc est devenu jardin grillagé avec chevaux à bascule thermoformés, règlementation communale affichée à l’entrée, grillages protecteurs et toilettes publiques.
La départementale maintient tant bien que mal le soleil dans l’encadrement de la vitre côté conducteur. Même les ZAC semblent à l’abandon, comme une prémonition. Un vieil homme gonfle et dégonfle ses pneus, hésitant sur la pression.
Puis Binh-Dû arrive à destination. Les chênes grimpent les collines, les moutons accrochent leur laine aux poteaux de clôture, les cigales craquètent. L'eau serpente à contre-torsade du chemin en lacets, formant hélice.
Glisser ailleurs, jamais plus ici que maintenant. En suspension. Creuser ce qui se doit.
Émerger au même endroit. Juste un peu plus loin. Ici, là-bas.
...

dimanche 5 août 2018

5 août


Un, des papillons multicolores volettent dans la futaie de pins noirs. Leur beauté est déconcertante et cependant risquée, certains portent les traces d’une survie arrachée. Mais l’aile entamée n’entame pas la parade. Il y a tant à sentir dans les trois dimensions de ce sous-bois, tant d’yeux à fixer. Tant de retournements, l’effroi surgit par quelque aspect, le dépit, la réprobation. Deux, jusqu’à râler de tant râler, alors c’est drôle. Vraiment ? Un libre penseur persécuté par les catholiques hésiterait à se téléporter dans cette modernité bétonnée, asphaltée, criarde, nonchalante et trépidante. L’œil cathare regarde ses descendants absorbés par un fétiche luminescent et portatif où des bonbons bidimensionnels défilent à l’infini. Les temps enchantés semblent forclos maintenant que le bonhomme a courbé l’échine devant les marchands de sucre. Trois, reste encore, quand les ombres s’allongent par les vallons et les champs ployés, la sensation du vent sur la peau nue. Y répondent les branches d’un chêne, en un frémissement ami. « Ne désespère pas », tel est l’insistant message.

samedi 4 août 2018

4 août

Un, le parfum tiède des bruyères naissantes et des genêts fanés, sur plaques de lauze, une vibration de l'air. Comment cela embaume et console d’un soleil trop ardent. Au matin la pente suffisait encore à offrir de l’ombre à la rosée, au soir ça tape sous la casquette mais la fontaine repérée à l’aller tend ses deux bras de fraîcheur.
Deux, sous le noisetier le monde se prête à la relation de ses dernières évolutions. Le monde mental et son balancier oscillant entre passé et futur immédiats. Entre les aigreurs et les peurs. Juste au milieu se rétablit l’amour. Toujours disponible, prêt à durer. Entre pardons et confiance, rien ne manque, la vue est belle.
Trois, un faon broutant sur le chemin. Puis relevant la tête, aux aguets. Puis s’enfuyant, en quelques bonds. Gracile, naturellement. Où dort-il quand les chiens névrosés aboient la nuit de ferme à ferme ? Quand les chats dégringolent sur le parebrise des voitures ? Quand la mouche cherche une issue ? Dans nos rêves, peut-être.

vendredi 3 août 2018

3 août


L’horrible mauvaise conscience. Le monstre sentiment de culpabilité. Elle apparaît parfois dans le miroir, la tête qu’on fait. Dis-moi qui est le plus laid ? Facile ! Toujours le même ! La panique n’est pas loin, ou la sidération. Quoiqu’on fasse on ferait mal, quoiqu’on dise, autant se taire. Retour au temps zéro, interagir au minimum, prendre le moins de place possible, éviter de vouloir, ne pas ressentir. Binh-Dû souffrait alors en silence.
Mais qui sait ce qui tue, et de quels abandons la vie se dépêtre ? Qui peut prétendre déclencher la foudre ? De l’autre côté des Pyrénées, les maisons à louer procurent un sentiment d’impasse – toujours un mur du fond. « Qu’en penses-tu ? » suggère « Que proposes-tu ? » La question sonne douce aux oreilles si l’on s’autorise à y répondre, la question  est autre : « Comment te sens-tu ? » Plus douce encore, plus doux.
Au-dehors tape la canicule, et la crainte de manquer d’eau. Toute une frilosité focalisée sur le confort d’une douche nocturne. À rester climatisé immobile en attendant que ça passe. Encore un jour à se dispenser de vivre plutôt que de devoir rejoindre les coureurs du dehors ! supplie l’insensé en s’accrochant au mobilier de l’asile. L’impératif redonde : quitter la plaine. Chercher de l’air loin au-dessus des fleuves.

jeudi 2 août 2018

2 août

Ce à quoi Binh-Dû aspire fait peur à celui avec qui Binh-Dû se confond. C’est une affaire interne, de lui à lui. Une extension de l’illusion autosuffisante. Il redoute cet engagement-là, cette responsabilité – d’être celui qui est aimé. Celui qui aime avec espoir de retour. Il sait qu’il ne devrait pas s’en faire, nous vivons nos vies de personnages de fiction, professe-t-il à l’envi. Les sentiers montent vers le plateau, puis ramènent au village en même temps que s’étend le crépuscule. À l’ouest les nuages rosissent, et les sables du Sahara traversent les océans. Chaque inspiration contient l’élan d’un baiser.

Hier à la même heure la masseuse se tient debout face au corps en caleçons, ferme un œil, se recule d’un pas, dit « En effet », puis s’approche afin d’en replacer les volumes. Demain elle prend des notes, ranime le souvenir d’un lointain accident de vélo contre un chariot de la criée. Sur la hanche, un petit bout de chair en moins, les thons restaient figés, l’œil glacé, la bouche ouverte. Au minimum on s’assiérait sur les rochers, attentif aux éclaboussures. Au maximum on rejoindrait le flot dans une frayée oblique. Celui avec qui Binh-Dû se confond n’est pas convaincu d’avoir peur. Il respire avec son abdomen.

mercredi 1 août 2018

1er août

D’où as-tu vu que les haricots virent de couleur ? Ils pendent plus longs d’un jour sur l’autre au bout de leur tige, poussant à l’écossage par kilos, renfermant dans leur cosse l’eau pulpée déversée des arrosoirs. Que sais-tu des âmes papillonnantes ? Certes leur blancheur ressort sur les bosquets à la tombée de la nuit, mais leur nom savant est pyrales du buis et elles sont ravageuses à l’état de chenilles. Binh-Dû s’en remet aux mains de la masseuse. Il s’en remet totalement à cet être humain qui voit en lui un corps pourvu d’intelligence. Elle malaxe jusqu’aux membranes enveloppant ses muscles, jusqu’aux nerfs, jusqu’aux os. Il inspire à la demande, suivant le mouvement, il souffle un abandon reconnaissant. Là, pas question d’expirer, ni d’obtempérer. Les réponses qui se font attendre peuvent attendre encore un peu dans l’espace limbique de la toile. Il y a de l’avenir. Il y a des couleurs qui se succèdent sous les paupières fermées, et même des exercices à faire. Contrairement aux buis les figuiers ne semblent pas affectés, occupés à métaboliser du sucre. À défaut, on disputera les mûres aux punaises. Et les amis nous gardent dans leur cœur.

mardi 31 juillet 2018

31 juillet

                     Il s’agirait d’être intelligent autant que non-violent. De se mordre le « tu » dans la bouche, au premier tour de langue, de garder sa science par devers, comme une masure nichée sur l’ubac. Ou mieux, de parvenir à la transférer sur les terres du « je », à la lumière. Dans un tunnel végétal, les papillons blancs s’égaillent.
                     Vieilles âmes fragiles, leur message incite ou met en garde, comment savoir ? Plus haut dans les collines toute une maisonnée fait vibrer les enceintes d’une musique auto-tunée. Effet de la ligne à haute tension qui passe juste au-dessus et détraque le métabolisme des vaches et des cochons ? Ces hommes soulèvent la poussière des pistes carrossables.
                     Toujours fuir. On annonce trente-huit degrés pour le surlendemain et le jour d’après. Rien ne servira d’être intelligent, si ce n’est pour garantir sa survie. Grenouille dans sa casserole, être violent se révélera plus que jamais un dérisoire acte de révolte. Les tomates grilleront sur plant. Les haricots vireront au violet.

