mardi 11 décembre 2018

11 décembre


La fête bat son plein, Binh-Dû s’est enfui. Il ne s’attendait pas à voir son amie, depuis si longtemps disparue, d’un coup réapparaître. D’un coup assise dos à lui, Binh-Dû n’a pu s’empêcher d’avancer la main pour toucher son bras nu, signaler sa présence, l’a-t-elle reconnu seulement, se tournant de profil, ou était-elle trop triste tandis qu’un amant sans doute pérorait à son côté ? Dans la cuisine un chat fait régner la folie, renversant les verres, éparpillant les gélules bicolores. Une écharde se plante dans le pied de Binh-Dû, effrayé, qui cherche ses chaussettes.

Dehors il bruine, et c’est bon de sentir le froid couler des narines, sa saveur salée suspendue au rebord de la lèvre supérieure. C’est bon d’avoir les yeux qui pleurent et de ne pouvoir départager les eaux. De la langue, Binh-Dû inspecte sa mandibule, la face interne des incisives inférieures, comme il n’en aura plus le loisir en état de squelette. L’une de ses orbites est vide, se souvient-il, ce qui se vérifie quand il renverse la tête en arrière : il peut voir en-dedans de son crâne. Mais quand il se remet d’aplomb, il voit toujours d’un œil, même en fermant le bon.

lundi 10 décembre 2018

10 décembre


La fatigue serait-elle une transgression ? Binh-Dû se pose la question alors que la brume envahit lentement son cerveau, peu de chance qu’il trouve une réponse là-dedans. Le sang s’épaissit aux tournants, modifiant les échos. Nul ne saurait dire où mène le cycle pourtant maintes et maintes fois suivi – parce qu’on ne se souvient jamais. Le train peut être dit infernal même s’il tourne à régime réduit. Where are we now ? chante pour l’éternité l’homme aux yeux vairons, en un point mystérieux de la galaxie, régénéré, dans son berceau il gigote et babille en paix.
Ou serait-elle plutôt prélude à la danse ? Invitation lancée, joie d’être femme et de se laisser porter, tu trouves peut-être une forme de réconfort dans l’empêchement, suggèrent à Binh-Dû une amie après l’autre, je suis heureuse que nos destinées se rejoignent, relève une troisième. Une quatrième cherche toujours à réguler au plus juste la chaleur émise par son radiateur, pour être homme neuf il faudrait commencer par ne plus compter. Alors les hivers sans Bowie révéleraient l’élémentaire motivation du geste inédit.

dimanche 9 décembre 2018

9 décembre

À la table d’à côté, les fêtards ont la bière hurlante. Il va se calmer, promet l’un d’entre eux au serveur qui vient interposer sa carcasse imposante entre leur table et celle où Binh-Dû et son amie boivent leur tisane. Depuis les toilettes on entend un oiseau chantant inlassablement, sans doute dans une cage à l’intérieur d’une pièce close aux murs d’un rouge sombre, meublée de fauteuils usés et de banquettes où feignent de s’alanguir des prostituées chinoises, l’autre bout du couloir mène à un restaurant auvergnat où cent casseroles concoctent l’aligot au chou farci.
Tu aimes tout de Brassens ? demande la fumeuse au non-fumeur frigorifié qui l’a accompagnée à l’extérieur, dont le cerveau se contorsionne pour trouver la réponse adéquate, alors en fait, non, il n’aime pas tout. C’est plus stylé – de manifester son  esprit critique. Le problème, c’est qu’elle attend des précisions, des titres, des raisons. Il fait froid, non ? La neige ne va pas tarder à tomber, dès que les derniers métros auront cessé de circuler. Parfois on est trop gentil, parfois on est sans pitié. Binh-Dû a failli prendre menthe-verveine, il se sent fier d’avoir osé la camomille.

samedi 8 décembre 2018

8 décembre


Tu te réveilles et tu ne sais pas où tu es. Dans ton lit, certes, mais où est ton lit ? Les quartz du réveil sont éteints, n’indiquent aucun ajustement d’emploi du temps pour la journée et pourtant rien ne sera plus comme avant. Fait-il jour seulement ? Le volet est baissé, tu appuies sur l’interrupteur en vain. Pour faire entrer un peu de lumière – oui, il fait jour – tu dois ouvrir la porte donnant sur la cuisine, laquelle donne sur le balcon. Il fait froid. Plus longtemps tu laisseras entrer la lumière, plus tu sentiras le froid. Tu ne peux pas faire bouillir de l’eau pour un thé. Tu ne peux pas prendre une douche chaude. Tu peux t’habiller mais cela ne suffira pas. Faire circuler le sang, mais jusqu’à quand ? Plus de musique, plus de télévision, les batteries de ton ordinateur et de ton téléphone se déchargent inexorablement. Tu peux encore manger du miel sur du pain. Tu ne sais absolument pas quoi faire. Il est encore trop tôt dans l’hypothèse du désastre pour que tu fracasses ton volet à coups de marteau, au moins y voir clair. Les vitres sont recouvertes de gouttelettes d’humidité, à l’époque on appelait cela de la buée. Dehors il n’y a personne. Tu ne peux pas rester chez toi inactif, tu ne vas tout de même pas te recoucher. Tu pourrais peut-être te rendre au centre commercial, bien que ton réfrigérateur soit en train de dégivrer ? Il y a peut-être encore du chauffage dans les bâtiments publics ?

vendredi 7 décembre 2018

7 décembre

Tombe la jalousie sur un coin de la tête, de même que bascule sur le côté la peluche qui semblait bien assise. Oh, tous ces sourires d’enfants, plus ou moins crispés face à l’objectif... Seuls les parents ont le droit de jouer avec le cadre, sortir en se courbant, revenir effacer un pli malencontreux, rectifier la pose. Ou le photographe qui se prévaut d’une couarde innocence, si ce n’est complicité. Un jour – et ce jour arrive – les couleurs auront passé dans la succession de destinées sinistres, l’innocence exposée inspirera de la pitié.
Mais Binh-Dû sait-il vraiment de quoi il parle ? La nuit, un arbre se dresse d’entre les ressorts du matelas, un poirier lui garantissant qu’il continue à avoir soif et trouvera au réveil de quoi se désaltérer. Le jour, une paire de seins fermes tend le tissu d’un chemisier de soie. Et il y a la tendresse aussi, n’en déplaise aux esprits forts. Ce qu’il sait, c’est qu’il n’est pas à l’abri de regretter d’être lui-même et non un autre, plus chanceux, plus méritant, mieux paisible. Il n’a pas assimilé toutes les façons de se réjouir. Un bouc lui pousse au menton.

jeudi 6 décembre 2018

6 décembre


Binh-Dû est si rapide ! Il regarde le ciel gris, les nuages de pluie, qu’à cela ne tienne, ses pieds félins ont déjà dévalé la volée de marches extérieures, la grille ouverte est déjà refermée, et toute une enfilade de rues avalée sans y penser, au bureau de poste le temps est arrêté. Goutte à goutte les secondes parcourent leur révolution sur le cadran aux chiffres rouges... Dans la file d’attente on attend... Certains remplissent des formulaires à une table ronde qui oblige à lever le coude... D’autres pointent un doigt circonspect sur l’écran des automates... Le bébé dans sa poussette reste serein  bien que Binh-Dû détourne le regard vers la dame qui colle avec application (comment, sinon ?) un timbre sur une enveloppe... Il se glisse dans un interstice pour accéder à la machine, poser son colis sur le plateau, « Vous permettez que je récupère mon fils ? » demande la dame, « Bien sûr », répond-il comme si la question en était une, quelle tristesse cette agressivité, se désole-t-il de retour dans la rue où la pluie se retient encore de l’assaillir, l’épicerie-bazar brille de mille diodes, Binh-Dû a préparé l’appoint au creux de sa main, ce qu’il cherche n’est pas en rayon, il ressort, effraie une vieille femme qui sur le trottoir s’appuie sur sa béquille, « Pardon », se fend-il, et son sourire d’excuse aussitôt étiré se referme, déjà il a franchi la grille, monté les marches, retiré ses chaussures. La pluie peut bien tomber sur le toit...

mercredi 5 décembre 2018

5 décembre

Mais pendant que les braves gens font leurs courses au supermarché, l’Histoire les condamne. L’Histoire accuse Binh-Dû à chaque seconde et l’accusera tant qu’il se penchera sur l’épluchage d’une échalote. Comment s’accommode-t-il de cela ? Ce n’est pas tant l’époque qui est en cause, alors faut-il incriminer un tempérament ? Dans les rues la misère persiste, aux yeux de tous. Partout dans le monde souffrance, spoliations, viols, saccages. Peints sur les paupières de ceux qui choisissent d’ignorer, des yeux grands ouverts jamais ne cillent dans le sommeil.
Cette tradition remonte aux sources de la courtoisie. M’aimez-vous ? Je vous aimerai jusqu’à mon dernier souffle, j’en fais le serment, ou jusqu’à l’heure de votre mort. Et ce sort funeste paraît enviable. Binh-Dû cacherait plutôt sa dévotion comme un sentiment trop conditionné. Un jour on se souvient de la personne accomplie qu’on croyait être alors qu’on avait vécu moitié moins. Tout autour le carnage continue, embrassant un mouvement voisin d’amour et de désir. Le monde entier se cherche des justifications, le constat est terrible ; mais telle est sa raison.

mardi 4 décembre 2018

4 décembre

Prenons une échalote, n’est-elle qu’un condiment ? Le vrai sujet traiterait de la générosité, de la progressivité des apprentissages, de la mise en valeur des diversités, ce genre de choses. Dans la vapeur exhalée par les cerveaux se dessinerait une imposante architecture conceptuelle, avec ce qu’il faut toutefois d’émotions douces. Les sourires ouvriraient des lucarnes sur le ciel, il y aurait un feu de bois dans la cheminée, et du thé bien sûr, des tasses et des tasses, accompagné de pâtisseries exquises. Et une échalote.
Vulgaire, même, à sa pelure externe collerait encore un prix, en chiffre et en code barre. Mais si l’échalote était comme le mouton divin – le mouton indistinct du troupeau où se dissimulerait Dieu ? Si l’échalote était un fruit, poussant sur l’arbre de la connaissance – et on croquerait une tomate en dessert. Si la force de l’échalote venait de ce que l’équilibre secret du monde reposerait sur elle, pauvres de nous. Binh-Dû s’en mord la langue. Moins il parlera, moins il dira de bêtises. Moins il s’éloignera du vrai sujet.

lundi 3 décembre 2018

3 décembre


Sur les photographies aussi l’on danse. D’appartement. Binh-Dû avait mis une belle chemise, aux pieds des souliers brillants. Son amoureuse avait l’air de ses vingt ans, qu’on lui en aurait donné dix de plus tant l’intelligence, la douceur et l’exigence émanaient de sa peau. Lui-même rajeunissait en sa présence, mais à quel point ! D’une manière étourdissante, elle le faisait grandir. Peut-être même faisait-elle pousser ses cheveux (à lui) si longs sur les épaules. Elle le faisait sourire, ou plutôt elle faisait qu’il souriait, non plus comme on se raccroche à n’importe quelle branche surplombant la rivière, mais comme on s’émerveille d’avoir été malheureux puisque tel fut le chemin du bonheur. Quand elle l’avait quitté il avait battu son record de barbe. Un jour ils s’étaient retrouvés dans un pub irlandais, le lendemain il s’était rasé, comme avant, comme sur les photographies, quand elle préférait que cela ne pique pas. Binh-Dû devrait se raser plus souvent au lieu de se vieillir. Elle s’en fichait, sa dernière amoureuse, qu’il pique ou pas, et lui se trouvait plus beau comme ça. Ils n’ont pas de photos qui les commémorent. Ils ont cinq cents pages de correspondance électronique. Ils  étaient secrets. Le soir du bal, il ne pouvait pas danser à cause d’une tendinite achiléenne, mais dans la pénombre ils se sont embrassés, il s’en souviendra encore dans quinze ans. Il aura peut-être rasé sa tête, qu’on le prendra pour un moine. Elle sera revenue dans sa vie pour toujours à jamais (car là est sa place, là est leur place, au plus élevé de l’amour, que Binh-Dû, d’en bas, contemple).

dimanche 2 décembre 2018

2 décembre

La fillette glisse d’une marche sur les fesses, c’est normal, c’est comme cela qu’on apprend à marcher. Elle pleure quand même, de contrariété, non ce n’est pas normal, j’étais là, tranquille, la veille j’avais réussi à atteindre le fauteuil où papa me tendait les bras, sous les applaudissements de maman, alors pourquoi cette fois je tombe ? (Mais qui parlait d’escalier ?)
Prudence est mère de tous les risques. Dans le meilleur des cas, si l’on veut vivre. De ses bras l’on s’éloigne (bien sûr la Terre est ronde, d’où l’éternel retour). À défaut de savoir encore se casser la figure, on apprend à rouler-bouler, et tout étourdie, dans le nouvel univers ainsi pénétré, de sa mère on devient la mère, tandis que la fille a mille ans et cinquante paire d’yeux.
L’infinie sagesse d’un âge acquis, et toujours un rire d’enfance. Le miel touillé au fond de l’eau citronnée colore un typhon nouveau, sur les parois du verre miroitent mille-et-une correspondances. Mais on ne comprend pas ce que tu racontes ! objecte-t-on à Binh-Dû, lequel choisit de ne pas entendre la musique dissonante. Aimer encore.

samedi 1 décembre 2018

1er décembre

C’est le moment de vérité. Tous les VIP sont là, ne pas se louper. Une chevillère prend l’allure d’un accessoire, oublier l’entorse en-dessous qui proteste en coulisses. La salle est pleine d’une rumeur confortable qui lentement décroît avec l’éclairage. Tous les yeux braqués vers le disque lumineux qui se précise au centre de la scène...
Une heure plus tard Binh-Dû applaudit, moins fort que certains de ses voisins, il se détend, il s’émeut, il essuie la larme avant qu’elle ne s’épanche. Il lève aussi discrètement que possible une main quand son nom est cité, la claque à nouveau dans l’autre quand les têtes se tournent vers la régie. Il boit le champagne, il serre dans ses bras.
Remet son bonnet, la route est longue jusque chez lui et il ne sait plus trop où il en est de sa pudeur. S’il convient de témoigner de la beauté, de nommer la reconnaissance, si ce qui existe dans l’éphémère a besoin d’être identifié plus précisément, les amitiés, les sentiments. L’amie qui l’accompagnait ce soir, celle qui manquait. Tout ce qui demeure parfait.

vendredi 30 novembre 2018

30 novembre


Jusqu’où avoir peur, hors de la matrice ? Hors de la matrice, c’est encore la matrice. Le soleil passe dans l’encadrement de la fenêtre, dans le chalet les lattes du parquet convergent en ligne de fuite. Quand la nuit sera tombée et toutes les portes refermées, la neige descendra recouvrir les arbres et les pelouses puis elle se transformera en pluie tombant des branches sur les bonnets. Mais pour l’heure Binh-Dû ne s’en doute pas. Il ignore également qu’il ira dans l’après-midi acheter du porc en batterie et des pommes ignifugées. Sur l’éventail des pollutions, certaines semblent accessoires. Vaut-il mieux déraper comme en rêve et s’encastrer sous une voiture ? Non, il se tient debout en chaussettes sur le parquet, derrière le trait de scotch, sous la mitraille et un second soleil artificiel. Son quant-à-soi au garde-à-vous cille à chaque crépitement, ainsi seulement aurait-il refusé le bandeau sur les yeux. Est-il si périlleux d’être convaincu de sa propre existence, preuve inscrite dans le viseur ? La salle est pleine pour la générale, les danseurs ressortent en moirures sombres sur le fond blanc. On retient son souffle à l’amorce des mouvements. Binh-Dû est sorti du chalet, il croise les doigts. Et puis il se détend, il sourit même en grand, personne ne le regarde.

jeudi 29 novembre 2018

29 novembre

La coalescence opère, en un phénomène qui échappe à la volonté. C’est ce qui se produit lorsque les conditions sont réunies. Une seconde auparavant le temps n’était pas encore venu, une seconde après c’est accompli. Binh-Dû allonge ses bras sur le dossier de son gradin, dans la salle plongée dans l’obscurité. Au centre, sur la scène, la danse avance en dégradés, tout concourt. Les matières passent aux tamis du métallique, du végétal et de l’animal, les qualités se précisent. Ne manque plus qu’un public, son souffle collectif dressera l’étamine.
Mais le public n’est jamais qu’un tournant de chemin, il y a tant d’autres choses à percevoir à chaque instant. Dans les replis organiques du cœur, tant de cavités, de couloirs, d’étonnements. On pourrait rester sa vie durant à ressentir l’oméga de la pulsation, Binh-Dû en serait bien capable, la nuit il pose l’oreille sur son bras, s’il est seul. Il rêve que son amie regrette de l’avoir quitté. Du cœur est inséparable l’esprit, ou alors il y a maldonne. La lumière tourne autour du soleil, perturbant le sens des proportions, sur la grève aucune vague même orpheline n’est inutile.