lundi 30 juillet 2018

30 juillet

           La douleur réveille, la culpabilisation écrase, la peur tasse. Débrouille-toi avec ça. Débrouillez-vous, frères humains. Dans un repli de vallons mortifiés de chaleur, où la végétation a depuis longtemps changé sa sève en huile, où les buis prématurément roussis annoncent la tabula rasa d’un prochain raz-de-marée nucléaire, subsistent les vestiges d’un chemin monacal. Ils déambulaient aux quatre coins d’un cloître écroulé, comme marchant sur l’eau. Aujourd’hui dans les communs on dresse des assiettes pour touristes en bermudas, l’araignée est ce morceau du porc situé près de l’aine, explique la serveuse tatouée en désignant son propre sexe. Mauvais coucheur ! Ingrat !
           Le sang demeure un argument. Nous serions si seuls dans l’univers, face à notre mort, face à la vie aussi. Le sang et ses affluents. Toutes ces attentions que nous déployons pour nos proches et dont sera exclu le cochon. La gratitude générée. Oui, il y avait là une cellule, un tissu conjonctif de loyautés, de preuves et de souvenirs, à délimiter son chemin de prière, à laisser éclore l’amour plutôt que le dédain. À remercier. Il fait grand jour encore tandis que bascule le soleil. Tout va bien. Le sang ne nous est pas sorti des oreilles par osmose, appelé par des trente-sept degrés à l’ombre. La nuit progresse pourtant, redoublant l’obscurité des bois. Tout ira bien.

dimanche 29 juillet 2018

29 juillet

Il fait chaud à ne plus le tolérer, quitter ces contrées, ne pas attendre ici que les courbes statistiques atteignent la température intérieure du corps humain. Un jour, on arriverait au bord du monde et alors il ne resterait plus qu’à sauter en espérant atterrir sur une planète intacte. En attendant on reste, et les après-midis on dépose sur l’oreiller un peu de bave paradoxale. Mais aucune trace de rêve n’imprime le creux de l’oreiller. Sont-ils partis devant, avant même le sommeil ? Le corps est égoïste et neutre alors qu’on s’en extrait (du corps, s’entend), n’importe qui ferait l’affaire ou presque, même l’idée d’une personne un peu connue ou largement inconnue. Tout de même, rêver est d’un autre niveau ! Avec l’apparition des étoiles, la chaleur s’atténue, deux ombres compactes traversent le chemin. C’est donc qu’il se trouve toujours des tubercules à exhumer d’un hochement du groin. Binh-Dû s’accorde un temps d’immobilité prudente, craquetant telle une macrocigale de l’espace, avant de suivre la flèche fuyante allumée dans le ciel, en direction du clocher du village où sonne l’heure, imperturbablement.

samedi 28 juillet 2018

28 juillet

Voler à quelques centimètres au-dessus du sol est un gage de vulnérabilité, félicite-t-on Binh-Dû. Point n’est besoin d’être un aigle surplombant les pics enneigés.
Vraiment ? Et si nous avions le choix, vanterions-nous toujours les vertus vulnérables ? Nous avons le choix et nous mangeons de l’animal tué pour notre plaisir. Nous avons le choix et nous dédaignons le flamboiement des nuages attestant du mouvement cosmique.
Les parfums restent cantonnés à l’extérieur des rêves, seul le sentiment s’en infléchit. Ne plus toucher terre est un cauchemar potentiel, un reproche, un vertige inquiétant.
Au milieu des vignes le sulfate prend à la gorge. Les sangliers ont migré vers d’autres collines. Entre deux respirations, le portable dans la poche émet et reçoit des ondes inaudibles. Binh-Dû est incapable de voir ce qui se passe hors de son champ vibratoire.
Sur la langue persiste le goût des mûres, même après qu'ont été sucées jusqu'à l'endocarpe leurs drupéoles. L'ivresse du fruit tend à la course, bras déployés, en prise d'élan.

vendredi 27 juillet 2018

27 juillet

Pour croiser avec bonheur une personne de connaissance il suffirait de s’en remettre au hasard, marcher dans les rues d’une ville théâtralisée l’été. Ou non. Déjà bien beau si l’on arrive à trouver la poste sans avoir besoin de demander. Le pont écroulé au mitan du fleuve attire cependant les promeneurs.
Demi-tour obligatoire, les pas mènent ensuite à l’impasse du musée, au bout du parvis papal. Depuis les salles, par les fenêtres, on aperçoit encore le fleuve, une autre forteresse, sans doute des arbres surplombant un jardin où une chanteuse aux pieds nus inspecte ses plantations, accompagnée de ses enfants.
A l’intérieur, les gardiens sourient davantage que les vierges de miséricorde. Tant d’affliction sous les dorures. Le temps long commence à se hâter, car dans un café non loin s’attable auprès de sa grand-mère un jeune homme barbu, qui fut un enfant intimidé par son oncle avant d’être perdu de vue durant une quinzaine d’années.
Sa bonne amie est encore plus jeune et ses ongles sont rouges comme la douceur et la joie, s’il te plaît, ne me vouvoie pas ! serait enclin à supplier l’oncle. Ils sont beaux. Les croiser dans les rues enneigées d’une ville-refuge, à des milliers de kilomètres d’ici, doit être un bonheur, même pour leurs voisins. La grand-mère du neveu est heureuse.
Car l’histoire initiée se perpétue, tel le don d’une bague ayant appartenu à l’arrière-arrière-grand-mère. Hors du café, la question revient de l’autosuffisance. Des cases ont été cochées, mourir maintenant serait moins désolant. Le manque a été élevé au rang de la joie. Mais qu’en est-il du désir démarqué du besoin ?

[merci toujours et encore à Camille]

jeudi 26 juillet 2018

26 juillet

Binh-Dû se dit parfois qu’il est maudit. Mais Binh-Dû sait qu’il est le protégé béni des dieux. Et il sait qu’il vaut mieux savoir que se dire. Plus précisément, que la connaissance prime le récit. L’amour entre deux êtres prime à peu près tout. (L’à peu près n’étant qu’une marge de manœuvre comme pencher le visage du côté droit plutôt que gauche, descendre un bras par ci, remonter l’autre par là ; ou plus conceptuellement une concession minime faite à la prudence, contre la flamboyante exaltation des sentiments.) Sous la voûte du pont, le chant de la flûte s’harmonise avec celui de la rivière. Et sur le plateau aride ouvert aux vents (n’étaient les rangées de châtaigniers), les abeilles affairées contournent les intrus de passage, tout est à sa place, transitoire, mémorable, immédiat. Même les adieux sourient à l’avenir autant qu’au passé, apportant au moment une densité confiante. La ville peut bien étaler sa laideur, les voitures s’agréger en une file inepte. La maison familiale peut bien offrir un havre joyeux de retrouvailles. Et les vignes familières redessiner leurs courbes. Binh-Dû se dit parfois qu’il est chanceux.

mercredi 25 juillet 2018

25 juillet

Oublie aussi l’énigme de la singulière complexité, n’oublie pas d’avancer. Binh-Dû gravit à rebours le sentier qui le mène aux randonneuses, la blonde et la brune, dont l’une a assuré la veille : « On est heureuse que tu viennes ». Ils se retrouvent idéalement, au point culminant. Ensemble ils descendent la montagne, froissant une feuille rêche entre deux doigts sans parvenir à déterminer le nom de l’arbre. À l’abord du village minéral, le parfum des patates sautées ne laisse aucun doute. Dans le chœur de la chapelle aux motifs de grès rouge le son de la flûte peul s’élève. De même le cri à l’instant de plonger dans une marmite du diable. De même les gouttes d’eau perlant sur la peau, absorbées par le dernier rayon de soleil, happé sur la pointe des pieds. Oui, c’est ici le paradis. Les étoiles clignotent au milieu d’écharpes nuageuses fines comme la voie lactée. Certaines filent un état amoureux : « Mes doigts te voient – C’est toi qui est là – Aime-toi ». Le malheur n’a pas droit de cité, tout juste le fond de l’air fraîchit. « C’est notre histoire, ainsi », approuvent au loin des animaux sauvages.

mardi 24 juillet 2018

24 juillet

Dans les montagnes du matin, Binh-Dû s’égare. Il s’agit bien de lui, mais se trouve-t-il toujours à l’ouest du chancre urbain, et ce soleil de midi indique-t-il de façon fiable la direction du sud ? La sinuosité des routes se joue de sa prétention aux détours.
Il espère diminuer à chaque tour de roue la distance qui le sépare des randonneuses parties bien avant lui. Le lendemain, l’excédent de kilomètres se résorbera à pieds et à contresens, si tout va bien. « Suis-je sur le bon chemin » ? demande-t-il dans l’épicerie-bar.
L’adolescente monte dans sa chambre vérifier sur l’ordinateur, tandis que le grand frère reste relié à sa fiancée par les écouteurs de leur iPad. Le père rentre de sa promenade un peu essoufflé, il allègue de son âge en parade aux moqueries.
Binh-Dû ne peut que compatir, comparant à son propre avantage les corps entamés : leurs peaux sont de même ascendance, très orientale, l’adolescente redescendue pourrait être sa fille, qui lui indique par où partir. Tous les sourires s’apparentent.
Bien qu’à l’âge du fils, Binh-Dû n’ait pas connu la présence à son côté d’une fiancée si jolie. Il eût été plus empressé. On a les échecs et les réussites de ses ambitions, celles de Binh-Dû consistaient à ne pas se faire entendre.
Être, agir, recevoir, ressentir, et se garder de trop comprendre. Dans la vallée, les gens se préservent d’une décompensation en perpétuant leurs illusions, la différence est dans le degré de conscience vis-à-vis du régime infligé.
L’artifice du réel se dissémine en mille exemples d’usurpation de l’espace commun. Soit tu te soumets à la loi du péage, soit tu raques en ZAC tentaculaires, en ronds-points et en panneaux publicitaires. Quel consensus en a-t-il décidé ainsi ?
À qui profite le crime ? Jusqu'où continuera-t-on à instaurer la peur pour légitimer l'autoritarisme ? Sur ces questions la compréhension est disponible. Mais « Pourquoi suis-je moi et pourquoi pas toi ? / Pourquoi suis-je ici et pourquoi pas là ? » : oublie.

lundi 23 juillet 2018

23 juillet

Reprise du ballet des histoires au quatrième jour de festival : une vieille dame pourrait éviter d’ouvrir sa porte aux catastrophes, la fille du boucher rend son tablier, le chevalier à la triste figure connaît des sursauts de jeunesse. Aux premières branches maîtresses de l’arbre, qui jadis furent racines, on mange un taboulé.
Survient une cycliste, pile au bon moment, porteuse de bonnes nouvelles et d’idées joyeuses. Cette amie-là prétend pouvoir accueillir toute l’eau du ciel, laquelle, intimidée, se contente de rouler des nuages apocalyptiques. Le spectacle s’admire les yeux en l’air. Une guitare furieuse prédit un avenir post-électrique.
Un vigile moderne n’a rien compris, ses lunettes noires ne l’y aident pas, non plus la pesanteur qu’il inflige à sa moue. Il imagine qu’un sac vide est une menace et que son propriétaire, qui l’accroche à son vélo, est un terroriste méritant que soient mobilisées deux voitures remplies de policiers.
Pour combien d'heures de garde-à-vue, quelle quantité de bêtise plus ou moins brutale, quelle urgence fantasmée, quel esprit insensé de vigilance ? Face à la suspicion totalitaire, prendre la poudre d'escampette paraît une solution raisonnable, la sortie des artistes sert à ne pas manquer la dernière fête.

dimanche 22 juillet 2018

22 juillet

Une tente se démonte mieux avant le petit-déjeuner, surtout si celui-ci est un brunch. Un thé se boit chaud, surtout si c’est une tisane. Un homme bavard s’écoute plus distraitement le matin, surtout s’il parle à quelqu’un d’autre. Une femme aimée est toujours aussi jolie de profil. Un square est un square, quelque soit l’heure, d’autant lorsqu’on n’est pas en retard. Le même arbre nous y retient.
Une voiture blanche attend au pied de la statue républicaine. « Au revoir, à très bientôt », dit-il. Et la pluie reste avec lui une bonne partie de l’après-midi. Ce n’est pas aussi triste qu’il l’avait anticipé, « Nous avons fait du chemin », remarquait-elle. Quand la pluie cesse, un corps est hissé hors de l’humus, deux acrobates en bottes narguent un squelette doré dans son fauteuil, on plante des fleurs.
Les femmes bavardes courent les rues comme tout le monde, s'arrêtent aux bons endroits pour boire un verre, usent généreusement de leurs passe-droits, demandent des nouvelles depuis tout ce temps - puisqu'on a failli se heurter par hasard -, ne sont pas tant bavardes que désireuses de partager réussites et rancœurs. Mais du côté adverse de sa propre loyauté, mieux vaut aller se coucher.

samedi 21 juillet 2018

21 juillet

           La journée suit la courbe du soleil, au zénith se tient une discussion à l’ombre des frondaisons. Il y est question d’idéal, le doute est virulent. Celui qui répond au premier geste aurait-il pu parler le premier ? Cherche-t-on quelqu’un qui nous ressemble parce que nous sommes nés de quelqu’un à qui nous ressemblons ? Voit-on en l’autre la personne que l’on voudrait voir jusqu’au jour où l’on finira par y voir ce qu’on ne voudra plus ? Les vieilles questions ont la vie dure. Les nuages préfigurent un épisode pluvieux.
           Au matin pourtant l’amour chantait et nous tendait la main. Au soir, c’est un arbre noirci qui se couvre de roses. Le fleuve mène aux anciens abattoirs, s’y rendre à pas rapides redresse le moral. Là-bas, tout est prêt aussi pour la pluie qui ne viendra pas, le chapiteau à ciel ouvert assume sa fragilité. De quoi avez-vous le plus peur, comment rêvez-vous l’avenir, que voudriez-vous vivre avant de mourir ? Dix doigts s’entrelacent. Personne n’est forcé de répondre. Les baisers aussi sont silencieux.

[merci à Gilles Cailleau]

vendredi 20 juillet 2018

20 juillet

Sur l’île, les supputations sont foison, à qui ce sourire insistant est-il destiné ? Nous sommes assis par terre, nous avons montré patte blanche et franc sac à la police, nous attendons entre personnes de bonne compagnie que le spectacle commence. Au matin, un héron a traversé le ciel sans que personne ou presque n’y prête attention. (Binh-Dû serait flatté qu’un chef tribal des Grandes Plaines le nomme ainsi, Personne-ou-presque.) Il y avait excès de sardines pour monter la tente au bord du fleuve.
Cette femme qui sourit semble hésiter à l’unisson, fut-elle connue dix ans auparavant dans une maison de l’emploi ? Est-ce ainsi que ses traits ont évolué, et l’expression que l’on devine en retrait du sourire est-elle mi-amusée mi-appréciatrice ? Faudrait-il se lever pour raconter le chemin parcouru, serait-il opportun d’improviser un bref rapport d’activité teinté de gratitude ? Ou son expectative s’adresse-t-elle à un spectateur situé dans la continuité de l’axe, comme si personne ou presque n’existait au milieu ?
Plus tôt dans la journée, un guitariste était persuadé de reconnaître en l'homme dégustant une crêpe avec son amoureuse (aurait-on cru) sous un grand arbre du parc quelqu'un qu'il aurait connu ailleurs, mais où ? Plus tard dans la journée un pianiste s'avère être le même homme qui un mois plus tôt ne s'était pas rasé le crâne - autour de lui, de très singulières amies communes sont aisément reconnaissables. En fin de soirée tous les chemins se séparent, non sans une inespérée exhalaison de boucles brunes.

jeudi 19 juillet 2018

19 juillet

De glissement en glissement, le délai s’accentue, devient détour. La ville est une boule hérissée de piquants, Paris est un hérisson. On veut éviter les bouchons, on s’éloigne, on fait le tour d’un grand stade et on revient, Paris est un flipper. La ville n’a pas de limite, elle se longe tel un chemin d’estuaire.
Et pendant ce temps, la plus tendre des ondines confectionne des sandwiches. Patiente, ses yeux brillent d’un feu qui rassure et guérit. Elle est ce qu’en disent les légendes, les boucles de ses cheveux sont des langues d’amour, et son front renferme le trésor d’une âme pure. Le manque, chez elle, est une orée.
L’ignore-t-elle, pourtant ! Elle propose un thé sur un banc. Mieux vaut s’échapper, s’en aller dîner dans les champs. Au loin la pluie rivalise avec les rayons du soleil couchant, en traits obliques, cendres grises, gloire blanche. Les hirondelles ont fait leur nid dans un village aux deux rivières, où paissent aussi des moutons.
Tombe la nuit, et l'orage annoncé. Qui se mue en déluge cisaillé d'éclairs. Écrin pour que soient confiées la colère, la honte, la peur. Entendues, acceptées, alchimisées par le tonnerre. À l'arrivée il ne pleut presque plus dans les flaques, des étoiles apparaissent derrière le parebrise. Jusqu'à plus d'heure.