mercredi 28 novembre 2018

28 novembre

La tragédie intime de chacun, dont nul autre que soi ne prend la mesure, est d’avoir souvenir de jours plus lestes, aux traits moins marqués, et intuition d’une dégradation en cours. Binh-Dû ne voit pas le problème des inconnus qui l’entourent, hors l’instant peu reluisant. Mais eux savent qu’ils sont inscrits dans le temps, ils ont leurs propres images pour cela. Ils ont aussi, pour la plupart, celles de leurs parents, dans la rame qui précède. Ça les angoisse, ça et autre chose. Binh-Dû a la chance d’avoir atteint le dernier âge connu de son père, au-delà c’est l’aventure.
Dans son enfance, le circuit de train électrique n’avait pas besoin de faire des huit ou d’emprunter des voies de délestage pour être passionnant, un simple ovale un peu allongé suffisait. S’il restait toute une journée dans le tramway périphérique, la course du soleil en serait-elle troublée ? Autant partir tout droit vers l’océan, imaginer de suspendre l’irruption de la vieillesse, de prendre le bateau, de toucher les Amériques, de continuer éternellement... La dernière surprise sera de n’avoir plus envie, alors, sur le rivage, contempler l’horizon.

mardi 27 novembre 2018

27 novembre

Comme un devoir failli : le contrôleur de compteurs a frappé ce matin et Binh-Dû, échaudé par le souvenir confus de chiens, chats et voisins bondissant par la fenêtre dans sa garçonnière, a négligé de se lever pour ouvrir la porte. Il a préféré continuer à compter les pièces d’un jeu de mahjong dont le seul vice était l’infinité des solutions offertes.
Peut-être était-ce demain déjà, ou l’an passé, ou l’an prochain, tout dépend d’où l’on se situe sur la roue cosmique. Certains Parisiens empruntent tous les jours ouvrés à la même heure les transports en commun pour avancer dans le cercle, puis revenir en arrière, le soir venu. Ils s’immergent dans leur écran. Ils croient avoir gagné un peu de liberté.
Bien au chaud dans son landau, un bébé dort. Binh-Dû détaille le dessin de ses lèvres afin de réapprendre à sourire. La capote transparente qui isole l’enfant de l’affluence est constellée de gouttes de pluie, risque-t-il l’asphyxie ? À chaque arrêt du tram, Binh-Dû chaparde deux ou trois goulées d’oxygène. En sortant, la mère lui sourit, non sans séduction.

lundi 26 novembre 2018

26 novembre


Sa bonne amie et lui sont couchés dans des lits jumeaux plaqués l’un contre l’autre, elle dort, il pose la main comme par hasard sur son bras à elle, qui se rapproche, elle se rapproche à l’embrasser, elle l’embrasse. Elle le frappe, le repousse, « Ne refais jamais ça ! » Ou elle le frappe d’abord, « Ne refais jamais ça ! » avant de l’embrasser ? Ou c’est lui qui la frappe, juste un peu plus qu’une caresse, parce qu’elle lui a brisé une demi-douzaine de dents ? À moins qu’il ne craigne qu’elle le morde au terme de leur baiser ? L’absence est une violence.
Binh-Dû n’a pas le goût du sang. En plus ce n’était pas elle mais une autre, blonde ou brune c’est égal ? L’amoureuse qu’il aimait a disparu, à croire qu’elle ne l’aimait pas vraiment. Elle subsiste au-delà du cercle de pluie, espère-t-il, dans une liberté où il serait indésirable, et dans l’enclos de mots refermés. Il lui revient, à lui, de se taire. De ne plus exercer nulle puissance, seulement une secrète bienveillance. De ne pas même chercher à comprendre. De ne pas se défendre. De ne pas se permettre. Il lui revient de disparaître en miroir inversé.

dimanche 25 novembre 2018

25 novembre


Binh-Dû nettoie une quatrième éponge, étonné qu’il y en ait autant. Sans compter celle dont il se sert pour nettoyer les éponges.  Au moins n’a-t-il pas à leur faire de la place sur l’égouttoir, un coup de pression et hop, directement sur le plan de travail. À charge pour le propriétaire des lieux de repérer laquelle sert à quoi, la rouge déguenillée, les deux vertes dont l’une est bizarrement découpée, la bleue impeccable et celle trouvée dans l’évier parmi la vaisselle sale, mais était-ce la bonne, était-ce l’éponge à vaisselle ? Jusqu’où intervenir dans les habitudes des autres ?
Aurait-il dû laver le savon ? Il n’y a plus aucune feuille sur le cerisier. L’an passé elles étaient restées plus longtemps et le temps avait été plus froid. En avançant en âge Binh-Dû relâche ses principes hygiénistes, oiseaux en cage qui dressent le dresseur. Il ne se satisfait pas de rognures de thé en sachet mais il n’a pas besoin de thé, et surtout pas à heure fixe. Il n’a pas vraiment d’heure fixe. Il n’a pas besoin de ce qui lui manque. Et il pourrait se dispenser de faire une partie de mahjong solitaire qui lui ponctionne plus d’énergie qu’un battement d’ailes de canard sur le lac.

samedi 24 novembre 2018

24 novembre


Encore un jour anniversaire mais celui-ci passe trop vite pour exprimer de la façon la plus généreuse possible un ressentiment. Il y a suffisamment de choses à faire, ne serait-ce que glisser entre les gouttes. Pendant la nuit, Binh-Dû à rêvé très précisément de la consistance de la glace dans le compartiment dédié du réfrigérateur, comme si observer le dégivrage équivalait à surveiller la cuisson d’un plat. Il s’est réveillé dans la peau d’un Esquimau moderne, il lui restait encore une moitié de sommeil à effectuer mais il s’est rendu pieds nus dans la cuisine pour débrancher l’alimentation du frigo, eh oui, il est comme ça. Il rêve, ensuite il obtempère. Et puis il se recouche et se rendort, l’âme en paix. Heureux bonhomme. Dans le théâtre le noir est fait. Les coulisses sont un labyrinthe aux lourdes tentures, il faut croire que derrière l’une d’elle se trouve une poignée à abaisser, une porte derrière laquelle la lumière sera. C’est la magie fameuse, toujours revérifiée. De même les affres à moins d’une semaine de la première, que faut-il en révéler ? Cela ira, aussi vrai que la neige fond la bobinette cherra, et tout recommencera.

vendredi 23 novembre 2018

23 novembre

Et l’averse enserre dans l’allée. Un porche ouvert accueille deux pieds mouillés, une tête d’où perle le surplus de pluie (ce qui ne fertilisera pas sous la peau l’humus-cervelle). Binh-Dû éternue une goutte au bout de son nez. Il reste sur le seuil, derrière lui le passage s’ouvre sur une cage d’escalier et une cour fermée, l’odeur de bois humide et de salpêtre invite à l’aventure – mais il ne recherche pas l’aventure. Un ours pourrait sommeiller au fond de l’antre. À l’extérieur, un figuier aux feuilles tardivement caduques frémit d’un millier de souvenirs. Et cela n’en finit pas de tomber.
Des créatures bombées passent, on les distingue à la couleur de leur parapluie. Très peu de ceux-ci sont colorés. Les voitures n’en finissent pas de rouler dans l’avenue voisine, ni les autobus, et dans les immeubles aux alentours les perceuses de percer. On ne s’entend plus pleuvoir ! déplore Binh-Dû, les joues ruisselantes. Comment s’étonner que les oiseaux aient déserté ? Il se tient sur la demi-marche du seuil perché, il évalue l’épaisseur du rideau liquide, penche son visage pour évaluer la course des nuages. Impossible, sinon, à l’oreille de savoir sur quel pied danser.

jeudi 22 novembre 2018

22 novembre

La plupart de nos entreprises relèvent d’une pulsion de diversion. Pourquoi, sinon, faire tout ce que nous faisons ? Pourquoi ces maisons, ces voitures, ces passions, pourquoi ces avions ? Pourquoi ces grands magasins ? Pourquoi ces livres qui prennent une vie à écrire, qui se lisent à l’occasion d’une insomnie ou d’un désœuvrement ? Pourquoi les guerres – mais là, Binh-Dû est conscient de céder à la facilité – pourquoi la conquête amoureuse – il aborde à présent les rives de la mauvaise foi. Par les rues les gens s’agitent.
Dans son réduit la vendeuse se réjouit de la température extérieure, comme si crever réchauffés était un meilleur sort. « On croirait une journée de printemps ! » s’exclame-t-elle, et Binh-Dû qui vient du dehors acquiesce en souriant. Il empoche l’agenda de l’année prochaine, sans doute cela prédispose-t-il à concéder un peu d’optimisme. La plupart d’entre nous semblent prisonniers d’une destinée indolente, jeter la pierre est contre-nature. Pendant ce temps, ceux qui dansent ne se privent pas de renverser les pôles.

mercredi 21 novembre 2018

21 novembre

Tout ce qu’il ne faudrait pas. Tout ce qu’il faudrait : canaliser l’obsession. Comme cette femme qui répète inlassablement ses pas de danse et aussi bien ceux de non-danse. Toujours en proprioception, chaque geste conscient des muscles correspondants, du jeu des articulations, du souffle qui accompagne. À tout moment saisir l’occasion d’un étirement, et même sans musique sauter sur ses pieds, devenir liane ou animal. Binh-Dû est happé par une vague vulvaire, il a le temps de penser « Cette fois je vais vraiment mourir » avant de se reprendre in extremis.
Même pas le temps d’avoir eu peur, ni le besoin d’un soulagement. Il est toujours vivant, soit, l’histoire continue. Comme ce couple qui descend la rue, jamais vus encore dans le quartier, l’homme porte la barbe courte et la femme une lampe de chevet à abat-jour. N’est-ce pas poignant ? Précisons que la nuit est tombée, il fera bon rentrer chez soi. Binh-Dû dans cette même rue espérait que ses épais rideaux conféreraient un peu de chaleur à la chambre où il emmenait son amie. Cela se passe quand le vent souffle. Ce soir il ne peut compter que sur sa propre chaleur.

mardi 20 novembre 2018

20 novembre


Dans un souci de promptitude et d’efficacité gestuelle, Binh-Dû s’est élancé vers la porte de la salle de bains, lustrant d’une glissade fendue le parquet. Il s’est rattrapé à la poignée, a ouvert vers l’extérieur, s’apprêtait à atteindre le carrelage quand sa chaussette s’est accrochée à un clou dépassant subrepticement de la porte, rabattant violemment celle-ci sur le torse en plein élan.
C’est dommage, alors qu’il avait justement l’intention, non seulement d’être vif et précis, mais aussi de revenir à des considérations d’ample respiration, plus factuelles, une matérialité de danseurs modèles relevant ici un bras, là une jambe, affinant le tableau, orientant les regards, de plain-pied avec la réalité de l’extra-quotidien – mais sans heurt, en douceur !
Au lieu de quoi, Binh-Dû se blottit contre le radiateur, n’osant plus trop bouger. Il ébauche une paresseuse théorie de l’effleurement, susceptible de revisiter tout le parcours d’une existence. Il a vaguement faim, l’image lui vient d’un pot de yoghourt aromatisé à la framboise, à moitié entamé, dans lequel une chenille aveugle attend que lui poussent des ailes.

lundi 19 novembre 2018

19 novembre


Au sein de l’alcôve ça ne capte pas. Rien ne passe, hors le temps. Le téléphone n’est plus qu’une radio cherchant en vain des stations FM. Mais Binh-Dû se doute que les messages s’accumulent, l’inquiétude causée sera impardonnée. Faudrait-il fuir sur un autre continent, en compagnie de cette femme qu’il n’aime ni ne désire ? Elle sourit sans joie. À l’intérieur de chacun de ses bras, sur la peau tendre est tatouée une estampille, telle une marque au fer attestant du propriétaire. Le notaire parle en anciens francs, sans doute pour se donner du cachet ou gonfler la note, il y en a pour des millions. Ce qui ne signifie pas grand-chose. De toute façon, la question ne se pose plus de vendre ou non, mais de tolérer la perte, nous vivons sur des mythes depuis que nous avons perdu la foi. La femme aux bras tatoués sort de son sac une lettre qu’elle a reçue, stipulant que son logement de fonction a été réattribué, elle ne sait pas ce qu’elle va faire. Elle l’envie, lui, Binh-Dû ?! Mais cela ne pourra pas durer éternellement, les cœurs s’usent à courir sans nulle chance de gagner ; en fin de compte le téléphone grésille une présence stellaire.

dimanche 18 novembre 2018

18 novembre

Les feuilles mortes jonchent le sol comme un tapis d’apparat, comme si la lumière du soleil, tamisée par les frondaisons, s’était déposée sur la terre, variation parmi celles incluant la neige, la tristesse ou la joie. Bref, c’est l’automne. La saison des disséminations inversées.
Comment vivrions-nous la disparition de nos sujets d’admiration, tous ces êtres qui, par la grâce de leur célébrité, peuplent notre imaginaire, ces références qui s’appartiennent si peu désormais qu’on ne peut s’empêcher de trouver ressemblance dans les corps, les intonations de tel ou tel de nos proches ?
Comment vivrions-nous la décimation ? Tomberions-nous au sol, chacun à sa manière, les genoux qui fléchissent, le bras qui retient, la tête qui cogne ? Nous endormirions-nous, seule parade possible pour amortir le choc ? Aurions-nous à ce point horreur du vide que nous désignerions aussitôt d’autres idoles ?
Dans la forêt, la pente trace un raccourci sur lequel Binh-Dû se laisse glisser, il arrivera aussi vite en bas que les familles à roues et à roulettes au terme de leurs circonvolutions. Il aura évité moult passages obligés. Il finira fier, comptant ses bleus. Il ouvrira ses rideaux à la lune.

samedi 17 novembre 2018

17 novembre

Il arrive qu’il faille lever le doigt pour répondre. Ou plutôt qu’il faille répondre en levant le doigt ? Ou est-ce histoire ancienne ? Le secret pour garder une haie bien taillée est de la tailler souvent. Binh-Dû devrait faire pareil avec ses cheveux. Avant qu’ils ne lui tombent sur les yeux. Le sommeil est une protection, la première vision à la levée des paupières est le disque aveuglant du soleil.
         Branle-bas, le regard se carapate au fond du terrier, où la lumière n’entre pas et l’air est confiné. Binh-Dû se verrait voyant d’alerte, à un autre niveau que l’ordinaire de l’humanité, résiduellement humain, maladroitement animal, peureusement végétal, quasiment pierre et sur cette pierre suinterait la rosée du tombeau. Il se sent adverbial. Marmoréen il se tient droit sur sa chaise.
          Il faudra plus qu’un discret signe de l’auriculaire à l’attention d’un cercle d’yeux baissés pour qu’il ose exprimer sa démangeaison. Davantage qu’une lévitation pour qu’il se décide à croire. Il doit agrandir la photo pour y reconnaître qui de droit, la justice immanente se fait attendre même au sein d’un aréopage sorcier. « Ai-je ma place parmi vous ? », telle est la question tenaillant le cœur du silence.

vendredi 16 novembre 2018

16 novembre


Quand il était à l’âge des examens de passage, Binh-Dû rêvait de remplacer la complexité des apprentissages par une performance aussi simple que de courir plus vite. Il y aurait une ligne d’arrivée à portée de vue, un signal de départ, un chronomètre, et en une poignée de secondes ce serait réglé. Adversaires en option, "plus vite" suffirait. Il était rapide. Dans ses rêves il ne touchait pas le sol. L’une des danseuses est si légère qu’on voit toujours l’air sous ses pieds, elle n’est même plus une danseuse mais la danse en soi. Binh-Dû ne comprenait pas qui il était. Il constatait l’intelligence dans sa contemplation, sa retenue, sa mélancolie, son désespoir. Tout autant que la bêtise abyssale qui se révélait dès qu’il ouvrait la bouche. Alors il se taisait, conscient que c’était la meilleure manière de tromper son monde. L’un des danseurs vient l’inclure dans le groupe, comme s’ils faisaient œuvre commune – les joyeux et le regardeur. Les nuits, Binh-Dû retourne souvent à l’époque des examens, il est en retard, il a oublié. D’autres fois il mène des discussions pétillantes avec de parfaits interlocuteurs. La complexité n’est plus un ennui mais une jouissance élevée. Il s’éveille. Il a encore de l’espoir.

jeudi 15 novembre 2018

15 novembre


Il y a de bonnes raisons pour qu’il ne soit pas devenu célèbre hier (Binh-Dû se console). Ceux qui se retrouvent à la place qu’il convoitait l’ont voulu davantage. Ils ont davantage fait ce qu’il fallait. Et ils l’ont mieux fait. La consolation pour Binh-Dû se résume souvent à évaluer la justice d’un événement afin de concéder sa propre défaite.

(Un jour peut-être la femme qui l’embrassait l’automne dernier au milieu des chants et des échos reviendra vers lui, inquiète qu’il veuille toujours la prendre dans ses bras, regrettant de s’être éloignée, il lui dira que c’était le mouvement de l’histoire, et tout sera parfait, et ils sortiront ensemble du brouillard... Mais non, ce n’est pas elle qui lui adresse un texto à minuit.)