mercredi 18 juillet 2018

18 juillet

Il fait chaud, le temps glisse. L'attente se rapproche du lendemain où les amarres enfin seront larguées. Il y aura un effort requis puisque d'avance le bras est douloureux, de l'épaule au poignet, le bras qui tiendra le volant, l'autre reposant sur la portière, vitre baissée. Dans des circonstances plus solitaires cette contrariété musculaire serait prétexte à rester couché. A regarder dans l'écran de télévision les petits bonshommes pédaler en haut des cols. Il fait si chaud. Et les orages menacent, non ? Oui, si l'on en croit les prévisions météorologiques. Si l'on croyait les prévisions de toute sorte - celles qui ont les apparences du bon sens - on n'irait pas bien loin. On guetterait l'époque à venir des casques immersifs, quand il ne sera plus nécessaire de grimper la moindre colline pour tenter de ressentir ce qu'est le vol d'un aigle. Quand partager une expérience commune ne fournira plus un motif de déplacement - autant rêver sans regret aux temps de la sauvagerie. La transpiration ruisselle dans l'immobilité du cube, volets fermés. Dernières dernières fois avant l'accostage du retour, partir en vacances est un renoncement provisoire. A une poignée de kilomètres d'ici, un autre sac à dos se remplit - dans la joie.

mardi 17 juillet 2018

17 juillet


Dieu est un concept imprécis, précaire et obstiné. Il fait loi parmi d’autres lois humaines. Mais si nous aimons rêver grand, nous préférons voir petit. Nous, les sédentaires. Qu’importe le nombre de pièces, au final demeure un enserrement de murs, un plafond, un plancher. Même un jardin n’y change rien, même une terrasse ouverte sur le ciel, c’est toujours la sécurité qui nous tient. Binh-Dû étire ses membres en travers du lit. Si sa tête était d’une forme plus allongée il pourrait se prendre pour une étoile. Il rêverait à en désarticuler la cause de tous ses pincements (oh, cette nuque si raide !), il délaierait les acidités dans l’écume lactée de l’amour sans souci. Il se réveillerait au moment qui lui plairait, ainsi qu’on change de position – par préférence. Tout changerait d’un coup s’il rencontrait une jambe distincte des siennes : Dieu passe le relais dès lors que nous sommes deux. Parés pour le voyage, redressés, debout, un pas à tour de rôle dans le monde extérieur. Si je penche trop tu me retiens, si c’est toi qui penche je me redresse. L’équilibre vient en marchant, jusqu’à l’audace d’inventer sa trace. Binh-Dû est si solitaire qu’il en oublie souvent qu’on l’aime.

lundi 16 juillet 2018

16 juillet


À choisir, être tour à tour le sujet et l’objet. De quelque chose, nécessairement. Cette chose qui se situe entre l’homme impatient qui s’exaspère de subir la lenteur de ceux qui le précèdent – Mais allez, remuez-vous un peu, pensez aux autres, laissez-moi le champ libre ! Et l’homme placide qui ne voit pas de sens à précipiter ses gestes, bien au contraire – Pourquoi es-tu si pressé, qu’est-ce qui a tant d’importance que tu ne puisses pas attendre quelques secondes de plus ? Il y a peu d’alternatives pour les sujets qui s’ignorent.
Dans tous les cas, il manque une femme. Les deux hommes objets reflètent l’un de l’autre l’animosité qui les réduit. Ce qui se situe entre eux c’est aussi là où ils se situent, dans une station-service aux prix cassés. Un monde de virilités et de voitures qui chauffent. Binh-Dû quant à lui envoie des lettres amicales sur la toile. Par paquets de six, sa dose journalière. Immatérielle à souhait. Sans obligation de réciprocité. Le jour suivant il relève son courrier, le taux de réponse immédiate est de 17%. De quoi tremper ses lèvres au verre au sixième plein.

dimanche 15 juillet 2018

15 juillet


Puisque la période est à la mélancolie prématurée. Il ne manquerait parfois qu’un cadre rectangulaire – quatre doigts joints et deux paumes dressées à la verticale y suppléent avec une étonnante efficacité, encore faut-il assumer, et le regard appuyé et la mise à distance – pour obtenir une émotion cinématographique. Ce visage à fleur de peau baigné d’un soleil orangé de fin de journée. On prolongerait le film grâce aux bonus du DVD – les scènes coupées au montage qui ne trouvèrent pas à s’inscrire dans la narration.
Coupés au montage les passages honteux, médiocres, pusillanimes à l’excès. La litanie du premier poil blanc, les douleurs dépourvues de sens. Les attentes paresseuses. Les redondances. Nous serions les réalisateurs de films propagandistes incitant les âmes hésitantes à prendre corps. Comme des migrants exilés sur Terre et qui dépeindraient à la famille restée au pays une réalité épurée. Tout va bien, je vais vous envoyer de l’argent. Le film préféré de Binh-Dû montrerait un temps d’avant, perpétuellement suspendu.

samedi 14 juillet 2018

14 juillet


La tristesse s’abat à la fin du jour. D’avoir programmé une enfilade de lendemains jusqu’à l’apex du mois d’août, d’un coup s’y retrouver et c’est déjà le déclin de l’été. D’anticiper une séparation annoncée au cœur de la prochaine fête ; cela se passera ainsi, une dernière embrassade, un sac hissé sur le dos, un pâle sourire de part et d’autre, l’une montera en voiture et l’autre replongera dans la foule. Aujourd’hui même, après une journée ensoleillée, d’étreindre une femme qu’on ne reverra pas avant septembre et dont on esquive le risque d’un baiser.
Binh-Dû pourtant s’est réjoui d'entendre un couple de tourterelles si bien assorties, posées côte à côté sur un fil électrique. Il s’est empli de bonheur esthétique à la vue de danseurs tels de souples animaux plus libres qu’ils ne furent sauvages. Il a respiré le ciel et ses parfaits nuages. Assis sur un bloc de pierre taillé dans un gisement de fossiles, il s’est immergé dans une conversation essentielle. Il a étiré ses orteils autant que possible pour accroître l’aise de ses nouvelles chaussures. Rien n’y fit. Ses pieds chéris lui semblent trop petits.

vendredi 13 juillet 2018

13 juillet

Les accomplissements souvent passent inaperçus. Ni à l’entrée ni à la sortie le vigile ne repère qu’il y eut un avant et qu’il y a un après. S’abritant des premières gouttes de pluie qui tombaient aux abords du centre commercial, Binh-Dû fit des emplettes opportunistes, quand il sortit à nouveau dans la rue, de perpétuelles premières gouttes de pluie (vite évaporées) maculaient le trottoir. L’air est chaud, le vent souffle fort dans les nuages et le temps assèche les regrets. À plus forte raison quand une deuxième démarque efface l'initiale déception des soldes.
Quelle fut âpre pourtant cette négociation entre les principes spartiates de Binh-Dû et les exigences de ses pieds. Au final il trouva donc chaussures. Soldées comme il se doit, bien que d’une demi-pointure trop courtes. Il coupera les ongles de ses orteils. D’un pas allégé il arpenta les travées d’un magasin voisin où l’on n’accepte plus les chèques depuis deux ans et demi (ah bon, cela fait si longtemps que je vivais dans ma grotte ?), et s’offrit grâce à l’économie réalisée le disque détaxé d’une chanteuse aux pieds nus. La vendeuse lui rendit un sourire de connivence.