Évaluer la justesse d’un mouvement afin que la beauté l’emporte. Dans la salle de danse, le soleil trace sa course sur les murs. Une règle graduée en plastique porte les marques de coups métronomiques portés contre les montants de la chaise, cinq, six-et-sept, et huit ; les prochaines lignes de partition seront sismographiques.

mercredi 14 novembre 2018

14 novembre

Binh-Dû espérait bien devenir célèbre aujourd’hui mais ceux qui, de cette aspiration, auraient pu lui faire l’aumône en ont décidé autrement. Il est renvoyé à ses pénates, les portes d’un monde idyllique se sont refermées, qui ne se rouvriront pas de sitôt. Restent les fenêtres bien sûr, ou un trou dans le grillage, derrière la haie. Ou l’idylle suivante sur la route ?
Cela lui rappelle une histoire de chiens. À une époque, Binh-Dû pensait en chien au moindre prétexte. C'étaient des êtres sympathiques, pas contrariants, affectueux, misérables, sincères, demi-sauvages, des substituts de premier choix. Il s’identifiait à ce qu’ils subissaient. Mais il n’avait aucune tendresse pour eux, curieusement.
Que la sexualité puisse être une fin en soi ne lui a jamais non plus traversé l’esprit. Binh-Dû est trop sentimental. Ou alors il aurait fait carrière, des fans indésirables lui auraient demandé des autographes érotiques. Au lieu de quoi il se languit. Il n’envisage pas d’embrasser toute une chacune, sans parler d’un chacun. S’il était célèbre, il se prendrait moins au sérieux.

mardi 13 novembre 2018

13 novembre

Comme un remuement de poussière interrompu. Elle retombe jusqu’à l’impulsion suivante, pendant ce temps le vent arrache de leurs branches la moitié des feuilles jaunes et rouges qui se laissaient vivre avec indolence, au jour le jour, encore un peu de sève pour ne rien attendre mais profiter du ciel, des oiseaux, même des humains qui passent en-dessous, encore un peu de longueur aux souvenirs d’été. Et l’on s’imaginerait ne pas devoir perdre une seule minute qui vaille, malgré l’ouverture de l’ellipse, et l’on apprendrait enfin la confiance.
Les deux hommes assis à trois rangées de distance dans la salle de cinéma ont adopté sans se concerter la même posture en S, observe Binh-Dû. Les sièges prédisposent, et sans doute une tendance masculine à l’avachissement. Leurs compagnes ont la tête qui dépasse. Ce qui n’est plus le cas dans le bar où, sans se connaître, tous les couples se retrouvent. Les avis sont partagés, mais là où flottait naguère la fumée des cigarettes quelque chose d’induit se dégage, qu’on aurait tort de prendre pour de la solidarité. Juste un air du temps, prudent.

lundi 12 novembre 2018

12 novembre


Sur la chaise placée de biais au centre de la pièce a été posée à plat une photographie formant losange. On y voit la chaise au centre de la pièce sur laquelle est posé un appareil polaroid. Les impossibilités relèvent de la perspective que le regard apporte. Déjà Binh-Dû est passé à autre chose, un autre temps sans corrélation logique. Il danse la java avec une femme petite, tous deux rivalisent d’énergie. À considérer les danseurs alentours, c’est lui qui est anormalement grand, son sexe tend le tissu de ses pantalons à cent-trente-cinq degrés.
La faim nous tire par les tripes. Puis elle s’enroule autour de notre ventre, bientôt l’on bâille puis les jambes lâchent. Que le pouvoir des rotations nous préserve de l’effondrement, songe Binh-Dû dans un dernier effort. La lucidité pourtant ne le déserte pas, au contraire elle s’avive, aussi claire que l’eau du lac serti dans la grotte où pénètrent au milieu du jour de miroitants rayons de soleil. Réverbérée d’on ne sait où une voix chuchote "Ne deviens pas le complice forcené de tes douleurs". Un mouvement renaît du prochain souffle.

dimanche 11 novembre 2018

11 novembre

Sauf que la force des habitudes rejoint celle des inerties. On commémore des aplatissements en fond de tranchée, des baïonnettes déchireuses d’utérus, des proclamations ronflantes qu’aucune divinité du tonnerre ne s’abaissera à anéantir, jamais, jusqu’à ce que la Terre elle-même se révolte ? Alors elle nous régurgitera et nous pataugerons dans nos regrets amers, éternellement ravalés. Comment pourrait-elle supporter indéfiniment les blessures infligées, arbres arrachés, implants métalliques, acides infusés ? L’eau gâtée, l’air asphyxié ? La Terre se souviendra.
Et Binh-Dû ferait bien de croire à la mémoire du corps. Le sien, porteur d’autres mémoires, voire de mémoires rêvées. Ses membres répondent instantanément à ses désirs enfouis, le propulsent au-dessus de la mêlée. Un chatouillement aux extrémités dessine la carte sensationnelle de sa puissance. Ne reste plus qu’à redescendre. En bas attendent d’autres assoiffés, encore emberlificotés dans leur duvet. Le corps sait comment s’extraire, la tête, un bras puis l’autre, et le reste suivra. À la fin la bouche s’entrouvre, la langue cherche le sein.

samedi 10 novembre 2018

10 novembre

Tandis que la perspective d’une survie sauvagement naturelle bouclerait plus élégamment l’histoire. Il y eut un commencement et il y eut une fin, mais les héros, fatigués certes, n’auront pas démérité. Jusqu'au bout ils auront lutté contre l’adversité (ce qui est tout de même la moindre des choses, non ?) Toujours mieux que de dégénérer en crétinerie. Ce qui manque désespérément, c’est le plan général. Que se passe-t-il après ? Lorsque tous les temps se sont confondus, à ne plus se comprendre sur un continuum, où émergeons-nous ?
                Les couloirs du grand hôtel ne sont plus seulement un labyrinthe dont la solution attend au fond d’un coffret caché dans l’une des chambres du haut. La bonne odeur du pain ne mène pas nécessairement au fournil. Et s’il faut se faufiler entre des murs resserrés, le risque de se retrouver piégé dans une métaphore ne supplante pas celui d’étouffer à l’indicatif. Le boulanger a aussi la main verte pour les plantes en pot, les voitures lancées à pleine vitesse contournent prudemment l’enfant. Binh-Dû peut s’habiller comme les jours précédents.

vendredi 9 novembre 2018

9 novembre

Il se hâte sans se préoccuper de la direction. Dans les rues de Paris, la nuit, il faut donner l’impression qu’on sait où l’on va. Arrivé à l’une des portes de la ville, Binh-Dû s’aperçoit qu’il est parti à l’opposé de là où il voulait se rendre. Bientôt il n’y aura plus de métro, il s’engouffre dans la bouche. Il grimpe au hasard dans le dernier qui part.
Mais où Binh-Dû voulait-il aller ? À cette heure il ferait mieux de rentrer chez lui. En cette saison où l’on ne dort pas sur les plages. Il se souvient, il désirait se promener parmi les crabes à Mahabalipuram. Il ne se souvient plus du tout s’il s’agit d’un souvenir ou d’un rêve ou d’encore autre chose qui n’est tout de même pas à portée immédiate.
Choisirait-il l’éternité auprès de la femme aimée plus qu’aucune autre au monde, ou préférerait-il poursuivre l'inconstante aventure du vieillissement ? La réponse ne va pas de soi, de même le lapin aux pommes de terre n’a pas le même goût selon qu’on le cuisine en cocote ou à la poêle. L’éternité ne laisse d’autre issue que le suicide, est-ce désirable ?

jeudi 8 novembre 2018

8 novembre

La vieillesse commence quand on ne se demande plus à quoi employer son temps. Certains s’y prennent très en avance. Binh-Dû trouvait judicieux de se rendormir dès qu’il avait une heure ou deux à sa disposition – il avait entendu dire que les os poussaient mieux en position allongée. Il n’est pas très grand et se tient sensiblement de travers.
Ceci dit, rien ne lui interdit de prétendre. Les corbeaux cherchent des graines sur la pelouse tondue pour l’hiver, lui avance à grandes enjambées comme s’il avait vingt ans et des soucis graves plein la tête, un avenir à construire, un passé déjà qui s’effiloche, sa bonne amie qui ne sait plus ce qu’elle veut, ses parents qui le briment.
Mais il aurait trente ans aussi bien, quelle réussite ! Tous ses rêves accomplis et encore de l’espérance à revendre. Ou d’autres vingt ans bien mieux épanouis, il suffit de le voir pour y croire, regardez-le ; croyez-le. Ses chemins de traverse rencontrent vos désirs, votre histoire sera la sienne, par la force du mensonge il conquerra la confiance.

mercredi 7 novembre 2018

7 novembre

Le tigre qui feulait dans l’enclos déploie soudain son corps et de ses griffes déchire la poitrine de Binh-Dû. Cela ne fait pas aussi mal qu’on pourrait le croire, c’est même libératoire en un sens, mais cela n’en reste pas moins effrayant. L’irruption du drame, issu du ludique. Depuis qu’il a perçu la sauvagerie folle dans l’œil d’un chat, Binh-Dû se méfie.
S’il avait attendu de côtoyer des chats pour se méfier... Dans sa jeunesse, il montait en courant au sixième étage pour échapper à des poursuivants imaginaires. Il collectionnait les clefs. Il s’entraînait à ne pas respirer. Il souriait plus que de raison. Ses animaux en peluche étaient marqués d’un disque de feutre rouge fluorescent apposé sur le front.
Vous n’êtes pas si énervé, lui affirme sa "référente" en lui serrant la main. La remarque est aimable, conclusion d’un entretien qui s’est déroulé selon des standards acceptables. Certes, il pourrait davantage manifester ses désaccords. Enfant déjà, il ne savait pas trépigner, hurler ni casser des objets. Il filait droit. Il allait se coucher, rattraper du sommeil en retard.

mardi 6 novembre 2018

6 novembre

Dans sa jeunesse Binh-Dû était camé. Il se souvient, il s’était rendu maître de ses shoots, ce qui revenait à en être tout à fait esclave. Il aurait prétendu gérer, comme ses pairs. Il lui fallait sa dose, entrer dans l’état, ensuite il se sentait fort, capable de doubler, de troubler, d’épuiser le produit, et même mourir il n’en avait plus peur.
Ainsi jugulait-il la colère, ainsi noyait-il le désespoir. (Il était dramatique, il l’est toujours quand il évoque cette période. On est pour toujours un drogué une fois qu’on l’a été.) La colère frappe encore aux parois de son cœur. Il rechute, par sollicitude envers lui-même – ne sois pas si dur avec toi, laisse-toi aller, fais-toi plaisir...
(On ne vieillit pas dès lors qu’on est mort une première fois.) Les nouvelles douleurs de Binh-Dû lui apprennent qu’il n’est pas éternel. À celles-là il oppose sa farouche volonté de jeunesse. Mais le revers du revers est un miroir qui lui est tendu, seras-tu enfin de ton âge ? Jamais ! fanfaronne-t-il. Alors le drame manque de virer au tragique.

lundi 5 novembre 2018

5 novembre


Les averses tombent et remontent, lavant le ciel. Ces rues étaient le territoire d’un homme que Binh-Dû a connu et qui est mort. C’est insensé de se souvenir à quel point il était vivant en un temps toujours à portée de main (suffit qu’on se retourne). La continuité du temps de Binh-Dû ne saisit pas ce phénomène. Un peu plus loin, un séquoia multicentenaire déborde sur le trottoir. Comme un gros homme alerte qui prendrait de plus en plus en plus de place, impossible à ignorer, compliqué à contourner. Les premiers avions de France, paraît-il, se repéraient à sa hauteur déjà imposante – les aviateurs ne sont plus là pour démentir la légende. Binh-Dû se faufile dans les passages étroits en jouant des épaules. Il laisse passer un motocycliste vêtu de vache tannée, dont la bonne amie enserre la taille. Quelques mèches s’échappent du casque. Depuis qu’il s’est coupé les cheveux, Binh-Dû n’attire plus le sourire des femmes. Mais il se sent moins ridicule, a-t-il gagné au change ? Il lui semble avoir rajeuni du scalp, ce qui confère un air étrange ; à son approche, les oiseaux qui piaulaient dans l’épaisseur d’un feuillage persistant subitement se taisent.

dimanche 4 novembre 2018

4 novembre

C’est un oiseau doré qui frappe au carreau. De son bec recourbé, nulle vanité excessive, juste la proposition d’une présence. L’idée d’une récompense. Et l’histoire pourrait s’arrêter là, aussi brève qu’elle fut. Des oreillers de cheveux coupés sur une seule tête durant toutes ces années et l’on ne s’en trouverait pas plus avancé. Ni mieux reposé.
La caisse express ne délivre plus que des rubans de papier vierge. Face à son capot ouvert l’humanoïde semble avoir perdu un œuf. Clignote un clignotant, puisque telle est sa fonction, l’humanoïde porte des lunettes et une coupe rase de militaire en pré-retraite. Trois bananes pour zéro euro et quatre-vingt-douze centimes, il faut le savoir.
Le moins possible suffit. La destination, par exemple, est une information superflue. Les liens d’amour, d’amitié ou de défiance ne sont pas aussi déterminants qu’on pourrait le croire. En revanche, la question est cruciale de comprendre pourquoi la vitre ménage un jour par où entrent les abeilles. Et pourquoi ouvrir grand la portière plutôt que de fermer les yeux.

samedi 3 novembre 2018

3 novembre

Binh-Dû ne se sent plus de... De quoi ? De joie ? Va-t-il se mettre à croasser, à battre ses flancs de ses bras ? Pour sûr, il pourrait en faire un fromage, de ce courrier portant en toutes lettres les mots « excellente nouvelle ». Alors la joie, oui, en un sens convenu, nullement patareligieux – plus prosaïquement une euphorie. Un yoda lui adresse depuis la montagne son approbation, depuis la montagne on aperçoit les arbres de la plaine et celui de Binh-Dû s’y distingue, et Binh-Dû est encouragé à étirer encore ses branches.
Gare à la vanité, au début on vous complimente et très vite vous lissez vos plumes à votre propre salive. Pour autant, de nouvelles perspectives s’ouvrent ; où porter à présent une espérance propitiatoire ? (Binh-Dû est conscient de son prisme mystique, de même cède-t-il volontiers au charme puissant de la désuétude.) La question est rhétorique, sur un pense-bête la liste est faite. Pour l’heure, en ce début novembre adouci où le cerisier porte toutes ses feuilles, la fenêtre ouverte incite aux virevoltes ascendantes.

vendredi 2 novembre 2018

2 novembre

Ils se tiennent au milieu du carrefour, elle le regarde s’en aller et Binh-Dû sait bien ce qu’elle pense. Elle désapprouve. Elle déplore. Elle regrette. Elle s’attriste pour lui, qu’il continue à croire à ces fariboles patareligieuses, et qu’il reparte s’enfermer pour une nouvelle « retraite », qu’il s’imagine toujours avoir une vérité à découvrir. Her face is of a splendid depth.
Mais elle ne veut plus qu’il contemple son visage, du moins pas tant que le risque demeure de se perdre dans son regard à lui. Loin d’ici, sur un continent insulaire, une autre femme sort de l’eau, c’est le printemps, au soleil le sel sèche vite sur la peau. Elle rit, et sa petite fille accourt se blottir dans ses bras. C’est une femme aimée, née pour le rire, qui revient à la vie.
Y a-t-il rien de plus simple que d’aller à la rencontre des êtres qu’on aimerait ? Une chanteuse parmi d’autres, par exemple celle-là garde le sourire même quand elle parle, nul doute qu’elle en gratifierait Binh-Dû. Puisqu’elle n’a pas connaissance de son existence c’est lui qui devra faire le premier pas, enclencher l’évidence. Il hésite encore, la foule du carrefour l’enserre.

[merci à Léopoldine]

jeudi 1 novembre 2018

1er novembre

            Binh-Dû réfléchit à ce qu’il demandera, quel vœu précis lui vaudra d’être exaucé. Car il ne suffit pas de balbutier l’amour, la santé, le bonheur, tel le premier ingénu venu.  Il a fermé les yeux, rien ne presse, il occupe une bonne position dans la file d’attente immobile. Mais n’est-ce pas son train qui arrive soudain et fait vibrer le plafond du sous-sol ? Vite, Binh-Dû se dégage, gravit quatre à quatre les marches menant au quai, la sonnerie retentit, les portes se referment, il pourrait encore s’agripper au dernier wagon... Mais non, la destination affichée n’est pas la sienne.
            Autant se demander pourquoi les femmes le quittent. Lui, si amoureux, si attentionné, si prodigue de son temps et de son écoute. Si drôle aussi, toujours le mot pour rire ! Tu donnes le sentiment de vivre à côté de ta vie, au début c’est séduisant puis cela devient angoissant. Ne lui a-t-on jamais dit. Tu entretiens une forme d’indépendance à toute épreuve, comme si on ne pouvait pas vraiment t’atteindre, et en même temps tu n’exiges rien, c’est déroutant. Ne lui fut-il pas vraiment reproché. Puis-je te faire confiance ? À quoi il ne répondit pas de façon convaincante.

mercredi 31 octobre 2018

31 octobre

            Les morts sont à la fête, ils font même sourire la famille syrienne serrée sous une couverture près de la grille d’aération du métro. Quant aux petits enfants noirs, ils rient de se voir si verts dans le reflet d’épouvante des vitrines. Binh-Dû sent la froideur lui empoigner les os, il a bipé trois fois sous le portique avant qu’on le laisse sortir du grand magasin.
            Certes il avait volé quelque chose, mais c’était pour gagner du temps. Et de toute façon, il rapportera ni vu ni connu cette chose, intacte après usage, ne pourrait-on pas lui faire confiance une fois pour toutes ? Il est une personne fiable, en avance sur son rendez-vous. Il se promène au hasard en attendant, il se retrouve face à l’amie, entre eux le hasard est toujours le meilleur GPS.
            À la couette il superpose les couvertures. Trop frigorifié pour retourner le matelas en face hiver. Il faut croire que cela ne changerait rien. La maison est ouverte mais le jardin est différent. Il reconnaît à peine les pièces de l’étage, mais où est la mer ? Était-ce à la campagne ? Un feu s’éteint doucement dans son cercle de pierres. C’était le bonheur.