[merci réitéré et non moins perpétuel à Camille]

jeudi 12 juillet 2018

12 juillet

La sœur inventée serait un être de totale confiance, disponibilité, bienveillance. De même serions-nous un frère pour elle. Binh-Dû surimpressionné dissimule à l’extérieur de lui-même l’homme que nous sommes. Chez lui aussi, totale bienveillance, et cætera. Il est requis pour aller au bout de n’importe quel voyage, car il est habile à se contenter de peu. Il sait évoluer entre les plaintes et les appréhensions, pour tout dire ça le fait rire. Il n’aurait pas l’âme mélancolique, ni décisionnelle, ne serait pas du genre à affirmer une opinion ou à prodiguer un conseil.
La sœur réelle correspond assez bien à la définition de la sœur inventée. Diffèrent forcément la tonalité de songe propre à la seconde ainsi que le registre ambigu consistant à se proclamer frères et sœurs humains, de passage sur Terre. Binh-Dû apporte à l’homme que nous sommes un surcroît de biodiversité. Il sait que l’amour se pratique à plusieurs. Il a exploré les continents, les océans, il est en mesure de parcourir à rebours le temps qui les fatigue. C’est pour lui un jeu de paysages, certains, nous ne les soupçonnerons pas de notre vivant. « Mais le premier paysage, c’est toi. »

mercredi 11 juillet 2018

11 juillet

Binh-Dû est dans la ville, il respire une fois sur trois, entre deux émanations toxiques. Il n’y parvient pas très bien, il doit s’empoisonner à petit feu. Martyre de ceux qui ont les moyens de s’acheter de l’oxygène. Ces gens-là s’efforcent de croire qu’il y aura de l’avenir pour leurs enfants, une espérance de vie qui permettra de mourir avant eux. Ceux qui n’ont pas les moyens ne se verront jamais attribuée une place dans les navettes, ils sont résignés à ne jamais surplomber les nuages. Ils se disent que les enfants, déjà, c’est bien quand c’est petit.
Binh-Dû est un enfant des circonstances, comme n’importe lequel d’entre nous. Il est sa propre adaptation aux circonstances. Son métabolisme fractal est en revanche assez particulier, qui lui permet de ressentir sans barrière cellulaire le vent dans les branchages. Malheureusement il y a de moins en moins d’arbres. D’autres événements s’y substituent, qui n’auraient pas pris tant d’importance sinon. Il se serait perché par choix en haut du magnolia au lieu de le rêver refuge. Mais en tout état de cause, la vie se survivant, de joie parcellaire il s'emplit et se contente.

mardi 10 juillet 2018

10 juillet


Encore une semaine à tirer, le fil sur l’écheveau donne un mauvais coton. Toujours mieux que du polyester, certes, et il n’est guère élégant de pisser sur le mérinos. Mais tout de même, on voit les bouloches. Tu auras beau jouer du violon à mon oreille – à la tienne plutôt, qui penche vers la table comme ivre de son propre son –, je vois bien que je tangue et pire je vasouille. D’ailleurs qui suis-je ici, quelle est cette première personne du singulier qui s’immisce alors qu’on ne lui a rien demandé ? Et qui es-tu ? Où est Binh-Dû ?
C’est lui qui fait défaut, le joueur de flûte. Celui qui suit la musique qui le traverse, celui qui devance la loi des récompenses et des calamités. Même quand il s’absente il se tient tout près, il ne cesse en réalité d’être au cœur de l’action, transparent, aléatoire, satisfait. Il a définitivement obtenu ce qu’il voulait. Cela ne suffit pas à nous arranger, le problème étant que la biodiversité de nos sentiments se réduit. Presque plus d’arbres, des îles en plâtre s’effritant dans le néant, des animaux sans queue ni tête. Qu’on nous retienne avant qu’on mute !

lundi 9 juillet 2018

9 juillet


Douché le mauvais coucheur. Du genre à consulter la météo avant d’enfiler son pantalon, mais voilà : sitôt le nez dehors, quelques gouttes chaudes lui tombent sur le bout du nez. Il râle, il proteste, il ne veut pas croire. Ça va bien cesser à la fin, à peine que ça commence ? Ça ne devrait pas exister, ça n’était pas prévu. Suffit de se faire emmerder ! Déjà qu’il est en retard, déjà que rien ne se passe comme désiré, l’argent qui ne tombe pas du ciel, l’amour qui persiste à fuir, et lui qui court derrière avec sa contrariété. Au carrefour un chien le regarde de travers, sale bête ! Sous l’auvent de la boulangerie une femme tenant son bébé au creux du bras gauche rajuste de la main droite sa robe, comme s’il la matait vicieusement. Les publicités de douze mètres carrés exhibent des sourires mensongers. C’est comme ça, dès qu’on s’approche, ça dépixelle. Il pleut de plus en plus fort, le ciel est jaune orageux. Qu’elle crève, l’humanité, du reste cela ne saurait tarder ! La chemisette lui plaque au torse, manquerait plus qu’il attrape froid. La vie, c’est une chierie. On a relevé les balais de ses essuie-glaces, pure malveillance, pourquoi, mais pourquoi ? Un premier éclair se fracasse, entraînant des trombes d’eau. Il est totalement vain d’essayer d’éviter les flaques. De chercher à s’abriter. De regretter. D’attendre. Il renonce, retourne chez lui, se redouche et se recouche.

dimanche 8 juillet 2018

8 juillet

Autant considérer toute société comme une société d’abrutis. Ne valoriser que la déviance, la marge et le dépit. Renvoyer dos à dos la bêtise crasse et la bêtise cultivée. Soi-même, se tourner le dos à peine on se surprend dans son miroir. Consacrer son esprit à l’ironie et à l’obtention de plaisirs. Ne jamais se croire dupe de ses gratifications – et pourtant...
Sur la plage court un gros homme, enveloppé des manquements de la vie à son égard. Mal aimé, négligemment reconnu. Il trébuche et tombe. Son corps forme cratère, il est une bombe non explosée. Deux hommes minces le relèveront. Trois femmes le plaindront. Quatre enfants tenteront de débarrasser des grains de sable son costume incongru.
À l’arrière de la berline une femme parle à son oreillette. Elle s’accompagne de gestes de la main valorisés à 300 euros la minute. Le transfert en hélicoptère est déjà amorti, d’ailleurs ce n’est pas elle qui paie. Mille ouvriers mourront. Cent mille familles prieront en vain. Dix millions d’enfants tousseront du sang. Un milliard d’organismes évolués disparaîtront.
Autant planter son regard dans le ciel ou ce qu'il en reste, et sourire aux anges. Sentir l'amour divin se diffuser dans tous les organes, s'émerveiller de ce qu'ils fonctionnent en cette seconde précise, puis la suivante, puis la suivante. Saisir la main tendue, serrer l'humain contre son cœur. Croire en la bonté fondamentale – être la dupe et le ravi ?

samedi 7 juillet 2018

7 juillet


La fenêtre est ouverte à l’espagnolette tel un signal de confiance pondérée, dans son lit un spécialiste émérite ronfle. Ses rêves sont atones et sa conscience tranquille. Bientôt cet homme qui dort aux bonnes heures se réveillera comme il faut, son bras relâché vérifiant par habitude la présence à son côté de sa femme. Ils boiront leur café ensemble à la table de la cuisine.
Ailleurs, des agités en quête bavardent jusqu’au bout de la nuit. Vers la fin, ça zozote peut-être un peu, il y a du vitreux dans les regards, mais le désir d’entente insiste. Désir de vérités profondes aussi, sur la manière d'être soi dans une société de clones, sur l’esthétisme d’une parole, d’un geste, d’un mouvement à  naître. Ils vivent dans leur modernité et dans leur ardeur.
Le spécialiste émérite dort encore, bien qu’il se soit tourné vers le dos de sa femme. Il ira tantôt s’ennuyer devant la créativité d’aspirants révolutionnaires, en rédigera un compte-rendu lapidaire, c’est écrit déjà – l’habitude. C’est ce qu’on attend de lui. C’est pour cela qu’on le paie, pour sa réflexion bourgeoise, sa vieillesse précoce. Nul  souffle d’air frais ne pourrait le régénérer.
De la même façon tu fonctionnes en boucle. Tu es un séducteur, on le sait, tu as cette lueur dans les yeux (à l’instant où une pensée amusante te vient à l’esprit) qui fait craquer les filles. Mais tu voudrais aussi les convaincre que l’imbécilité humaine est un puits sans fond où déjà s’abîme le monde et qu’aimer est au mieux parier sur un sursis. A la fin tu danses seul dans la lumière blanche.

vendredi 6 juillet 2018

6 juillet


Mais l’homme qui lui tend une bouteille d’eau sous la canicule porte sur la tête une coupe de cheveux hors de prix. De plus, il est descendu d’un scooter rutilant, non moins puant. « Vous êtes sûr, vous n’avez pas soif ? » Bien sûr qu’il a soif, surtout après avoir changé la chambre à air de son vélo, et puis il pourrait plus efficacement ôter la saleté de ses mains qu’en leur crachant dessus. Mais l’homme est clairement un ennemi de classe, d’ailleurs il se dirige à présent vers sa péniche luxueuse, un peu vexé par l’offre refusée. Il faudrait ne pas se sentir mendiant pour permettre le don. Les palissades d’un chantier de construction contournent avec soin l’horodateur devant lequel une femme gracile se voûte pour lire les instructions, violentée par le fracas des marteaux-piqueurs et le souffle mortifère du béton froid. Le tronc et les branches des arbres ont été rabotés par le passage des engins et les frôlements répétés d’une grue métallique. Dans la pénombre, le corps étendu se souvient d’un autre corps tout près de lui, d’une veille désirante à l’écoute des respirations – à chaque goulée d’air l’amorce du désir. C’était l’amour, condition nécessaire. Dans le parc, alors que la nuit tombe, des hommes solitaires hissent répétitivement leurs muscles à des agrès de force, tels des prisonniers. La jeune femme accompagnée se repère au logo lumineux d’une banque, en haut d’une tour. Un jour elle attendait assise dans l’encoignure extérieure d’une baie vitrée à l'épreuve des balles et des béliers, « sur la banque », avait-elle indiqué par texto – auprès d’elle se vivent des heures inestimables. Son sac contient une petite bouteille en plastique, à laquelle il aima boire.