mardi 30 octobre 2018

30 octobre

            La nuit est un voyage commencé tard, poursuivi dans l’illusion d’une paire de volets fermés. Et Binh-Dû s’étonne encore qu’il ne soit pas midi passé, plissant les yeux face à l’aveuglement du soleil. La buée a séché sur les vitres. Dehors, l’âcreté de l’air incite à manger du poulet, chair rissolée dans l’huile d’olive.
            Au passage à niveau, il contemplait une bouteille en plastique vide, méditant d’y graver un message. Le crissement du stylo sur le PET, il se le représentait clairement, mais ce qu’il aurait à dire ? Peut-être eût-ce été en rapport avec la fille aux cheveux roux qui riait aux éclats en renversant la tête en  arrière – du fait de sa relative petite taille.
            Ou avec son père qui n’est plus qu’un point sur l’horizon – impossible de déterminer s’il s’éloigne ou se rapproche. La mer est d’un turquoise lagonaire, et sa paix est à l’unisson, pas même un poisson pour en troubler la surface. Paupières closes au seuil zénithal, yeux rouverts, ce jour s’absorbera donc en bleu pisseux.

lundi 29 octobre 2018

29 octobre

            Répartir mieux qu’en assentiment las. Avant le détraquage final. À chaque accointance sa catégorie, mais pour en tirer quelle conclusion ? Un nuancier d’auras ? La ville pousse au crime, rien de plus tentant que de céder et en même temps tous résistent, même les plus déshérités, les titubants, les sarcastiques, ils entretiennent le maillage qui les asphyxie. 
            S’il était moins craintif, Binh-Dû n’aurait pas été abordé par ces deux hommes armés de téléphones portables qui, en mode vidéo, lui demandèrent s’il kiffait Paris. Ou il aurait répondu différemment, aurait joué le jeu, aurait ri avec eux. Plus loin un immigré en gros pull cassait sa bière en s’effondrant dessus, de tout son poids.
            Il est bien trop poli. Il a déjà oublié son rêve de la veille, où se déroulait sûrement une scène effroyable, toute en cris et violence. Mais personne ne lui tient rigueur de sa réserve. Sauf peut-être celle qui l’aimait et qui en vient aujourd’hui à douter de sa propre capacité à aimer. Il voudrait la rassurer. Il aggrave son cas. Il prémédite les prochaines prudences.

dimanche 28 octobre 2018

28 octobre

            La souplesse mariée à la puissance, s’y croire, météore dans la ville asphalte. Les yeux plissés face aux reflets multicolores, ne voir que la vitesse. Glisser comme le font les mutants de la nouvelle génération, mais ce sont leurs doigts qui, plus que tout autre partie du corps, sont agiles. Binh-Dû a encore des jambes, et ses tennis à semelle noire rebondissent sur le macadam.
            C’est que le temps manque à force d’accentuer la relativité, une année nouvelle représente la totalité d’une vie de bébé mais un pour cent seulement de celle d’un centenaire. Ne pourrait-on plutôt concevoir la liberté de se situer où bon nous semble dans l’intervalle ? (Afin de moins se sentir vieillir, Binh-Dû tente de n’être plus qu’un seul chiffre.)
            Il sera bien temps de dormir une heure de plus lors du prochain passage à l’heure d’hiver. C’est une journée qui marque davantage que la nouvelle saison, les élévateurs disposent les éclairages de Noël au-dessus des vitrines. Ou comment se hâter de mourir, impatients que nous sommes. Binh-Dû entend bien quant à lui désinscrire ses rides de fatigue.

samedi 27 octobre 2018

27 octobre

         Le petit réfrigérateur vrombissait comme un chat psychopathe. Écho blafard à la toux de Binh-Dû, lit trop grand, parquet en linoléum imitation bois, rideaux de déprime dentelée, au-dehors dressée la cathédrale. Il posa ses pieds nus dans le chœur, ouvrit l’armoire à hosties, s’attendant à ce que cliquette une rangée de mignonnettes, mais rien. Seul le moteur plus proche à l’oreille et une veilleuse ouvrant aussitôt l’œil ainsi qu’un employé servile, Vous désirez, Monsieur ? Tourner la molette sur le zéro et retourner me coucher en silence. 
         Puis ce fut le jour, où se déroula ce qui se raconterait s’il fallait souligner l’essentiel, le plus beau, le mémorable, ce dont on se souviendra aux heures de nostalgie, puis revint la nuit. 
         Les passagers se rajustent discrètement dans leur reflet plaqué sur l’obscurité des campagnes. Ils ruminent alors que le train file. Ils se replongent dans les reflets plus changeants (leur a-t-on fait croire) de leurs écrans, oreillette vissée dans le cerveau. On y voit par exemple des chiens et des chats – ce n’est donc pas une légende ? Ou des adultes mal grandis, à lèvres de canard, qui se sont filmés en train de hurler. Son vis-à-vis est un gros homme qui renifle et tapote, telle une baleine ravalant son souffle ; Binh-Dû va se réfugier dans le réduit change-bébé.

vendredi 26 octobre 2018

26 octobre

Il s’est levé trop tôt et du mauvais pied, et maintenant il appuie sur la pédale droite, la pédale gauche, et il lui semble se rapprocher du vieux bonhomme en anorak usé qui, dans une paire ou deux de décennies, bravera vaillamment les frimas et l’extension fatidique de ses propres douleurs – si les dieux jusque là lui prêtent vie – en une trajectoire asymptotique car oui, ses jambes de vingt ans étaient plus vigoureuses ; et Binh-Dû a bien d’autres sujets de récrimination tandis qu’il traverse Paris, à commencer par ces publicités ubiquistes dont la médiocrité veule ou agressive lui endommage l’âme, à continuer par les conducteurs de SUV qui ne lui témoignent pas toute l’attention qui lui est due, c’est tout juste s’ils le voient quand ils déboîtent, et la liste serait longue encore mais un moucheron le percute soudain et s’abîme sous sa paupière... Que dire, que faire ? Penser positivement, prêche la dame assise derrière lui dans le TGV, « l’argent, la santé, tout va s’arranger dans la vie ». Cette même dame qui rit d’avoir été sifflée dans la rue, jadis ? En attendant le grand arrangement, la lune du soir, tard, est gibbeuse.

jeudi 25 octobre 2018

25 octobre

Les poneys ont chacun un petit panier attaché sous le mors, dans lequel ils trouvent à mâcher tout en transportant des enfants anesthésiés. Les parents des enfants marchent à côté dans une cotonneuse inutilité, certains textotent pour moins sentir l’odeur d’urine.
Binh-Dû n’est plus très au fait des transports en vigueur, déjà que son vélo roule de moins en moins vite au fil des années. Un chauve longiligne au manteau cintré, raide comme, dit-on, la justice, le dépasse sur sa trottinette électrique. Ce qui ne perturbe en rien les plantons du Sénat.
Et les hélicoptères continuent à tourner, à se demander pourquoi un chanteur lanceur de S.O.S. a pu s’écraser dans le désert. L’amoureuse de Binh-Dû qui souhaite cesser de l’être lui demande, si possible, de ne plus lui écrire. L’absence est toujours possible.
À l’emplacement de la future tour où des esclaves à haut niveau de revenus auront le sentiment de dominer le fleuve – unidirectionnel – et la populace – sans badge –, des ouvriers immigrés finissent de visser un portique de sécurité. Tel un gibet sur la dalle nue.

mercredi 24 octobre 2018

24 octobre

         Elle conclut sa traversée du passage piétons par une pirouette, bras en arceaux au-dessus de la tête. Voilà, c’est mieux ! se réjouit-elle, et Binh-Dû se réjouit de concert. Vous étiez à la patinoire ? poursuit-elle dans le dos du cycliste qui l’a regardée comme si elle était saine d'esprit, et celui-ci lance à contre-vent une réponse idiote, Non.
         Cela me fait plaisir de te voir, l’accueille son amie parisienne, l’une des dernières à n’avoir pas migré. Mais peut-être est-ce Binh-Dû qui le premier avait annoncé quelque chose comme Je te verrai avec grand plaisir, leurs formulations sembleraient affectées s’ils ne les pensaient pas vraiment. Tous deux ont mal au dos.
         Ils remontent la rue pavée jusqu’à une crêperie réputée où il ne se souvient pas de s’être jamais assis sur un de ces charmants tabourets rembourrés. Si les tabourets appellent le rembourrage, se dit-il, alors le taboulé suggère la rémoulade. Il lui fait goûter ses tomates provençales, elle sa glace vanille. Ils aiment à dire Oui.
         La conversation glisse d’un sujet à l’autre, la poésie des corps, le déferlement des vagues. Elle prévoit de se faire retirer un petit morceau de cartilage qui lui coince un nerf. Dans son sac il a apporté des fragments de caramel aux noisettes, dont la surface évoque des plaques de glace arrachées aux banquises.
         Ils se séparent devant la station de métro, À bientôt.