jeudi 5 juillet 2018

4 juillet (suite)


À la volée un visage ravagé et un bras dans le plâtre, cette femme sans âge est bien maigre et personne n’a dessiné de cœur à l’encre rouge, cela sent la saleté et la misère. Un effluve soudain, son regard implorant. Face auxquels un geste réflexe consiste à écarter les bras comme en descente de croix, au creux des paumes les stigmates, et les petits enfants viendraient se blottir dans la lumière éternelle. Rien dans les poches, prétend-il en poursuivant sa route. Il ment, ce ne sont pas des mouchoirs qui tintent contre sa jambe. Il éternue à cause des tilleuls. Il marche trop vite, trop directement vers le bureau de poste où il fera l’appoint pour payer un timbre, où il prendra peut-être le temps de retirer quelques billets du distributeur avant de s’enfuir comme un voleur, les yeux baissés. Il a établi dans sa tête un programme minuté, désireux que rien ne le perturbe. Peut-on être désireux du rien ? Lors des rendez-vous avec son psy, il cherchait de quel traumatisme originel était issu son mal de vivre. Je ne crois pas avoir eu une enfance malheureuse, s’étonnait-il souvent. Son psy paraissait en avoir vu d’autres, il attendait la suite. Parfois après un silence : Vous dites que vous « ne croyez pas » ? Après avoir posté le règlement de son loyer et fait ses courses au supermarché, il rentre chez lui, satisfait d’être dans les temps. Il ignore que répondre « Oui, merci » à la main tendue transfigurerait le masque indécis de ses soucis – et les cieux s’ouvriraient, et une nuée de séraphins entamerait une farandole.

mercredi 4 juillet 2018

4 juillet

Quand nous serons invulnérables comme papa. Grands et forts. Plus rien ne pourra nous menacer, de même que rien ne menace quand papa est là. Nous sommes en sécurité. Nous protégerons le monde, les nôtres dans le vaste monde. Nous serons infaillibles, nos muscles seront d’airain et notre parole d’or. En attendant nous sommes confiants, gare à toi mon frère si tu t’avises de t’opposer à la loi de papa. Car papa est aussi terrifiant. Il est capable de toucher le plafond du bout de ses doigts en se tenant sur la pointe des pieds. La seule façon de s’échapper consisterait à passer sur le balcon et à descendre en s’agrippant aux aspérités de la façade. La nuit quand il dort, car autrement : rien ne lui échappe. Il sait tout. Il ne mourra jamais.
À moins que ce jour où nous aurons grandi jusqu’à le rattraper, nous voulions remettre en cause sa vérité. Son front se sera couvert de rides horizontales, telles des ratures sur des phrases désavouées. Il se sera un peu voûté. Dans son regard on percevra des lumières inédites, plus inquiétantes que ses fureurs de jadis, ce seront les feux-follets de la peur. Finalement il aura vieilli. Ses muscles seront redevenus une glaise maladroitement pétrie. Il se retiendra à la poussette de ses petits-enfants, en effectuant trois tours du petit bassin, à pas lents. Une fillette tournera dans le même sens mais plus éloignée du centre, plus vite, en s’arrêtant souvent pour tendre la main et demander l’aumône. Les gens secoueront la tête. L’air de dire : « Non merci. »

mardi 3 juillet 2018

3 juillet


Faudra-t-il se résoudre aux fantasmes ? Le corps alangui dans la douceur de l’été ne suffirait-il plus ? Ce regard singulier, ce désir, cet esprit et cette âme. Mais le regard déjà ouvre l’imagination, quel que soit le lieu, un lit approprié, une clairière tapissée de mousse tendre sous les frondaisons, un repli de dune. L’autre n’est jamais seulement lui-même (et reste à découvrir qui moi-même je suis). L’autre est un découvert autorisé, sous conditions, un interdit modulable. Un animal sauvage qui consent à se laisser approcher, mais qui pourrait changer d’avis. À moins que l’animal sauvage, ce ne soit moi. Ou que tous deux nous soyons sauvages et animaux, ou que nous soyons humains, nous serions frère et sœur. Nous serions deux amants engagés ailleurs. Une main posée sur la peau inconnue redéfinirait le corps tout entier, donnerait naissance instantanée. La chair serait indéfectiblement inconnue, comme une promesse d’éternité. Puis tout se joindrait en un éclair de connaissance. Ce ne serait pas jouissance encore, mais prémices de plaisir suprême. Il y aurait même un zeste de revanche que cela ne gâterait rien ; l’exercice du pouvoir est une résolution.

lundi 2 juillet 2018

2 juillet

À l’heure vespérale, aucun loup ne hante les quartiers résidentiels. Nul chien, non plus que leurs hommes, où sont-ils tous passés ? Dans le ciel les martinets saluent la descente du soleil, comme ils saluèrent son apparition, son apogée, tous les moments de la journée. Hors d’atteinte, dans leur dimension parallèle. Voici un jeune couple se tenant par la main, souriant un « Bonsoir » au passage. Un air d’anomalie. (Ce fut jadis un temps de promenade entre mère et fils, un avant-goût du sommeil.) La télévision est sans doute allumée derrière les vitrages renforcés, au bout des allées arborées. Il y a sans doute des habitants, malgré leur discrétion.
C’est un soir d’encombrants, jonchés sur les trottoirs, aubaine pour les chiffonniers qui tardent encore à s’extraire des bouchons du périf. Ça sent la cave et le bois pourri. Le chat qui manquait est à demi tapi sous une voiture, il observe le mouvement saccadé de la paire de lacets qui lui passe sous le nez. Et le chien remonté du loup se prélasse sur le balcon d’un troisième étage, une patte nonchalamment glissée entre les barreaux. « Tu l’as dit, ne dis pas que tu ne l’as pas dit ! » crie une femme à sa fenêtre, tandis que tombe de ses doigts la cendre d’une cigarette. La paix est aussi précaire qu’est immuable l’obscurcissement du jour.

dimanche 1 juillet 2018

1er juillet


Le feu sacré brûle dans ses yeux. Ses pupilles sont dilatées comme par excès de drogues mais c’est simplement l’intensité qu’elle met à vivre, même quand elle est fatiguée ou mélancolique ou entre deux explosions de vitalité. Le feu sacré brûle dans ses pieds. Sa pointure lui permet de s’insinuer dans un trou de spectateurs mais pas de voir par-dessus leurs épaules. Souvent elle renverse les pôles et alors ses pieds montent plus haut qu’on ne saurait lever les nôtres, indécrottables terre-à-terre que nous sommes.
Les magasins en solde révèlent que rien de désirable ne se vend moins cher que ce que l’on aurait acheté un autre jour. Mais il y a foule, et dans cette foule l’idée traverse qu’on rencontrera quelqu’un d’imprévu. En guise de qui, des regards de vigiles ou d’inconnus vaguement curieux. C’est un peu plus tard, quand on ne s’y attend plus, que survient une parfaite coïncidence, un signe du hasard qu’il serait sot de négliger. Le feu couve, elle cherche son propre flambeau, qui la guidera. Patience, les rêves s’accorderont jusqu’à l’éloquence.

samedi 30 juin 2018

30 juin

Usées jusqu’à la corde, et cela ne suffit pas, il faut encore que tombe la pluie. Sorties du placard elles ont pauvre allure, une araignée morte depuis longtemps a tissé sa toile dans l’embouchure et y a retenu des moutons de poussière. Et pourtant leur mémoire de forme est d’une fidélité à toute épreuve, on pourrait y couler du bronze et l’on se retrouverait avec deux pieds jumeaux des deux nôtres, pesant leur poids de postérité. Ces pieds-là resteraient sans broncher au fond du torrent de montagne, au lieu que les orteils de chair, saisis, se recroquevillent.
Car elles font éponge sur le bitume, c’est confirmé. Mieux vaudrait les enlever et marcher pieds nus. D’un geste auguste, on les laisserait tomber par leurs lacets effilochés dans une poubelle transparente, et l’on serait libre, enfin. Comme s’il ne s’agissait pas toujours de cela... Les torrents de montagne entament leur crue à des centaines de kilomètres, là où se canalisent les habitudes. Ici, nos contraintes ont nom consommation ou endettement. Pourtant il s’agit bien de se mouvoir, la porte est ouverte, l’air du dehors est frais. Sous la douche doucement tiède effacer la déteinte.

vendredi 29 juin 2018

29 juin

Le sourire le plus franc est un mystère. Il y a une vérité cachée derrière, qui ne passe pas par les mots, soient-ils seulement pensés. Ceux qui sourient, eux-mêmes ignorent l’étendue de ce qu’ils savent. C’est une connaissance lointaine, transmise au fil des générations à l’insu de ses gardiens, l’idée originelle que nous serions tous frères. À chacun de nous, naissance a été donnée, et depuis lors les sourires qu’on nous adresse perpétuent ce don, nous voudrions confusément nous blottir contre le sein d’une mère.
Vient l’attente, qui semble ne pouvoir jamais être comblée. On s’en satisfait dans un mouvement de flux et de reflux. On s’y complaît parfois, à distance les filles sont déjà si jolies ! On va de trop tard en trop tard, et cela pourrait durer toute une vie. Mais se dégager du flux est une autre affaire. La fougère devient fossile, on passe au temps géologique, on se perd dans le temps cosmique. Y a-t-il encore quelqu’un par ici, pour un sourire qui ne soit distraction ou réflexe reptilien, sommes-nous encore de ce monde ?

jeudi 28 juin 2018

28 juin

Quand tu marches tu n’attends pas, tournerais-tu en cercle. Cela peut durer toute une journée sous le soleil, à s’en cramer le crâne, tu n’attendras pas. Ou tu seras en train d’attendre, ce qui n’est pas attendre. Allons plus loin : cesse de marcher, reste dehors. Le souffle de vent sur ta joue, comme par l’effet de ton propre déplacement, te démontre que tu n’attends pas. Et s’il n’y a pas de vent, il y aura autre chose, un papillon, un son, l’hypothétique imminence d’un désir. Même tu t’endormirais, ce ne serait plus attente. Ne parlons pas de mourir.
Du temps où tu portais les cheveux longs tu aurais pu voir le monde d’un peu plus haut mais tu marchais voûté. Ce n’était pas désagréable, tu ne ressentais aucune douleur. Tu voyais en coin ce que la plupart des gens ne soupçonnaient pas, leur position relative dans l’espace. Leur arrivisme. Toi tu ne te souciais guère d’arriver quelque part, hormis au creux d’un sexe mythifié. L’amour était un pari amoureux. Depuis tu as réaligné ta cambrure, selon des principes ergonomiques. On pourrait te juger guindé. Mais toi tu sais qu’il n’est plus temps – d’attendre.

mercredi 27 juin 2018

27 juin

Il faudrait mettre en lien l’attente. Non pas l’attente de quoi, de qui, mais l’attente pourquoi. Ou comment ne pas attendre. Il doit bien y avoir une alternative à la défaite – qui ne soit pas non plus banale ou médiocre victoire.
On peut entendre à vingt mètres de distance, fenêtres ouvertes, le son caractéristique d’un coupe-ongles. Dans le règne de l’attente il y a agacement. L’alternative serait une averse soudaine noyant le bruit sous le bruit.
La non-attente se tient parfois à l’intersection de l’observation et du discours. Le corps contredit la fiction, ou c’est la fiction qui est en avance. L’averse tombe mais doucement, moins puissante qu’un cliquetis de clavier.
Ou l'attente signifie peu. Elle demeure absconse, un dépit, une tristesse, l'amorce d'une supposition. Les filles sont jolies et voilà tout. D'autres jeunes hommes paradent, chacun son style. L'attente, c'était l'espérance.

mardi 26 juin 2018

26 juin


Perpendiculaire serait égal, un lit est une croix, ajouterait-il s’il y avait lieu de repentir. Ce n’est pas vrai : il y aurait lieu mais il n’y a pas la place, la place est prise depuis dix jours. Les parallèles sont lancées dans la grande course du temps, déjà elles s’infléchissent, aux certitudes ne pas se fier. Si la mort était instantanée, que d’un coup il n’y ait plus rien, avant même le moindre sursaut de conscience – voire de sensation –, serait-ce préférable ? Tu lis ton journal et l’instant d’après : le néant. Ta postérité à jamais hors de question.
Dans l’allée du centre commercial une mère radieuse passe avec son bébé dans les bras près des tubes de néon verticaux qui le fascinent – « Presque attrapé ! Au suivant ! Bravo ! » Dans le jardin public, une dame en surpoids appelle d’une voix lasse les enfants dont elle a la charge – « Mangez un bout de gâteau ! Venez ! » S’il y avait repentir, il remonterait loin en amont. On effacerait la question originelle – « Qui voudra de moi ? » Et un soir comme celui-ci, le soleil plus bas que les nuages créerait un ciel à la Turner.

lundi 25 juin 2018

25 juin

Il n’y a pas un chat dehors. Des oiseaux dans les cerisiers sans plus de cerises. Des gouttes éparses sur le parebrise, attestant qu’il a plu au cours de la nuit. Le départ du retour est toujours plus facile que celui de l’aller.
La température extérieure monte à contre-courant de l’altitude, à moins que ce ne soit dans le courant du jour qui s’avance. Quand elle diminuera à nouveau, ce sera peut-être le signe que le soleil descend ou que le Nord approche.
Entre le Sud et le Nord il y a surtout un premier amour, qui malheureusement ne sera pas disponible pour boire un verre au passage, vu qu’elle est couchée sur son dos bloqué. Compassion naturelle, et pointe de soulagement dans le regret.
Serait-ce déjà le retour du répit ? Dans un village où il ferait bon vivre, nulle âme par les rues ni aux fenêtres. Des équipements urbains dernière mode, acquis au salon des maires de France, un émoticône vert sourit et dit « Merci ! » à moins de 50km/h.
Tout bien réfléchi, demandons-nous plus à ceux que l’on choisit d’aimer ? Se consoler de l’éviscération d’un chat sur la chaussée en se disant que des vies d’oiseau seront préservées, possible, mais comment se consoler du déchirement d’un oiseau ?
Une vingtaine de jours de marche sans se presser, la distance sur pneus effectuée en un même laps de temps que la veille. (Pauses comprises, tituber dans des villages déserts.) Ce à quoi servent les voitures. La solution est l'abeille libérée par le hayon, loin de chez elle.

dimanche 24 juin 2018

24 juin

Celui qui s’inquiète de perforer la terre avec ses bâtons de marche soudain découvrira les pylônes plantés des remontées mécaniques. Le cheminement fut hideux longtemps dans ce paysage ravagé, mais indispensable à la découverte d’un vallon édénique juste avant le col.
Une, encore une prairie d’altitude parsemée de fleurs et dont l’herbe semble si tendre qu’on en mangerait. Deux, les pierres aussi stupéfiantes que les fleurs. Moins colorées, plus nervurées. Comparer leurs caractères. Trois les fées, ainsi qu’on appelle les concrétions rocheuses qui se découpent sur les crêtes quand le soleil se couche à leur hauteur.
La pierre est fractale de sa montagne, et l’éblouissement de la cornée fractal du soleil derrière les nuages (la tomographie cérébrale sera fractale au second degré). À la nuit on ne marche plus. On tâte du bâton la piste blanche. La fatigue a fait redescendre d’une arcade l’inconscience de la belle santé.