mardi 23 octobre 2018

23 octobre

         Les gouttes de pluie glissent doucement sur le pare-brise au matin. Certaines restent immobiles, les toutes petites mais aussi de plus grosses. Un rien pourrait les décrocher, elles tremblent dans le vent. Mais elles ne tombent pas. Jusqu’à ce qu’une goutte plus haut placée glisse et les emporte. Le pare-brise est constellé des étoiles qui n’ont pas brillé la nuit – trop de nuages, trop de pluie. Le phare est éteint pour la journée, il a cessé d’éclairer à intervalles métronomiques l’intérieur de la voiture où Binh-Dû s’était résolu à enrouler une écharpe autour de ses yeux. Dehors le vent souffle de face, bien que la mer soit moins en rouleaux que la veille. Il est temps d’obéir au suroît, de suivre sa flèche vers l’est.
         Les essuie-glaces sont une invention paresseuse, à moins que la paresse consiste à ne pas les enclencher, Binh-Dû ne tranche pas, il n’a pas sommeil. Les gouttes d’eau filent à présent vers le haut, comme si la vitesse pouvait les renvoyer au ciel. Près de la ville-pieuvre, le flot des véhicules stagne au-dessus de maisons dont certaines sont encore habitées. À dix kilomètres du but, les voitures piétinent dans leurs vapeurs, comme chaque soir à la même heure, et sans doute chaque matin, chaque jour de la semaine. Des gens rient dans leurs oreillettes, d’autres accentuent leur masque pré-mortuaire. Folie qu’il faille replonger dans le grouillement effréné autant que statique qui tient lieu d’existence aux citadins.

lundi 22 octobre 2018

22 octobre

       « Tu sais qu’est-ce que je pense à elle tous les jours », promet la dame sous sa capuche, le point d’interrogation flotte dans le doute. « Hurle moins fort ! » une mère admoneste son enfant, ce qui laisse tout autant perplexe. Binh-Dû reprend ses esprits à la vue d’un goéland prenant un bain de palmes dans une flaque. Puis d’une énorme araignée sur le mur de l’église, entre les ex-voto.
       Le soleil n’éclaire que l’horizon. Le soleil illumine l’horizon telle une annonciation. Car l’horizon se rapproche. Les raz-de-marée arrivent ainsi, la jambe de Binh-Dû trempée la veille s’en souvient. Trois silhouettes sur fond d’écume blanche, dont l’une n’est peut-être pas un cormoran, surveillent l’avancée des vagues. Les rochers déchiquetés se suffisent à eux-mêmes.

       Binh-Dû est amoureux. Paf ! Une apparition. Deux secondes à sa rencontre, au détour du sentier côtier entre Kergoaler et Kergouannou (oui, c’est vous, contactez-moi !). Auparavant, il ignorait que manquait à son expérience le coup de foudre. Ce n’était donc pas seulement première impression très favorable réclamant élaboration ultérieure et modération de raison ?
       La mer crépite comme un orage, la mer, cette acharnée, voudrait bouffer du rocher. Elle envoie dans les airs des phosphorescences mêlées d’algues pourpres. La nuit tombe ainsi que décroît la probabilité de recroiser l’amour (sans être cette fois pris au dépourvu). Binh-Dû, si respectueux de son erre et des mouvements déliés, est-il fondé à regretter sa propre fugacité ?

dimanche 21 octobre 2018

21 octobre

Les ouragans tentent de remettre de l’ordre sur cette planète sclérosée. Y parviendront-ils ? Les tempêtes sont des chats furieux.

Certains jours se lèvent dans l’avidité, jamais assez grasse ne sera la matinée. Tandis que dans la pièce contiguë l’objectif est de repousser les limites humaines de la capacité de travail, apercevoir les vingt-quatre heures par jour. C’est toujours une question de réconfort et de compensation, d’ailleurs les deux chambres sont jumelles. Ainsi le pressentiment du désastre.

La mer est verte quand le soleil en décide. La pluie s’abat d’un coup puis remonte – tant de vent ! Binh-Dû enfile son poncho à l’envers, perd la piste d’un arc-en-ciel stratosphérique, oublie que la mer monte. Les vagues en rouleaux sont des géants voûtés qui courent si vite qu’ils s’étalent, manquant d’écraser une nuée de chevaliers gambette.

Binh-Dû vide sa chaussure, essore sa chaussette. Plus tard, le chat lui mordra le pied, remuant sous le drap telle une souris.

samedi 20 octobre 2018

20 octobre

Malgré une nuit passée à pleurer de douleur, les joues sont sèches comme la veille. C’est donc qu’il n’y a pas eu de mal ? Un baiser détecterait le savon plutôt que du sel.

Du reste, les vagues n’attendent pas. Quoique Binh-Dû attende la vague, en méditation féline. Bâillera-t-il à s’en décrocher la mâchoire ?

Dans la maison des tempêtes terrestres, les crêpes vont par cinq et on ne pleure pas le beurre ; les poules tombées du camion n’échappent pas toutes à la gueule du renard ; le bouc retrousse sa lippe dans le champ de maïs mais ne sait tourner que dans un sens autour du châtaignier, empêtré dans sa longe. Coup de corne au chien pour l’oreille déchirée. Là-bas les chats sont au nombre de six.

Dans la maison de l’amie partie, le chat solitaire serait bien capable de décoller tout le moche papier peint, en prélude aux gros travaux, bravo le chat, continue !

Sa frénésie imite le ballet incessant des vagues – ou est-ce le contraire ? Est-ce la même énergie ? Binh-Dû se laisse happer par la régularité fougueuse.

vendredi 19 octobre 2018

19 octobre

Elle part en mission, l’amie de Binh-Dû, il regarde sa voiture quitter le parking, après un dernier signe de la main. Dans l’appartement règnent le silence et la solitude soudains. L’évier contient les fragments d’un saladier éclaté dont le verre bleuté a définitivement filé hors de sa tension glorieuse. C’est infiniment triste, c’est toujours ça de moins à laver, c’est un cœur qui s’éloigne. Le vent souffle en tempête derrière les fenêtres. Des pas précipités arpentent le paradis des joies enfantines - une petite fille court au plafond dans les déferlements assourdis de ses propres rires. Quant au chat, il se love sur le canapé, c’est si simple de lui dire « Je t’aime », se réjouissait l’amie. En effet toute l’affaire est plus compliquée entre êtres humains, acquiesçait, sentencieux, Binh-Dû. Qui dans le silence et la solitude se met en mode « chat », attendant que l’autre vienne chercher un peu de contact humain. (Mais sait-on bien lequel des deux est l’autre ?) Au soir, quand la pluie cesse la tempête persiste, les algues volent par-dessus le muret. L’amie de Binh-Dû rêve aussi de cataclysme et ce serait joyeux.

jeudi 18 octobre 2018

18 octobre

Où voudrais-tu aller si tu en avais le loisir ? demande Binh-Dû, et son amie ouvrant son ordi lui répond que c’est un jour à se promener sur les plages. Être celui qui a le loisir contient un aspect de cruauté. Le ciel est traversé de hauts nuages élégamment formés, le soleil brille, la brise caresse, Binh-Dû marche sur la plage. Il balance les bras, son amie lui dirait de se calmer un peu. Il s’assied pour regarder la mer monter. Son amie serait allée se baigner. Binh-Dû garde ses chaussures, l’an passé à la même époque il avait contracté une tendinite. Son amie est sans doute encore en train de travailler, Binh-Dû observe la plage par procuration, il aimerait trouver un coquillage à offrir. L’océan tarde à lécher ses semelles... S’asseoir, c’est fixer l’image, l’œil n’a pas le temps d’accommoder quand le corps est en mouvement. Il faudrait évoquer chaque vague et ses franges d’écume (ce n’est pas indispensable). Le jour décroît à l’intérieur des terres.  La fenêtre d’un deuxième étage est fermée, d’où une gamine au matin a sifflé « Beau gosse ! » à l’attention de Binh-Dû avant que son frère ne lance « P’tite bite ! » Pourquoi n’être que ce que les autres voudraient qu’on soit ? L’amie de Binh-Dû envoie un dernier mail professionnel avant de clore sa session.