« J’ai décidé de renaître, jugeant qu’il y avait encore de quoi se réjouir. Oui, cette planète était belle ; la prochaine fois j’en chercherai une autre. »


samedi 23 juin 2018

23 juin

Un, les nuages dirigés par le mouvement des yeux, sur la droite cet amas menaçant, par ici l’orée plus claire. Et le ciel dialogue avec Binh-Dû. [Tiens, le revoilà ?] Deux, les névés traversés, ils sont au rendez-vous, comme la réassurance que tout va bien en dépit des canicules. Pour le moment encore, tout va bien. Trois, l’eau bue à la source, dont l’esprit diffuse dans tout le corps. Encore, encore. Toujours courir parmi les fleurs et les mousses tendres.
Retour dans les cirques magiques. La fluidité souvent laisse incrédule. D’autant que la nuit fut difficile : une chèvre avait mordu la main de Binh-Dû et les outils de l’infirmière (une scie crantée bonne à tailler dans le bois une béquille) ne lui inspiraient pas confiance. La femme qui lui voulait du bien masquait visiblement la crainte qu’il lui inspirait et ne semblait pas vouloir le guérir d’un baiser. Lui-même, que voulait-il ? Il ne ressentait aucune douleur, mais la violence.
Aucune douleur au jour, le ciel parfait et ses nuages idéaux. Rien d'épique dans le bien-être et la beauté. C'en est donc fini du voyage ? L'ombre des pluies se maintient à la frontière, l'humeur égale est raisonnable. Un serpent traversa le chemin. L'homme le regarda intensément, cherchant à comprendre son message. le serpent s'éloigna dans les rhododendrons : "Mon ami, tu avais réclamé de la clémence."

vendredi 22 juin 2018

22 juin

Un, c’est le paradis. Une succession de vallées d’altitude entourées de pentes plus ou moins sévères au-delà desquelles le ciel... Le paradis est sous le ciel. Deux, un papillon noir dont les ailes repliées, moirées de bleu, sont en forme de delta. Il n’a rien de spectaculaire. Posé sur le dos de la main découverte, il en suce le sel. Trois, une prairie semée de boutons d’or, de violettes, de gentianes et de myosotis, et d’autres fleurs encore dont le nom importe peu. La niverolle volette au-dessus de l’embarras du choix. L’air est doux. Comme ces montagnes sont bienveillantes... Quand un dantesque coup de tonnerre ébranle l’atmosphère.
Le mantra adéquat, à chaque pas, reste « merci », même la pluie s’abat en grêlons afin de ne pas tremper l’homme qui marche. Merci pour les intempéries qui reconnaissent au lieu sa force païenne. Merci pour les égarements qui aboutissent ici, et pour la permanence des bouquetins, des marmottes et des craves à bec rouge qui passent l’hiver sans la gêne d’une présence humaine. Merci tout autant pour les pieds de l’homme, ses jambes, son cœur, le ressourcement. L’expérience recouvrée de la volonté, dissimulée des mois durant sous les inquiétudes et les velléités. Merci quand, par l’effort consenti – les bienfaits dispensés.

jeudi 21 juin 2018

21 juin


[Binh-Dû s’est fait remarquer toute une saison. Il est un peu las de son nom. Voyons si l’on peut s’en passer.]

                Un, les cumulus qui s’élèvent à la verticale dans le ciel, derrière la crête des montagnes. D’une blancheur immaculée, identique à celle des plaques de neige accrochées aux parois. Puis se délitent. Deux, les gouttes de pluie en soirée, qui soulèvent des cratères sur le chemin de sable, tant elles sont grosses ; tant elles tombent de haut. Trois, le moineau qui vient s’agripper au rebord de la vitre fermée côté passager. Pour un peu il toquerait du bec un message énigmatique.
                Aux pylônes des télésièges offensant le regard succéda une croix plus ancienne, tout autant superflue. Mais à son pied on ne la voit plus. Un chien patou tint à gueuler haut son hostilité, je ne vais pas les bouffer, tes moutons ! Fut-il rétorqué. La pluie a attendu un moment de tranquillité sous l’abri d’un chalet pour s’abattre, le soleil brillait, cela a duré. Puis le moineau.
                (Mais la pluie n’est pas si mémorable, reléguée aux lisières, deux aurait été le torrent traversé, si froid que les pieds d’une certaine façon sont encore dans le fond, parmi les cailloux plats.)

mercredi 20 juin 2018

20 juin

Un, le parfum du jasmin. Qui atténue la canicule à venir. Deux, le goût du pain. Nous sommes sauvés. Trois, une douche en douce.
Dans les montagnes il fait seulement chaud. Alors qu’en plaine on meurt.
La forêt escarpée incite à renoncer mais la vieillesse ne sera jamais d’actualité. Quand il était petit, Binh-Dû se persuadait qu’il ne mourrait jamais, quand il sera très âgé il découvrira qu’il avait eu raison. Il se trompait juste quant à la forme que prendrait son immortalité.
Pas âme qui vive au refuge de la cascade, mais une paire de tongs sur le seuil, des habits à sécher sur une corde tendue.
Peut-être vaudrait-il mieux mourir en compagnie que survivre seul.
Délivrer un ultime regard encourageant, dans des yeux apeurés, voilà qui serait sympathique. Beaucoup plus bas, là où la cascade s'est horizontalisée et ne laisse plus entendre qu'un murmure, Binh-Dû se couche près d'un bâtiment à ciel ouvert qui hébergera des poneys.

mardi 19 juin 2018

19 juin


Ah oui, ils se lèvent tard. En plus ils vont au cinéma. Une vieille dame robinsonne sur la plage d’une station balnéaire l’hiver, et ne s’en trouve pas plus mal, dès lors qu’un chien lui renvoie son regard et qu’elle parvient à ordonner le peu de souvenirs qui lui restent. Dans la rue, un couple d’amis surgit, leur offre des cerises. La main de la femme, gardée tendue, tenant la barquette, paraît à Binh-Dû d’une générosité inouïe. Au supermarché, des courses sont effectuées sans rien voler, saumon, avocats. Les avocats se révèlent pourris mais la salade de la veille est fraîche encore. Les mots dépixellisés libèrent des ellipses.
Ils sont en retard. Ils rejoignent les autres à un mini-concert. Puis ils se séparent, Binh-Dû et son amie. Il y a de gros morceaux de bœuf sur le barbec'. Une assiette pour lui puisqu’il est là, ça se passe comme ça. De nouveaux prénoms, aussi des courgettes du jardin. Binh-Dû fait une dernière blague, il part à la cantonade. Depuis le pont routier on les distingue encore, la grande table au bord du fleuve. C’est l’heure des éphémères. Plus nombreux sur la route qu’il n’y a d’êtres humains sur la planète. Hécatombe sur le parebrise, Binh-Dû s’arrête, pisse sur le parterre d’un monument à la guerre. Les étoiles veillent.

lundi 18 juin 2018

18 juin


On a beau dormir sur un matelas à mémoire de forme, on ne s’en souvient pas mieux de ses rêves. Binh-Dû s’en va au lac avec cinq amis dont quatre qu’il ne connaît pas. Trois garçons et trois filles, zéro couple, c’est facile. Au lac on se baigne et on crache des noyaux de cerise le plus loin possible. Binh-Dû juge l’eau trop jaune, le soleil pas assez chaud, et son nouveau ventre disgracieux, alors c’est tout juste s’il retire ses chaussures. L’une des filles reste sur la berge elle aussi, sans que personne n’y cherche motif. Elle se tait quand les autres parlent, de choses et d’autres. Sauf à un moment vers la fin ; Binh-Dû essaie de tendre l’oreille mais il est lui-même en pleine conversation avec l’un des garçons. Au garçon, Binh-Dû déclare : « L’attention sincère que tu portes aux autres, elle se voit, c’est de la pacification préventive ». Quoique cela témoigne, il y a des éclats de rire qui se perdent. Le soir, Binh-Dû et son amie se souviennent qu’il leur reste du travail à accomplir, c’est même la raison de sa venue ici. La bougie colle son fond de mèche à la table. C’était comme un dimanche à la campagne. Il est quatre heures du matin.

dimanche 17 juin 2018

17 juin

Binh-Dû n’obtempéra pas à la sonnerie matinale du réveil.
Il s’accorda une heure de sommeil supplémentaire.
Il avertit son amie qu’il arriverait vers treize heures plutôt qu’à midi comme prévu. Super, cela me laissera le temps de ranger un peu, lui répondit-elle. Binh-Dû se sentit dès lors en avance et alla consulter ses mails sur l’ordi.
Il prit du retard, ce faisant.
Et puis il ne trouvait plus son bermuda kaki.
À mi-chemin, il dut prévenir son amie que, la distance étant ce qu’elle était et non ce qu’il s’était approximativement imaginé, il arriverait à quatorze heures. Super, répondit-elle, comme ça je pourrai aussi prendre une douche.
Il arriva à quinze heures. Elle avait faim, lui aussi. Super ! se dirent-ils.
Il pensa qu'il avait de la chance d'avoir des amis exempts de tout reproche.